1799--1800
Sommaire.--Bonaparte à Paris.--Les directeurs.--18
brumaire.--Consulat.--Mesures administratives.--1800. Campagne
d'Italie.--Réunion de l'armée de réserve à Dijon.--Situation des armées
française et autrichienne.--Passage du Saint-Bernard.--Le fort de
Bard.--Difficultés immenses.--Entrée à Milan.--Passage du Pô.--Les
troupes françaises sur les bords de la
Bormida.--Desaix.--Novi.--Bataille de Marengo (14 juin 1800).--Charge de
Kellermann.--Réflexions sur cette bataille.--Mort de Desaix et de
Kléber.--Égypte.--Conséquences de la victoire de
Marengo.--Desaix.--Armistice d'Alexandrie (16 juin).
À l'arrivée du général Bonaparte, toutes les ambitions se mirent en
mouvement; c'était le soleil levant; tous les regards se tournaient vers
lui; on ne pouvait se méprendre sur le rôle immense qu'il allait jouer.
Aux yeux de tout homme sensé, il ne devait pas se borner au commandement
des armées, mais une grande part à la direction des affaires devait lui
être accordée, et il ne me fit aucun mystère de ses intentions à cet
égard. Malgré son désir de voir un succès militaire marquant suivre
immédiatement son retour en Europe, projet qui l'avait occupé pendant la
traversée, il y renonça. Je le lui rappelai à Paris; il me répondit: «À
quoi cela servirait-il? que faire avec ces gens-ci? Après avoir exécuté
des prodiges, nous ne pourrions compter sur aucun appui. Quand la maison
croule, est-ce le moment de s'occuper du terrain qui l'environne? Un
changement ici est indispensable.»
Murat, dont les vues politiques étaient peu étendues, ne portait pas son
ambition, pour le général Bonaparte, au delà d'une dispense d'âge pour
être directeur. Quant à moi, je ne mis jamais en doute, après notre
arrivée, qu'un changement politique entier et l'établissement d'un ordre
complétement nouveau pouvaient seuls placer convenablement Bonaparte et
le satisfaire; c'était mon opinion même au moment où nous partions pour
l'Égypte. Je dis à Junot, dans une conversation de confiance, un jour,
au Palais-Royal: «Tu verras, mon ami, qu'à son retour il prendra la
couronne.»
Le Directoire était alors composé de Gohier, Moulin, Sieyès, Barras et
Roger-Ducos. Le premier, son président, n'était pas sans esprit; je l'ai
beaucoup connu depuis comme consul général en Hollande: homme privé, il
avait quelques qualités; mais, homme public, il était naïf, simple et
tout à fait au-dessous des affaires du gouvernement; on ne conçoit pas
comment on avait pu penser à l'en charger. Il en était de même de
Roger-Ducos. Moulin était le plus misérable des généraux français, et
son nom ne se rattachait pas à une seule de nos victoires. Restait donc
Barras et Sieyès. Sieyès, homme d'un esprit profond, à idées abstraites,
aimant, comme tous les idéologues, les formules générales, et croyant la
société faite pour se plier au système qu'on lui impose, tandis que la
législation doit être seulement l'expression de ses besoins. Il avait le
coeur sec, aimait l'argent, et s'est créé une immense réputation
d'esprit et de profondeur sans avoir jamais parlé et sans avoir jamais
fait un seul ouvrage remarquable. Mieux que tout autre, il avait jugé la
situation du pays et les changements devenus indispensables pendant
l'absence de Bonaparte. Il avait rêvé l'établissement d'une monarchie
tempérée et l'avait placée dans une dynastie étrangère. Son séjour à
Berlin, comme ministre de la République, lui avait fait penser à un
prince prussien; mais il fallait une autre position que la sienne pour
exécuter un pareil projet, une main plus forte et des moyens d'action à
la portée seulement d'un homme de guerre. Cependant avoir senti toute
l'étendue du mal présent était beaucoup, et dès lors Sieyès devait se
réunir à celui entre les mains duquel était le seul remède.
Barras était la corruption personnifiée; il ne manquait pas d'esprit, et
surtout d'esprit d'intrigue; sans élévation, de moeurs abjectes et
dissolues, il avait usurpé une sorte de réputation, de résolution et de
caractère. Barras avait les vices des temps nouveaux et des temps
anciens.
Après quelques pourparlers, Bonaparte s'entendit avec Sieyès. Sieyès
gouvernait l'esprit de Roger-Ducos; ainsi deux directeurs adoptaient
déjà ses projets. Des négociations furent ouvertes avec Barras, mais de
part et d'autre elles étaient sans bonne foi. Bonaparte répugnait à
s'associer au nom et à la personne de Barras; Barras redoutait le
caractère, la volonté et l'ambition de Bonaparte: et tous les deux
avaient raison.
Barras exprima ses craintes avec naïveté, et proposa de confier le
nouveau pouvoir au général Hédouville, honnête homme, mais incapable et
faible, dont il croyait pouvoir disposer à son gré. Et Bonaparte, en
négociant avec Barras, n'a jamais eu une autre pensée que de lui
inspirer une vaine sécurité. Les civils qui se groupaient autour du
général Bonaparte et travaillaient efficacement au changement projeté
furent: Roederer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Cambacérès,
Talleyrand, et plus que tout autre Lucien Bonaparte, appelé à jouer le
premier rôle dans la crise, et dont l'influence fut immense sur le
succès de l'entreprise. Mais le besoin d'un changement, si généralement
senti, si universellement souhaité, disposait tout le monde à suivre la
première impulsion donnée. Le général Bonaparte, ayant reconnu la
possibilité de l'établissement d'un nouvel ordre de choses, disposa tout
pour soutenir par la force l'exécution de ses projets. En conséquence,
il chargea chacun de nous de se mettre en rapport avec les officiers de
son arme, d'établir des liaisons avec eux, afin de savoir où les prendre
quand on aurait besoin de leur concours. Berthier fut chargé des
officiers généraux, Murat des officiers de cavalerie, Lannes des
officiers d'infanterie, moi des officiers d'artillerie. Je dus
m'informer du lieu où étaient le matériel et les chevaux, où étaient les
casernes des canonniers, le logement de ceux qui les commandaient, etc.
