«Alexandrie, 15 janvier 1799.
«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 18 nivôse;
vous êtes instruit maintenant des ravages que la peste continue à faire
ici. Nous avons perdu déjà cent trente hommes. Le bataillon de la
quatrième est extrêmement maltraité: il a quarante hommes ou morts ou
malades de la peste. Ce matin encore, six hommes sont tombée tout à
coup: un est mort dans une heure. Le bataillon de la
quatre-vingt-cinquième est privilégié; il est encore intact. Les
grenadiers qui font le service de la ville, et qui sont dans un camp à
part, n'ont perdu encore qu'un homme: je ne sais à quoi attribuer cette
différence.
«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont
un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à
eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.
«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local
dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert
à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est
telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque
de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen
Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait
bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le
commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici,
a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien
organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses
moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver:
son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste.
L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai
établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le
commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais
que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.
«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette
institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire
de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement
difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands
obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de
faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas
les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme
votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le
contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine
établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y
déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations
avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il
n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il
soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de
Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.
«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que
je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un
jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si
vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à
Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur
sera impossible de déserter.
«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants
du pays.
«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur
pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je
lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus
de nos besoins.
«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans
la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli
son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la
presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits
d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements,
qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes
d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze
pieds de là.
«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle
du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en
tirer parti.
«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des
Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous
espérons la découvrir.
«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés
de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait
sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe,
lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais
paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense
pas qu'ils l'aient aperçue.»