M. DE SÉMONVILLE À MARMONT.

«La Haye, le 8 décembre 1804.

«Mon cher général, votre courrier m'a remis, avant hier soir, la lettre

que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; le général Vignole a reçu la

sienne quelques heures après, et est accouru de suite. Pendant qu'il est

chez Peyman, je commence à m'entretenir avec vous. Je veux répondre à

votre confiance en vous exposant ce que je sais des causes de ce qui se

passe ici, les effets qui en sont résultés et que je crois qui en

résulteront, et enfin les remèdes qui me semblent appropriés aux maux

que ce damné de gouvernement semble s'efforcer d'attirer sur son pays.

«Votre armée l'occupe: votre gloire est intéressée maintenant à la

tranquillité intérieure, comme elle le sera un jour à l'expédition: j'en

conclus que, fussé-je un peu verbeux, vous ne m'en saurez point mauvais

gré.

«Ces gens-ci ne sont point simplement des fous: ce sont des poltrons

révoltés qui perdent toute mesure; et qui cherchent un éclat pour venger

leur orgueil humilié.

«Au retour de Cologne, M. Schimmelpenning a fait connaître les

intentions de l'Empereur sur les choses (on ne pouvait s'en dispenser);

peut-être eût-il été prudent d'attendre à se prononcer sur les personnes

l'instant où elles seraient privées d'un reste de pouvoir.

«Lors de la première conférence de M. Schimmelpenning, la stupeur a

commandé l'obéissance. D'ailleurs, chacun était incertain si le collègue

à côté duquel il était assis n'obéirait point, s'il n'avait point son

marché fait pour rester en place ou en prendre une autre: on a donc

donné tous les pouvoirs à M. Schimmelpenning pour céder aux volontés de

Sa Majesté Impériale.

«Mais peu à peu le gouvernement est revenu de son étonnement; on s'est

expliqué, chaque membre s'est assuré que la disgrâce atteindrait à peu

près l'universalité des membres.

«La première résolution avait été d'obéir; la seconde fut de laisser

faire; la troisième, d'adopter petit à petit les dispositions propres à

se faire proscrire plutôt que chasser, parce que la proscription est

accompagnée de quelque renommée, et que la honte, au contraire, est la

compagne fidèle de ceux qui souffrent qu'on les mette à la porte sans

mot dire.

«C'est ainsi, mon cher général, que le gouvernement s'est successivement

monté à ce point de démence où vous le voyez aujourd'hui. Les délais qui

se sont écoulés, la maladie de Schimmelpenning, le retard du

couronnement, ceux que l'on prévoit encore pour son retour, tout a

merveilleusement servi cette marche. Elle a été celle de tous les corps

constitués à qui on a laissé le temps de se reconnaître avant d'exécuter

leur destruction prononcée; et, ainsi que je le mandais au ministre, on

peut reconnaître là ce qu'ont fait, il y a douze ans, le clergé, les

parlements, la noblesse, et les plus petits bailliages de province.

«Depuis trois semaines je m'aperçois de ces progrès, et j'ai écrit à

différentes reprises au ministre pour presser de tous mes moyens le

retour de M. Schimmelpenning. Cependant, lorsque le fameux arrêté

désorganisateur a paru, j'étais encore bien loin de le craindre, et en

voici les raisons: si je ne les disais pas, vous penseriez que

l'ambassadeur n'est qu'un sot, et je ne veux point vous laisser cette

idée.

«Le fait est que j'avais meilleure opinion du caractère de Peyman, et

que je lui supposais un peu plus d'énergie.

«Je pensais donc qu'il agirait à votre égard comme le sous-secrétaire

Boscha avait agi avec moi pour les affaires étrangères.

«Lorsque ce dernier s'est aperçu que son gouvernement entrait en délire,

il a pris la résolution de supprimer toutes les paperasses,

protestations, arrêtés qui devaient m'être remis. Il s'est borné à les

adresser à l'ambassadeur Schimmelpenning, d'abord officiellement, puis

avec des lettres confidentielles, qui le prévenaient qu'usage n'en avait

point été fait, et que, l'envoi n'étant que pour la forme, M.

Schimmelpenning devait seulement en prendre lecture pour juger l'état du

pays et la nécessité de son prompt retour.

«Cette conduite de Boscha fait honneur à ses bonnes intentions, surtout

dans la position secondaire où il est placé. Je devais penser que Peyman

en adopterait une semblable, ou que, en qualité de ministre, il la

porterait plus loin et refuserait l'obéissance en offrant sa démission.

La seule menace eût empêché une pareille délibération.

«Quel a été mon étonnement lorsque j'ai appris que l'arrêté tenu secret

par Boscha devait être expédié le matin par Peyman! J'ai couru chez lui:

la sottise était faite. J'ai demandé alors l'arrêté à Boscha, et me suis

empressé de l'envoyer à Paris par courrier, en priant le ministre de me

transmettre ses ordres; car, en pareille matière, il me semblait que

nulle réponse officielle n'était assez forte, et qu'on devait garder le

silence ou déclarer au gouvernement qu'il était en hostilité, et

qu'ainsi on allait les commencer.

«Ma dépêche, expédiée par un courrier de Boscha, porteur des mêmes

nouvelles à M. Schimmelpenning, a dû arriver à Paris le jour où vous me

faisiez l'honneur de m'écrire.

«Tels sont, mon cher général, les antécédents dont je voulais vous

rendre compte et les causes de ce qui s'est passé.

«Quels que soient leurs effets, il vous importait de les connaître en

détail, et vous en tirerez la conséquence que, si le changement arrêté

dans la pensée de l'Empereur était nécessaire à Cologne, il est devenu

indispensable du moment que le projet a été connu, et qu'aujourd'hui il

ne saurait être trop prompt.

