IV

En quelques minutes, la nouvelle rapportée par le berger se fut répandue

dans le village. Maître Koltz, ayant en main la précieuse lunette,

venait de rentrer à la maison, suivi de Nic Deck et de Miriota. A ce

moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik, entouré d'une

vingtaine d'hommes, femmes et enfants, auxquels s'étaient joints

quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins émus de la

population werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions,

et le berger répondait avec cette superbe importance d'un homme qui

vient de voir quelque chose de tout à fait extraordinaire.

«Oui! répétait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fumera tant

qu'il en restera pierre sur pierre!

--Mais qui a pu allumer ce feu?... demanda une vieille femme, qui

joignait les mains.

--Le Chort, répondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce

pays, et voilà un malin qui s'entend mieux à entretenir les feux qu'à

les éteindre» Et, sur cette réplique, chacun de chercher à apercevoir la

fumée sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart affirmèrent

qu'ils la distinguaient parfaitement, bien qu'elle fût parfaitement

invisible à cette distance.

L'effet produit par ce singulier phénomène dépassa tout ce qu'on

pourrait imaginer. Il est nécessaire d'insister sur ce point. Que le

lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique à

celle des gens de Werst, et il ne s'étonnera plus des faits qui vont

être ultérieurement relatés. Je ne lui demande pas de croire au

surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y croyait

sans réserve. A la défiance qu'inspirait le château des Carpathes, alors

qu'il passait pour être désert, allait désormais se joindre l'épouvante,

puisqu'il semblait habité, et par quels êtres, grand Dieu!

Il y avait à Werst un lieu de réunion, fréquenté des buveurs, et même

affectionné de ceux qui, sans boire, aiment à causer de leurs affaires,

après journée faite,--ces derniers en nombre restreint, cela va de soi.

Ce local, ouvert à tous, c'était la principale, ou pour mieux dire,

l'unique auberge du village.

Quel était le propriétaire de cette auberge? Un juif du nom de Jonas,

brave homme âgé d'une soixantaine d'années, de physionomie engageante

mais bien sémite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa lèvre allongée,

ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obséquieux et

obligeant, il prêtait volontiers de petites sommes à l'un ou à l'autre,

sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier pour les

intérêts, quoiqu'il entendît être payé aux dates acceptées par

l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs établis dans le pays

transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de

Werst.

Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses coreligionnaires

par le culte, ses confrères par la profession--car ils sont tous

cabaretiers, vendant boissons et articles d'épicerie--pratiquent le

métier de prêteur avec une âpreté inquiétante pour l'avenir du paysan

roumain. On verra le sol passer peu à peu de la race indigène à la race

étrangère. Faute d'être remboursés de leurs avances, les juifs

deviendront propriétaires des belles cultures hypothéquées à leur

profit, et si la Terre promise n'est plus en Judée, peut-être

figurera-t-elle un jour sur les cartes de la géographie transylvaine.

L'auberge du _Roi Mathias_--elle se nommait ainsi occupait un des angles

de la terrasse que traverse la grande rue de Werst, à l'opposé de la

maison du biró. C'était une vieille bâtisse, moitié bois, moitié pierre,

très rapiécée par endroits, mais largement drapée de verdure et de très

tentante apparence. Elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée, avec

porte vitrée donnant accès sur la terrasse. A l'intérieur, on entrait

d'abord dans une grande salle, meublée de tables pour les verres et

d'escabeaux pour les buveurs, d'un dressoir en chêne vermoulu, où

scintillaient les plats, les pots et les fioles, et d'un comptoir de

bois noirci, derrière lequel Jonas se tenait à la disposition de sa

clientèle.

Voici maintenant comment cette salle recevait le jour: deux fenêtres

perçaient la façade, sur la terrasse, et deux autres fenêtres, à

l'opposé, la paroi du fond. De ces deux-là, l'une, voilée par un épais

rideau de plantes grimpantes ou pendantes qui l'obstruaient au dehors,

était condamnée et laissait passer à peine un peu de clarté. L'autre,

lorsqu'on l'ouvrait, permettait au regard émerveillé de s'étendre sur

toute la vallée inférieure du Vulkan. A quelques pieds au-dessous de

l'embrasure se déroulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad.