Cette révolution commença par un décret du conseil des Anciens,
ordonnant la translation des Chambres à Saint-Cloud, et investissant le
général Bonaparte du commandement militaire; il fallait mettre un assez
grand nombre de membres de cette Assemblée dans la confidence, pour être
assuré de la majorité; des retards apportés dans l'exécution des mesures
préparatoires ajournèrent au 18 la révolution, qui devait éclater
d'abord le 17 brumaire. Dans des circonstances semblables, un délai est
chose fâcheuse, il effraye beaucoup de gens, en montrant une sorte
d'imprévoyance et d'indécision; la réflexion fait naître la terreur chez
les hommes faibles, et amène des délations et des trahisons; j'augurai
assez mal de ce contre-temps. Cependant l'opinion était si favorable, et
le besoin d'un changement si universellement senti, que cent cinquante
personnes, mises dans la confidence pendant quarante-huit heures,
gardèrent inviolablement le secret; il n'y eut aucun avis donné au
Directoire.
Berthier, Lannes, Murat et moi, nous avions invité, d'abord pour le 17,
et ensuite pour le 18 au matin, plusieurs de nos camarades à déjeuner:
j'en avais huit dans une petite maison que j'occupais rue Saint-Lazare.
Au milieu de notre déjeuner, Duroc arrive en uniforme, et me dit:
«Général, le général Bonaparte vient de monter à cheval: il se rend au
pont tournant; il me charge de vous porter l'ordre de venir l'y
joindre.»
En peu de mots j'expliquai à mes camarades ce dont il s'agissait; mon
allocution fut vive et courte; je la finis en leur exprimant la
conviction où j'étais de leur empressement à l'aider dans sa louable
entreprise. Plusieurs m'objectèrent qu'ils étaient sans chevaux: la
difficulté fut résolue en faisant sortir de mon écurie huit chevaux
loués à un manége. Le colonel Alix, un de mes convives, et un autre dont
le nom m'échappe, refusèrent; les autres montèrent à cheval et me
suivirent. Nous atteignîmes le général Bonaparte sur le boulevard de la
Madeleine. Murat, Lannes et Berthier avaient chacun agi de même, et le
général Bonaparte se trouva ainsi entouré d'un nombreux état-major
formant son escorte.
Le 9e régiment de dragons, un de nos régiments d'Italie, se trouva sur
la place Louis XV; Sébastiani, colonel, mis dans le secret, avait fait
monter à cheval son régiment, sans ordre du général Lefebvre, commandant
à Paris. Ainsi nous avions déjà une force imposante, réunie à l'appui
d'un nom bien plus imposant encore. Nous nous rendîmes au conseil des
Anciens, où le général Bonaparte reçut le décret qui lui conférait le
commandement.
Il prêta serment à cette constitution contre laquelle il venait de
s'armer et qu'on allait détruire: triste, pénible et ridicule formalité,
renouvelée si souvent chez nous et flétrie par un vain usage. Le serment
devrait être sacré parmi les hommes, car c'est le seul lien moral qui
les unisse. Ainsi pourvu de l'autorité, Bonaparte envoya l'ordre à
toutes les troupes de se rendre dans le jardin des Tuileries; il les
passa en revue et en fut partout bien accueilli. La garde du Directoire
même reçut, comme les autres troupes, l'ordre de se joindre à la
garnison, et le colonel Jubé, prévenu, ne se fit pas attendre. Gohier,
président du Directoire, le voyant partir, lui demanda où il conduisait
la garde; il lui dit qu'il allait la faire manoeuvrer. Gohier, chef du
gouvernement, logé au Luxembourg, ignorait la réunion du conseil des
Anciens, rassemblé de grand matin, à une heure inusitée; il ignorait
aussi l'existence d'un décret important, ordonnant la translation du
gouvernement, et le mouvement de la garnison de Paris, qui se
rassemblait aux Tuileries, à laquelle sa garde même allait se joindre.
Il faut en convenir, le pouvoir était confié à des hommes peu vigilants
et peu habiles! Tout s'opéra, tout ce projet s'exécuta sans produire
dans Paris le plus léger dérangement. Chacun était occupé de ses
affaires; les barrières restèrent ouvertes; les courriers partirent
comme à l'ordinaire: rien ne changea l'ordre accoutumé. Nulle part on ne
prévoyait la plus légère résistance. On alla demander à Barras sa
démission; Botot, son secrétaire et son homme de confiance, vint trouver
le général Bonaparte. Celui-ci le reçut en public avec hauteur et une
colère feinte, et lui adressa cette belle allocution qui, dans le temps,
eut un grand succès. Il lui dit: «J'avais laissé la France paisible et
triomphante, et je la trouve humiliée et divisée; j'avais laissé de
nombreuses et redoutables armées: elles sont détruites ou vaincues. Que
sont devenus les cent mille hommes, compagnons de mes travaux? Ils sont
morts, ils ont tous péri misérablement! Ceux qui ont été les artisans de
pareils désastres, de semblables malheurs, ne peuvent plus mêler leurs
noms aux affaires publiques: ils doivent vivre dans la retraite et dans
l'oubli.»
Botot, terrifié, se retira, et Barras envoya sa démission.