«Que fera le gouvernement? Je n'oserais encore vous le dire. Nous venons

de le provoquer, le général Vignole et moi, après une conférence avec

Peyman; après avoir fait agir Boscha de son mieux auprès de ces entêtés.

Nous nous sommes réunis chez le président avec deux de ses collègues.

Là, les bonnes raisons ne nous ont point manqué pour confondre leur

absurdité. Nous nous sommes annoncés comme des hommes mus par le seul

intérêt du pays où nous exercions de grandes fonctions, aucun motif

personnel ne pouvant dicter nos instances, puisque, consentement bâtard

ou refus, la volonté de l'Empereur n'en sera pas moins exécutée.--On

s'est retiré pour délibérer; nous ne pouvons vous dire encore quel sera

le résultat, et je vous écris en l'attendant, afin de ne point retarder

le départ de votre courrier.

«En tout état de cause, le gouvernement s'adressera directement à

l'Empereur. À cela nous n'avions aucune objection à faire, et nous ne

nous y sommes point opposés.

«Mais, provisoirement, les troupes bataves auront-elles l'ordre d'obéir?

Voilà ce qui est en délibération.

«Leur grande majorité, ainsi que vous le savez, ne demande pas mieux que

de renverser le gouvernement. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour la

tranquillité publique sur le résultat des ordres qu'on pourrait leur

donner. Mais cette disposition à l'insubordination, tout avantageuse

qu'elle soit à notre cause, n'en est pas moins un mal, et je préfère,

sous tous les rapports, que l'obstination du gouvernement ne les place

point dans cette position.

«Si cependant elle se réalisait, je vous supplierais, mon cher général,

d'accélérer de tout votre pouvoir les décisions de Sa Majesté

relativement à l'organisation définitive de ce pays, car, si une mesure

violente, comme l'occupation militaire de la Haye et le brusque renvoi

du gouvernement, devait avoir lieu, nécessité serait qu'il fût

immédiatement remplacé. Tous les interrègnes sont funestes, et l'on ne

peut prévoir les terribles résultats de celui-ci dans un pays artificiel

qui ne subsiste que par une surveillance de toutes les heures.

«Le temps nécessaire pour cette organisation peut être court si elle

succède à une organisation existante; mais, dans la supposition d'une

cessation absolue de pouvoirs, l'autorité même de Sa Majesté Impériale

serait entravée par une multitude de difficultés, toutes source des

plus grands malheurs.--Les prévoir, mon cher général, c'est vous mettre

à portée de les prévenir. Vous êtes, à Paris, investi de la confiance de

Sa Majesté; elle daigne accorder le même sentiment à M.

Schimmelpenning.--Les vues de cet ambassadeur ne peuvent être

contrariées par la commission batave, à qui je connais peu de caractère

et à laquelle je suppose peu de crédit. Les fêtes du couronnement seront

déjà loin pour celui qui ne s'occupe que de la postérité. Efforcez-vous

de fixer un moment ses regards sur un pays bien-petit auprès de ses

grandes destinées, mais dont l'importance commerciale est encore assez

grande pour la prospérité française.

«Surtout veuillez, je vous supplie, prévenir Sa Majesté, avant votre

départ, sur la nécessité de profiter ici de l'installation du nouveau

gouvernement pour assurer aux Français, dans ces contrées, divers

avantages dont ils ont été privés malgré la conquête.

«Veuillez ne pas oublier que, quant aux institutions, nous vivons encore

ici sous le régime stathoudérien, et que pas une d'elles n'a été changée

depuis cent trente ans.

«Lorsque je me suis rendu à Paris, il y a deux ans, j'avais cru que les

approches de la paix étaient le temps propre à faire décider ces

questions politiques. Les occupations des ministres les ont empêchés

d'examiner les travaux que je voulais leur soumettre sur ces divers

objets. Si nous laissons passer l'époque présente, nous courons risque

de trouver encore des obstacles, soit de la part du gouvernement batave

après qu'il sera établi, soit de la part de l'Angleterre si la paix

devait nous obliger ici à négocier au lieu de commander.

«Ces considérations sortent un peu, je le sais, de vos occupations

habituelles. Je ne vous en parlerais point si vous n'étiez que général

d'armée; mais vous aimez l'Empereur et votre pays; vous êtes en état de

les servir tous deux sous plus d'un rapport; et, si le général rejette

ces détails, le conseiller d'État m'entendra.»

«_P. S._ Ma lettre finie, mon cher général, je m'empresse de vous

annoncer que le gouvernement a cédé; mais, pour conserver une sorte de

liberté dans ses délibérations, il a demandé que je lui adressasse une

note à l'effet de lui déclarer:

«1° Que c'est la volonté expresse de Sa Majesté.

«Assurément il ne pouvait pas en douter; je le lui ai écrit et dit assez

de fois.

«2° Que l'arrêté entraîne l'insubordination de l'armée, etc., etc.

«La chose était évidente sans ma déclaration.

«N'importe; je vais la faire dans des termes convenables à la dignité de

mon gouvernement, et l'arrêté sera retiré jusqu'à la décision de Sa

Majesté, laquelle bien certainement ne l'approuvera point.

«À quoi bon ces notes? direz-vous.--À trouver un moyen de délibérer sans

avoir l'air de céder à la lettre dans laquelle vous parlez de votre

voyage à la Haye avec une _assistance convenable_.

«C'est cette menace d'assistance qui a produit son effet; mais on ne

veut point l'avoir vue, et on demande note officielle à l'ambassadeur.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9) · 第 44 / 99 题