D'un côté, ce torrent descendait les pentes du col, après avoir pris

source sur les hauteurs du plateau d'Orgall, couronné par les bâtisses

du burg; de l'autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la

montagne, même pendant la saison d'été, il dévalait en grondant vers le

lit de la Sil valaque, qui l'absorbait à son passage.

A droite, contiguës à la grande salle, une demi-douzaine de petites

chambres suffisaient à loger les rares voyageurs qui, avant de franchir

la frontière, désiraient se reposer au _Roi Mathias_. ils étaient

assurés d'un bon accueil, à des prix modérés, auprès d'un cabaretier

attentif et serviable, toujours approvisionné de bon tabac qu'il allait

chercher aux meilleurs «trafiks» des environs. Quant à lui, Jonas, il

avait pour chambre à coucher une étroite mansarde, dont la lucarne

biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse.

C'est dans cette auberge que, le soir même de ce 29 mai, il y eut

réunion des grosses têtes de Werst, maître Koltz, le magister Hermod, le

forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du village, et

aussi le berger Frik, qui n'était pas le moins important de ces

personnages. Le docteur Patak manquait à cette réunion de notables.

Demandé en toute hâte par un de ses vieux clients qui n'attendait que

lui pour passer dans l'autre monde, il s'était engagé à venir, dès que

ses soins ne seraient plus indispensables au défunt.

En attendant l'ex-infirmier, on causait du grave événement à l'ordre du

jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. A ceux-ci, Jonas

offrait cette sorte de bouillie ou gâteau de maïs, connue sous le nom de

«mamaliga», qui n'est point désagréable, quand on l'imbibe de lait

fraîchement tiré. A ceux-là, il présentait maint petit verre de ces

liqueurs fortes qui coulait comme de l'eau pure à travers les gosiers

roumains, l'alcool de «schnaps» qui ne coûte pas un demi-sou le verre,

et plus particulièrement le «rakiou», violente eau-de-vie de prunes,

dont le débit est considérable au pays des Carpathes.

Il faut mentionner que le cabaretier Jonas--c'était une coutume de

l'auberge--ne servait qu'«à l'assiette», c'est-à-dire aux gens attablés,

ayant observé que les consommateurs assis consomment plus copieusement

que les consommateurs debout. Or, ce soir-là, les affaires promettaient

de marcher, puisque tous les escabeaux étaient disputés par les clients.

Aussi Jonas allait-il d'une table à l'autre, le broc à la main,

remplissent les gobelets qui se vidaient sans compter.

Il était huit heures et demie du soir. On pérorait depuis la brune, sans

parvenir à s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces braves

gens se trouvaient d'accord en ce point: c'est que si le château des

Carpathes était habité par des inconnus, il devenait aussi dangereux

pour le village de Werst qu'une poudrière à l'entrée d'une ville.

«C'est très grave! dit alors maître Koltz.

--Très grave! répéta le magister entre deux bouffées de son inséparable

pipe.--Très grave! répéta l'assistance.--Ce qui n'est que trop sûr,

reprit Jonas, c'est que la mauvaise réputation du burg faisait déjà

grand tort au pays...

--Et maintenant ce sera bien autre chose! s'écria le magister Hermod.

--Les étrangers n'y venaient que rarement... répliqua maître Koltz, avec

un soupir.

--Et, à présent, ils ne viendront plus du tout! ajouta Jonas en

soupirant à l'unisson du biró.

--Nombre d'habitants songent déjà à le quitter fit observer l'un des

buveurs.

--Moi, le premier, répondit un paysan des environs, et je partirai, dès

que j'aurai vendu mes vignes...

--Pour lesquelles vous chômerez d'acheteurs, mon vieux homme!» riposta

le cabaretier.

On voit où ils en étaient de leur conversation, ces dignes notables. A

travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le château des

Carpathes, surgissait le sentiment de leurs intérêts si regrettablement

lésés. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son

auberge. Plus d'étrangers, et maître Koltz en pâtissait dans la

perception du péage, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus

d'acquéreurs pour les terres du col de Vulkan, et les propriétaires ne

pouvaient trouver à les vendre, même à vil prix. Cela durait depuis des

années, et cette situation, très dommageable, menaçait de s'aggraver

encore.