Certes, ce discours, si convenable alors, ces reproches si justes et si
mérités, auraient pu être adressés à Bonaparte, lorsque, quinze ans plus
tard, il assistait aux funérailles de l'Empire. Ce n'était plus la perte
de quelque cent mille hommes qu'il fallait lui reprocher; c'était celle
de millions d'hommes sacrifiés volontairement; ce n'était plus
l'humiliation de l'État, c'était sa destruction; ce n'étaient plus des
malheurs partiels, résultats de fausses mesures et d'impéritie, qu'il
fallait déplorer: c'étaient des malheurs accumulés sans mesure, par une
suite non interrompue d'entreprises folles. Mais n'anticipons pas; je
n'aurai que trop occasion de déplorer les écarts, causes de sa perte,
son enivrement, l'influence funeste de la flatterie, sa volonté
énergique de fermer constamment les yeux à la vérité. J'aurai à traiter
ce triste sujet à mesure que j'approcherai de l'époque des malheurs
publics. Aujourd'hui j'ai à parler d'une gloire pure, éclatante, d'un
génie brillant de jeunesse, alors l'espérance et l'honneur de la patrie;
c'est le grand homme qui m'occupe aujourd'hui: l'homme déchu aura son
tour.
Presque tous les généraux vinrent successivement joindre Bonaparte: les
généraux Jourdan et Augereau, étant membres du conseil des Cinq-Cents,
restèrent à leur poste. Bernadotte avait été tenu hors du secret; mais,
le matin du 18, Bonaparte le fit appeler, lui dit tout ce qui allait
avoir lieu: il vint, quoique d'assez mauvaise grâce, se réunir à lui.
Moreau, tout à fait donné à cette révolution, dont il était un des
auteurs, reçut le commandement des troupes destinées à occuper le
Luxembourg, et fut ainsi le geôlier de la portion du Directoire qui
n'avait pas donné sa démission.
Macdonald alla occuper Versailles. Le vieux Serrurier, notre camarade
d'Italie, reçut le commandement de la garde du Corps législatif et de
quelques autres troupes, et partit pour Saint-Cloud. Lannes s'établit
aux Tuileries, et fut chargé de commander dans Paris: j'eus l'ordre d'y
rester aussi pour commander l'artillerie; ainsi ni Lannes, ni moi, nous
n'avons été témoins des scènes de Saint-Cloud. Le 19 brumaire, Paris
était dans la tranquillité la plus profonde, et l'opinion publique avait
sanctionné le changement qu'elle avait provoqué, et dont on voyait les
effets. Mais il y avait dans les Conseils des dispositions à la
résistance; leur vie touchait à son terme, et évidemment ils allaient
disparaître: on était fatigué de ce parlage continuel et de ces mesures
violentes qui avaient fort rembruni l'avenir.
Les Conseils étant transférés à Saint-Cloud, Bonaparte s'y rendit avec
deux directeurs, les premiers démissionnaires, Sieyès et Roger-Ducos. On
a lu partout les détails: Bonaparte, peu accoutumé à la résistance, tout
à fait étranger au spectacle imposant qu'offre toujours une assemblée
réunie et constituée d'après les lois du pays, fut peut-être plus frappé
alors qu'il ne l'avait été au début, de la hardiesse de son entreprise
et de son irrégularité; il hésita, balbutia, et joua un rôle peu digne
de son esprit, de son courage et de sa renommée. Si on eût rendu
sur-le-champ le décret de mise hors la loi, Dieu sait ce qui serait
arrivé, tant les moyens légaux sont puissants, tant leur force est
magique; mais les Conseils furent surpris. Lucien, saisissant habilement
l'indécision qui se manifestait dans les Cinq-Cents, en profita pour
sauver son frère; il gagna du temps; et, pendant ce temps, on anima les
troupes; on répandit le bruit d'un assassinat tenté contre le général
Bonaparte, et ce bruit lui fut favorable: l'assassinat, en France,
discréditerait les meilleures causes. Le vieux Serrurier s'y prit
habilement: se promenant l'épée à la main devant le front des troupes,
il répétait tout seul: «Les misérables! ils ont voulu tuer le général
Bonaparte; ne bougez pas, soldats, restez tranquilles, attendez qu'on
vous donne des ordres.» (Les soldats ne faisaient aucun mouvement, et ne
montraient pas l'envie d'en faire, mais ce langage était le plus sûr
moyen de les échauffer.) «Les malheureux!!!....» ajoutait-il; et il
recommençait son exclamation.
Après quelques moments de cette comédie, les amis de Bonaparte, le
voyant perdu si l'Assemblée délibérait, eurent recours à l'emploi de la
force: on dispersa cette Chambre en battant la charge. Murat et Leclerc
appelèrent les soldats, se mirent à leur tête et entrèrent les premiers
dans la salle. La peur s'empara des hommes en toques et en toges, la
déroute se mit parmi eux, et leurs vêtements bizarres furent abandonnés
çà et là dans les allées du parc de Saint-Cloud. Il ne resta que les
hommes favorables à cette révolution: on eut grand'peine à en rassembler
un nombre suffisant pour donner encore quelque apparence de vie aux deux
Conseils. On nomma dans chacun une commission de vingt-cinq membres,
chargée de proposer les changements nécessités par la situation des
choses.
On connut assez tard, à Paris, la fin de cette crise. Les premières
nouvelles nous avaient donné quelques alarmes, mais les résultats ne
nous laissèrent plus d'inquiétudes. Les représentants dispersés, faisant
les trois quarts des Conseils, n'imaginèrent pas de se réunir ailleurs:
il n'y avait en eux ni courage ni grandeur. Peut-être même avaient-ils
le sentiment intime des besoins publics, et partageaient-ils
instinctivement le voeu d'un changement si fortement exprimé partout.
D'ailleurs, une assemblée cesse d'être quelque chose quand l'opinion
publique, base de sa puissance, ne la soutient plus; on peut alors en
disperser les membres et détruire ainsi le peu de prestige qui lui
reste. Bonaparte, de retour à Paris très-tard, alla coucher pour la
dernière fois de sa vie dans sa maison, rue de la Victoire: le lendemain
il était établi au Luxembourg.
L'effet de cette révolution fut immense dans l'opinion: il en résulta
une grande confiance dans l'avenir, une espérance sans bornes, et la
conviction qu'un gouvernement réparateur et fort allait succéder à
l'ordre politique faible et méprisable que nous avions détruit. Ce
gouvernement a tenu longtemps tout ce qu'il avait promis, et réalisé ces
belles espérances. Mais, hélas! comme il arrive souvent dans les choses
qui ne sont ni dans les moeurs ni dans les institutions, comme il arrive
dans les créations qui tiennent seulement à la volonté d'un homme, quand
Bonaparte changea, tout changea. L'esprit qui avait présidé à la
naissance de son pouvoir s'éteignant, ce pouvoir, devenu infidèle à son
origine, dut crouler; quand, au lieu de voir dans le but de ses travaux
le bonheur et la prospérité des Français, il a vu seulement dans la
puissance de la France un moyen de satisfaire ses passions, dès ce
moment son édifice n'avait plus de solidité. Certes, les peuples ne sont
pas appelés, dans leur intérêt, à trop entrer dans les affaires du
gouvernement; mais il faut qu'ils aient la conscience des lumières et
des intentions des dépositaires du pouvoir. Les souverains doivent se le
répéter souvent s'ils veulent jouir paisiblement de la position éminente
où la Providence les a placés: la tâche difficile de gouverner les
peuples leur prescrit des règles fixes dont ils ne peuvent s'écarter
sans péril, et leur intérêt bien entendu leur commande de respecter les
droits et les opinions de leurs sujets, et même, jusqu'à un certain
point, leurs préjugés.
On peut apprécier le changement survenu dans les esprits par le
mouvement prodigieux des fonds publics: les cinq pour cent, avilis au
dernier degré, et cotés à sept francs, montèrent en peu de jours à
trente francs. Six semaines environ furent employées à rédiger la
nouvelle constitution. Sieyès, dont la vie avait été remplie de
méditations politiques et d'abstractions, présenta un projet bizarre, le
plus éloigné de toute exécution possible; on eut là une nouvelle preuve
de la distance immense qui existe entre le rêveur, occupé de
spéculations dans la solitude, et l'homme formé par les affaires et
l'exercice du pouvoir. La machine politique de Sieyès n'aurait pas pu
marcher trois mois: c'était une conception extravagante; elle consistait
principalement, autant que je puis me le rappeler, en un président, sous
le nom de grand électeur, et deux consuls, l'un pour la guerre et la
politique, et l'autre pour les finances et la justice; le grand électeur
ayant le seul pouvoir de nommer les consuls, les consuls, indépendants
l'un de l'autre et de lui, pouvaient être absorbés par un sénat, qui les
appellerait dans son sein, et les dépouillerait de leur pouvoir. Or,
comme le consul de l'intérieur devait avoir pour but principal de
diminuer les charges du peuple, et l'autre d'augmenter la puissance
extérieure du pays, on ne peut comprendre comment ils auraient pu
s'entendre et s'arranger. On relégua de pareils projets dans le pays des
chimères, et le général Bonaparte fit l'organisation politique connue
sous le nom de Constitution de l'an VIII. Les pouvoirs du premier consul
reçurent un grand développement, et l'influence des Assemblées fut
restreinte jusqu'à les rendre presque ridicules; elles devinrent une
ombre de représentation, tant par le mode d'élection que par les
conditions attachées à l'exercice de leurs fonctions.
Ce qui montre le changement survenu dans l'opinion, c'est que, dans le
comité de constitution, composé de cinquante personnes, qui toutes
devaient leur situation politique aux assemblées, aucune d'elles ne
réclama contre ces dispositions; on était tellement fatigué de la
manière dont les assemblées avaient abusé de leur pouvoir, on était
tellement effrayé des dangers auxquels on venait d'échapper, que tout ce
parlage, si fort à la mode autrefois, n'était plus dans le goût de
personne. Il a fallu tous les écarts de l'Empereur, tous les maux de la
fin de l'Empire et l'abus continuel d'une autorité sans frein et sans
contrôle, pour modifier les opinions et les sentiments publics à cet
égard, et faire revenir la France à l'idée d'un régime différent.
Nous sommes encore en ce moment dans l'ignorance de ce qui nous
convient, car les hommes sages redoutent tout à la fois l'envahissement
du pouvoir par les Chambres, et l'influence des courtisans, si funeste
souvent au maître lui-même, dont ils flattent et caressent les passions.
Le temps, il faut l'espérer, établira un équilibre désirable, et lui
seul en a la faculté; il y a entre nos pouvoirs tant de points de
contact, et ils possèdent tant de droits fondés, reconnus, consacrés,
dont l'exercice, poussé à l'excès, amènerait un si grand bouleversement,
que chacun doit se convaincre de la nécessité de prendre pour base, dans
sa marche, la raison et un sage esprit de conciliation, pour rendre
possible le succès de l'ordre politique [1].
[1] Écrit en 1829.
Le premier consul se plaça bientôt à une grande distance de ses deux
collègues; ils ne furent là que pour la forme, le titre seul paraissait
les rapprocher. Ils n'étaient pas de caractère à lui rien disputer, et
le gouvernement consistait en lui seul.
Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir
entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de
conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le
commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous
les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas
fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et
l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il;
j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier
consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc
nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail
eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai.
Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours
appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des
charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours
compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la
première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit
tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend
presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et
les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse
suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette
époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par
des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé
successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection
sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre
les attelages _militaires_; je le proposai, et ce changement fut
exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce
service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander
ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de
faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers
d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie
militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante
chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les
compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train
dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers
d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et
de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.
L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier
consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms
honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous
Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On
revint aux vrais principes de l'administration: une caisse
d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La
Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait
besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants
qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants
se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint
partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls
peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara
du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il
put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à
l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du
premier consul.
L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en
Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas
alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de
douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en
campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les
payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal
d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement
de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa
valeur. J'avais aussi le diamant le _Régent_ à offrir comme supplément
et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance
auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre
de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre
époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur
expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des
coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un
pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée
par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai
ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon
accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi:
l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent
mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était
insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme
gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses
correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours
rancune aux Hollandais.
Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux
conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de
parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main
se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec
une admirable constance contre la puissance de la nature.
Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires
se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un
vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à
cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de
camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des
changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire.
L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous,
général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait
été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au
désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un
soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit
connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous
respirâmes à l'aise.»
Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes
tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la
raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.
L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le
général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison
à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce
pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait
été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits
incorporés, et on en composa l'armée de réserve.
Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de
notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en
personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin,
mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau
général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion
n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc
pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une
campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant
au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en
chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef
d'état-major.
Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna
commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant
toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée
pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne
connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens,
il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas
à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du
lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa
force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave,
forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau,
devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée
de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.
Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette
armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un
commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et
mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le
commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait
naturellement à commander plus tard une division; or le commandement
d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour
voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les
troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul
combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec
raison, la différence de l'importance des fonctions du général
commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une
armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la
ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat
ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne
doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les
miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à
franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont,
présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai
confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la
force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un
ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien
décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une
circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés
à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée;
j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des
parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces
fonctions, Gassendi, auteur de l'_Aide-mémoire_. Je m'entourai de bons
officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel
Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de
ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est
difficile de se faire une idée.
Le premier consul attendit pour agir l'ouverture de la campagne en
Allemagne et en Italie: les ennemis devaient avoir d'abord dessiné leurs
opérations pour nous mettre à même d'agir avec connaissance de cause et
d'une manière décisive.
On put bientôt reconnaître l'influence des Anglais dans le plan de
campagne des ennemis; la direction donnée aux opérations, contraire à
tous les calculs raisonnables, leur fut funeste. L'armée autrichienne,
forte de quatre-vingt mille hommes, la même qui nous avait chassés de
l'Italie la campagne précédente, était une bonne et redoutable armée.
Impatients d'amener les opérations vers les côtes pour s'emparer de
Gênes et envahir ensuite le littoral de la Provence, les Anglais ne
voulurent pas attendre l'ouverture de la campagne sur le Rhin pour
connaître, avant d'agir, le résultat des premières opérations. Ce
système, contre-sens manifeste, adopté et exécuté, les opérations furent
dirigées par Mélas, ou plutôt par son quartier-maître général de Zach,
avec plus d'ensemble, plus de vigueur et plus de talent qu'elles ne
l'avaient été sur le même terrain par Beaulieu. Après quelques combats,
où les troupes se battirent avec courage et opiniâtreté, les Autrichiens
coupèrent en deux notre immense ligne, dont Gênes était la tête, et
pénétrèrent à Savone. L'armée française fut ainsi divisée en deux
parties: la première, avec Masséna, ayant sa retraite sur Gênes, et
l'autre, sous les ordres de Suchet, sur Nice. De brillants faits d'armes
tinrent pendant quelque temps les Autrichiens à une certaine distance de
Gênes; mais la disproportion des forces était telle, que Masséna, obligé
de chercher un abri derrière les remparts, fut bloqué par une aile de
l'armée autrichienne commandée par le général Ott, tandis qu'une escadre
anglaise, aux ordres de l'amiral Keith, bloquait la ville par mer.
Suchet rallia les autres troupes, fit sa retraite en bon ordre Sur Nice,
repassa le Var, et établit une bonne défensive sur cette rivière.
Pendant ces événements en Italie, Moreau avait pris l'offensive, passé
le Rhin, et battu l'ennemi à Stokach et à Möskirch. Ses succès étaient
de nature à assurer à notre armée une supériorité décidée; dès lors les
opérations de l'armée de réserve ne devaient plus être incertaines.
L'Italie était le théâtre où cette armée devait agir, et, en opérant
avec promptitude, rien ne pouvait l'empêcher de réussir.
Si les Autrichiens eussent procédé avec méthode, ils auraient dû d'abord
réunir assez de moyens pour avoir un succès en Suisse; une fois ce
succès obtenu, ils étaient les maîtres d'agir comme ils l'auraient
voulu; mais, s'étant jetés sur les côtes de la Méditerranée, et ainsi
avancés, du moment où nos succès en Suisse nous donnaient le moyen de
prendre toute l'Italie à revers, leur position devenait périlleuse, et
leurs succès éphémères n'aboutissaient à rien.
Toutes les troupes et le matériel de l'armée se mirent en marche pour
Genève; Masséna, bloqué dans Gênes, n'était pas riche en subsistances,
et la certitude des besoins qu'il éprouvait, ou qu'il était au moment
d'éprouver, décidèrent le premier consul à modifier son plan de campagne
et à presser ses opérations. Sa première pensée avait été de remonter le
Valais et de déboucher par le Simplon.
Il tournait ainsi tout le Piémont, et, après avoir débouché des
montagnes, il entrait à Milan. Mais cette opération devait être assez
longue, et le premier effet s'en faire sentir assez tard sur l'armée
autrichienne, et, par conséquent, aux dépens de notre armée d'Italie. Il
se décida à opérer son passage par le grand Saint-Bernard; cette
direction avait, sur celle du Simplon, le double avantage d'entrer plus
tôt en opération, et de ne présenter que cinq lieues de chemin non
praticable aux voitures; par le Simplon, au contraire, il y en avait le
double.
Toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et
Saint-Pierre; à ce dernier point commencèrent ces travaux si
remarquables et si dignes de leur célébrité. Je m'étais fait accompagner
par un grand nombre d'officiers d'artillerie zélés et intelligents.
Jeune, actif, et déjà convaincu que le mot impossible n'est, dans les
trois quarts des circonstances, que l'excuse de la faiblesse, je ne
doutai pas de réussir. Une division, commandée par Lannes, passa le col
du Saint-Bernard et s'empara de Châtillon, dont elle chassa quelques
postes ennemis. Les Autrichiens n'avaient laissé, dans le Piémont, que
de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation, il n'y eut
donc aucune résistance; nous nous trouvâmes couverts, et nous pûmes
commencer nos opérations.
Je fis démonter toute l'artillerie et diviser toutes les parties qui
composent les affûts, de manière à être portées à bras, et chaque
régiment, en passant, reçut une quantité de matériel proportionnée à son
effectif. Des officiers d'artillerie, répandus dans les colonnes,
surveillaient ces transports, et empêchaient la dégradation des objets.
J'avais fait faire à Auxonne des traîneaux à roulettes, pour transporter
les bouches à feu; mais, quoique de la plus petite voie, ils furent d'un
service difficile et dangereux en passant sur le bord de quelques
précipices; je les fis abandonner et remplacer par des arbres de sapin,
creusés de manière à servir comme d'étuis à ces pièces.
La partie inférieure et extérieure était aplatie, et l'extrémité
antérieure arrondie de manière à pouvoir être traînée sans ficher en
terre; un levier de direction courbe, tenu par un canonnier et placé
dans la bouche de la pièce, la maintenait et l'empêchait de faire la
culbute. Toutes nos bouches à feu passèrent ainsi, et en très-peu de
jours tout l'équipage eut franchi les Alpes. On s'occupa ensuite de tout
remonter et de tout recomposer; le matériel était fort altéré, quoique
cependant encore en état de servir, malgré la plus grande surveillance,
on n'avait pu empêcher beaucoup de dégradations. L'opinion de l'armée me
récompensa dignement de ce succès; mais des obstacles bien supérieurs
nous restaient à surmonter.
Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à
Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du
Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été
prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun
préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été
insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à
l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.
Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin
d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque
hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et
ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est
séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route,
et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la
moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents
hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.
Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant
qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en
entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en
avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent
aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort,
hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent
pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du
Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il
fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le
sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable.
Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent,
beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire
exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de
soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà
fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides
par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau,
il ne sera plus bon à rien.»
Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par
escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se
présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un
pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus
d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour,
commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes
endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta
bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et
reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.
Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions
lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins.
J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en
entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai
de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la
proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six
caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les
roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du
foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on
trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux
par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait
entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des
hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à
la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.
Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier
d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque
voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première
opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu
la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à
leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous
tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus
vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans
cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre
la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été
nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec
avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du
rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes,
en gens habiles, de son erreur.
Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y
prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait
sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi,
informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait
des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu;
l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique
était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route;
mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut
évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout
l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours
après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.
Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se
rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la
prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de
Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on
avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros
calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre
côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand
Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était
dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées
depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état
de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une
chose impardonnable.
L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les
succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au
général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ
douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se
composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et
Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le
Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une
grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes
réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se
rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la
première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de
voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord
de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait
toujours une province autrichienne.
Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé,
mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est
un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie
existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit
pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.
Je me rendis sans délai à Pavie, où les Autrichiens avaient placé leur
grand dépôt d'artillerie. Je trouvai dans le château des ressources
immenses en munitions, en approvisionnements de tout genre, et un
certain nombre de bouches à feu. Je tirai un bon parti de ces
ressources, et j'organisai une batterie de cinq bouches à feu
autrichiennes, dont je renforçai l'artillerie de l'armée. Les troupes
entrées les premières à Pavie interceptèrent une lettre écrite par le
prince de Hohenzollern, employé devant Gênes: elle était adressée au
général commandant à Milan; le prince mandait que, Masséna étant sans
vivres, la résistance de Gênes tirait à sa fin; on avait appris,
disait-il, la démonstration faite par les Français dans la vallée
d'Aoste et dans celle du Tessin; mais on n'était pas la dupe de ces
manoeuvres sans importance, uniquement exécutées dans le but de déranger
les opérations commencées et de faire diversion. On voit de quelle
manière ils étaient informés, et pendant combien de temps ils furent
incrédules.
Cependant notre entrée à Milan retentit dans toute l'Italie. Mélas, dont
l'avant-garde était sur le Var, avec l'armée derrière elle en échelons
jusqu'à Tende, ne pouvant plus douter de notre marche et de nos succès,
fit faire demi-tour à ses troupes et porta ses réserves avec rapidité
sur le Pô, pour en défendre le passage; mais il était trop tard. Le
corps d'armée, commandé par le général Ott, détaché de Gênes, n'arriva à
Montebello qu'après le passage effectué par notre avant-garde. Lannes,
qui la commandait, marcha à lui, le trouva en position à Montebello,
l'attaqua, le battit et le poursuivit jusqu'à Voghera. C'est ce succès
dont plus tard l'Empereur a voulu consacrer le souvenir en donnant à
Lannes le titre de duc de Montebello.
Le passage du Pô, toujours fort difficile, fut contrarié par des
circonstances naturelles: pendant cette campagne, des orages fréquents
se succédaient, et une alternative de pluie et de beau temps faisait
sans cesse varier l'élévation des eaux; ce fleuve, sur ce point encore
si près de sa source, et recevant de nombreux affluents, alimentés par
les vastes coupes des montagnes, à la moindre pluie élève son niveau,
qui ensuite s'abaisse en un moment.
J'avais réuni sur le Pô tous les moyens de passage à ma portée, et fait
construire deux grands ponts volants; la rivière fut si capricieuse,
elle baissa et monta si vite, que, pour pouvoir les faire aborder, il
fallut, dans l'espace de trois jours, les changer deux fois de place, ce
qui causa un assez grand retard.
L'armée se composait de dix divisions, sans compter la division
italienne et la garde des consuls. Cette dernière, fort peu de chose
alors, ne s'élevait pas au delà de deux bataillons d'infanterie et de
deux régiments de cavalerie. Presque toutes les divisions étaient
très-faibles; la force totale de l'armée ne dépassait pas soixante mille
hommes.
Le premier consul franchit le Pô avec cinq divisions, savoir: les
divisions Gardanne et Chamberlhac, formant un corps commandé par Victor;
les divisions Watrin et Monnier, réunies de même, sous le commandement
du général Lannes, et la division Boudet, faisant partie du corps
destiné à Desaix, et que la division Loison, détachée sur l'Adda, devait
compléter. Le général Moncey, avec les divisions Lorge et Lapoype, avait
pris position sur le Tessin, tandis que la division Chabran observait la
rive gauche du Pô. Le général Moncey devait combattre sur le Tessin, si
l'ennemi voulait opérer sa retraite par cette partie du Piémont et de la
Lombardie, et donner ainsi le temps au premier consul d'accourir; enfin
le général Thureau, avec une faible division, débouchait de Suze et
marchait sur Turin.
On peut reprocher au premier consul d'avoir divisé ses forces au moment
où l'ennemi rassemblait nécessairement les siennes, et de s'être ainsi
volontairement soumis aux chances d'un combat très-inégal. Le talent
d'un général en chef est de mouvoir ses troupes de manière à donner des
inquiétudes à l'ennemi sur plusieurs points, dans le but de l'affaiblir
sur celui où il a l'intention d'agir. Aussitôt qu'il a obtenu ce
résultat, il rassemble brusquement les siennes sur le point où il veut
combattre, et, de cette manière, il se trouve supérieur en forces à son
ennemi sur le champ de bataille qu'il a choisi. Le premier consul, qui,
jusque-là, avait toujours agi ainsi, fit en cette circonstance tout le
contraire, et il s'occupa de prendre l'ennemi, en s'emparant de toutes
ses communications avant de l'avoir battu. Il eût été plus prudent de
s'assurer d'abord les moyens de le vaincre avant de le faire prisonnier,
mais, à cette époque, tout devait nous réussir.
L'artillerie de cette portion de l'armée, sur la rive droite du Pô,
s'élevait à quarante et une bouches à feu, savoir: trente-six attachées
aux divisions, et cinq bouches à feu de réserve. L'armée se réunit avant
de passer la Scrivia; traversant cette rivière à gué, elle se présenta
toute formée dans la plaine de San Giuliano. Nous nous attendions à une
bataille, car nous étions informés de la marche rapide de l'armée
autrichienne, accourant à notre rencontre, et de son arrivée à
Alexandrie. Nous trouvâmes seulement une avant-garde de quatre à cinq
mille hommes, qui, après un léger engagement, évacua le village de
Marengo; nous la chassâmes devant nous en échangeant quelques centaines
de coups de canon. La division du général Gardanne formait notre
avant-garde. Une grande pluie interrompit momentanément le combat; mais
il reprit ensuite, et l'ennemi repassa la Bormida. Voulant connaître par
moi-même l'état des choses, j'avais suivi les troupes engagées, et je
dirigeais leur artillerie. Arrivé près de la Bormida, je reconnus une
tête de pont construite sur la rive droite, et occupée par l'ennemi; la
rivière, à ce point, fait un coude, et, contre tous les principes, la
tête de pont étant placée à un saillant de la rivière, je pouvais la
prendre de revers en m'enfonçant dans le rentrant. Je crus que nous
ferions une attaque prochaine de cette tête de pont, et, pour la
favoriser, je pris avec moi huit pièces de canon, afin d'en battre
obliquement la gorge; mais je fus reçu par le feu d'une batterie à
embrasure, construite sur la rive gauche, qui m'obligea à me retirer,
après avoir perdu quelques hommes et avoir eu plusieurs pièces
démontées. Ayant pris position en arrière, j'allai trouver le général
Gardanne pour savoir ce qu'il comptait entreprendre. Je le trouvai dans
un fossé, et n'ayant pris aucune mesure ni pour attaquer la tête de pont
ni pour empêcher l'ennemi d'en sortir et de déboucher. Là-dessus je le
quittai, n'ayant aucun ordre à lui donner, et la nuit étant voisine. Je
me mis en route pour rejoindre le quartier général, établi au village de
Garofolo, à plus de deux lieues en arrière. Un nouvel orage survint: la
nuit était obscure, les chemins très-mauvais; je m'établis dans une
ferme située à quelque distance, et, à la pointe du jour, je me mis en
marche pour rejoindre le premier consul. À peine étais-je près de lui, à
six heures du matin, que le canon se fit entendre. Peu après, un
officier du général Victor arriva et lui rendit compte d'une attaque
générale de l'ennemi. Le premier consul, étonné de cette nouvelle, dit
qu'elle lui paraissait impossible. «Le général Gardanne m'a rendu
compte, ajouta-t-il, de son arrivée sur la Bormida, dont il avait coupé
le pont.--Le général Gardanne, lui répondis-je, vous a fait un faux
rapport; j'ai été hier au soir plus près que lui de la tête de pont, et
je lui ai proposé de tenter de s'en emparer; mais il s'y est refusé,
quoique j'eusse disposé du canon pour le soutenir; et, la tête de pont
n'ayant pas été enlevée ni bloquée par nos postes, l'ennemi a pu
déboucher à son aise pendant cette nuit, sans être aperçu: ainsi vous
pouvez hardiment croire à la bataille.»
Le premier consul, sur le faux rapport du général Gardanne, avait cru
que l'ennemi, refusant de combattre, se retirait sur Gênes, et il avait
envoyé, dans la direction de Novi, la division Boudet, à la tête de
laquelle se trouvait le général Desaix, pour lui disputer le passage. Il
envoya en toute hâte un officier pour la rappeler, chose facile, car le
général Desaix, ayant entendu le bruit de la bataille, s'était arrêté
dans son mouvement, en attendant les ordres qui probablement lui
seraient expédiés, puisque l'ennemi n'opérait pas sa retraite comme on
l'avait supposé. Le premier consul accourut à ses troupes, et nous les
trouvâmes aux prises.
À une très-petite distance et en avant de la Bormida, il existe un
ruisseau appelé la Fontanone, coulant dans un fossé profond: ce ruisseau
suit d'abord une direction à peu près parallèle à la rivière, puis s'en
écarte, puis s'en rapproche, puis finit, en reprenant sa première
direction, par se jeter dans des marais près du Tanaro et du Pô; il
traverse le village de Marengo au moment où il fait un coude en retour.
L'intervalle compris entre la Bormida, la Fontanone et Marengo, forme le
champ de bataille. Victor, avec ses deux divisions et la cavalerie de
Kellermann, se trouva chargé de la défense de la première partie,
jusques et y compris le village de Marengo: la ferme dite de
Stortigliana, située entre la Bormida et le ruisseau, était un point
solide de cette ligne. Lannes, avec les divisions Monnier et Watrin, et
la cavalerie du général Champeaux, eut à défendre la deuxième partie,
c'est-à-dire le ruisseau de Marengo: ainsi notre ligne était en équerre
et formait à son centre, au village de Marengo, un angle à peu près
droit. Une brigade de la division Monnier, commandée par le général
Carra Saint-Cyr, fut chargée d'occuper et de défendre le village de
Castel-Ceriolo, formant notre extrême droite: elle était appuyée par la
cavalerie du général Champeaux. La brigade de cavalerie du général
Rivaud, cantonnée à Salo, parut avoir été oubliée, et ne reçut pas
d'ordre pendant toute la matinée.
L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le
village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le
fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa
part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor
résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les
attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en
franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été
emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses
réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit
bientôt.
Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand
obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance
pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans
cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint.
D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre
gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand
désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se
rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs,
se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite,
qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San
Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat
meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces.
L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une
artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été
démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de
faire feu.
La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un
beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans
cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie,
et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les
deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième
fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans
l'avoir entamée.
Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle
reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin,
peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques
moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans
ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une
espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut
qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une
nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général,
que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de
canon.»
Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore
intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la
Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa
division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit
Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le
meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en
batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant
ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du
chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de
l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la
division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon,
et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la
parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après
environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en
avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre
le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais
j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les
grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général
s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la
gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de
huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à
force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à
la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand
tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième
demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les
trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis
pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu
d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord
je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une
grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer
sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et,
immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa
brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le
flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge
eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou
retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise
causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait
mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge
eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour
assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais
la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne
montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann
dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête
desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef
véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée
avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance
avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie
autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre
sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux
français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout
réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.
Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo.
C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est
passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent
telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres
du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des
troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et
l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des
circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non
pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec
une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la
gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service
qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée
décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia
rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir
évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par
la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa
retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber
son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et
moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été
accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la
consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit
bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La
nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.
Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec
bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit,
les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et
écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de
Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher
sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure
supposition et invention faite après coup [2]. On se retira par où l'on
était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre.
Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre,
si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze
mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait
prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait
été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de
Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de
l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris,
et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le
furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une
pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en
avoir la pensée.
[2] À cette occasion, je conterai un fait curieux.
Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à
quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre
reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans.
Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut
mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la
moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le
_Mémorial_ le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après,
l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le
sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont
faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux
premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes
les trois se trouvent dans le même volume du _Mémorial_, avec les
planches. Ce document est fort curieux.
(_Note du duc de Raguse._)
Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une
partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures
de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire.
Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que
possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans
sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer
un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des
pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours
auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent
plus.»
Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à
l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le
germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif
en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation
et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et
obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea
contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où
il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les
qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et
il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra
activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus
il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de
division quand je l'ai connu.
Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient
capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement
acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la
guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était
souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses
manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.
Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir
toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit
observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique
dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée.
Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui
n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout,
homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa
bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de
l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout
ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France.
Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre
les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais
défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position
élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques
circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la
fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une
circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber,
tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont
brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs
actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés
avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés
depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à
huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le
premier consul regretta sincèrement le général Desaix.
Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près
de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les
attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de
reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de
Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me
demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et
je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général
Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé,
me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle
a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu
vas devenir?»
Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il
voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un
homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses
sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans
ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la
consigner ici.
L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille
hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit
mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus
petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des
plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde,
et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais
l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps
donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une
bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant
d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de
la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens.
Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources,
quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle
a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter
la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout
rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais,
s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en
trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient
appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à
temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une
seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée
successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai,
des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser.
Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens.
Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux
nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était
détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à
presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.
Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de
l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon
principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en
communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération
naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la
faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un
autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les
places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée
autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place
était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux
premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La
négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio
serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts
occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous
rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens
de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans
l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité,
réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que
l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France
avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance,
c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans
une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et
couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le
berceau de sa gloire et de sa grandeur.
Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre
heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la
poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia
partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer
promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait
bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne
pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel
effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas
encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la
guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain:
un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de
son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa
conduite et sa manière d'agir.
L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont
remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du
rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à
ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un
véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui
promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier
consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le
malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement
les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré
momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté
pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en
connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu
d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur
esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du
sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux
climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient
alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin:
c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique
qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni
en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même;
les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et
ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur
défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une
politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu,
avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un
grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié
fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et
le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que
sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage
que Bonaparte n'a jamais compris.
En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le
lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons,
dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux
que forment beaucoup d'Italiens.
La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un
esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au
même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en
disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches,
populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie
et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est
vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être
été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière
à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à
la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et
lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté
d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la
tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec
un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au
Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable
que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système
eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef
suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son
pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.
Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa
de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne
organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra
dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places
du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la
France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie.
Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous
étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne
pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos
pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À
chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de
l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après
une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez
le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de
former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place
d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour
en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour
renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir
d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général
Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les
projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur
cette vaste et belle conception militaire.