En effet, s'il en était ainsi, quand les esprits du burg se tenaient

tranquilles au point de ne s'être jamais laissé apercevoir, que

serait-ce maintenant s'ils manifestaient leur présence par des actes

matériels?

Le berger Frik crut alors devoir dire, mais d'une voix assez hésitante:

«Peut-être faudrait-il?...

--Quoi? demanda maître Koltz.

--Y aller voir, mon maître.»

Tous s'entre-regardèrent, puis baissèrent les yeux, et cette question

resta sans réponse.

Ce fut Jonas qui, s'adressant à maître Koltz, reprit la parole.

«Votre berger, dit-il d'une voix ferme, vient d'indiquer la seule chose

qu'il y ait à faire.

--Aller au burg...

--Oui, mes bons amis, répondit l'aubergiste. Si une fumée s'échappe de

la cheminée du donjon, c'est qu'on y fait du feu, et si l'on y fait du

feu, c'est qu'une main l'a allumé...

--Une main... à moins que ce soit une griffe! répliqua le vieux paysan

en secouant la tête.

--Main ou griffe, dit le cabaretier, peu importe! Il faut savoir ce que

cela signifie. C'est la première fois qu'une fumée s'échappe de l'une

des cheminées du château depuis que le baron Rodolphe de Gortz l'a

quitté...

--Il se pourrait, cependant, qu'il y ait eu déjà de la fumée, sans que

personne s'en soit aperçu, suggéra maître Koltz.

Voilà ce que je n'admettrai jamais! se récria vivement le magister

Hermod.

--C'est très admissible, au contraire, fit observer le biró, puisque

nous n'avions pas de lunette pour constater ce qui se passait au burg.»

La remarque était juste. Le phénomène pouvait s'être produit depuis

longtemps, et avoir échappé même au berger Frik, quelque bons que

fussent ses yeux.

Quoi qu'il en soit, que ledit phénomène fût récent ou non, il était

indubitable que des êtres humains occupaient actuellement le château des

Carpathes. Or, ce fait constituait un voisinage des plus inquiétants

pour les habitants de Vulkan et de Werst.

Le magister Hermod crut devoir apporter cette objection à l'appui de ses

croyances:

«Des êtres humains, mes amis?... Vous me permettrez de n'en rien croire.

Pourquoi des êtres humains auraient-ils eu la pensée de se réfugier au

burg, dans quelle intention, et comment y seraient-ils arrivés....

--Que voulez-vous donc qu'ils soient, ces intrus? s'écria maître Koltz.

--Des êtres surnaturels, répondit le magister Hermod d'une voix qui

imposait. Pourquoi ne seraient-ce pas des esprits, des babeaux, des

gobelins, peut-être même quelques-unes de ces dangereuses lamies, qui se

présentent sous la forme de belles femmes...»

Pendant cette énumération, tous les regards s'étaient dirigés vers la

porte, vers les fenêtres, vers la cheminée de la grande salle du _Roi

Mathias_. Et, en vérité, chacun se demandait s'il n'allait pas voir

apparaître l'un ou l'autre de ces fantômes, successivement évoqués par

le maître d'école.

«Cependant, mes bons amis, se risqua à dire Jonas, si ces êtres sont des

génies, je ne m'explique pas pourquoi ils auraient allumé du feu,

puisqu'ils n'ont rien à cuisiner...

--Et leurs sorcelleries?... répondit le pâtour. Oubliez-vous donc qu'il

faut du feu pour les sorcelleries?

--Évidemment!» ajouta le magister d'un ton qui n'admettait pas de

réplique.

Cette sentence fut acceptée sans contestation, et, de l'avis de tous,

c'étaient, à n'en pas douter, des êtres surnaturels, non des êtres

humains, qui avaient choisi le château des Carpathes pour théâtre de

leurs manigances.

Jusqu'ici, Nic Deck n'avait pris aucune part à la conversation. Le

forestier se contentait d'écouter attentivement ce que disaient les uns

et les autres. Le vieux burg, avec ses murs mystérieux, son antique

origine, sa tournure féodale, lui avait toujours inspiré autant de

curiosité que de respect. Et même, étant très brave, bien qu'il fût

aussi crédule que n'importe quel habitant de Werst, il avait plus d'une

fois manifesté l'envie d'en franchir l'enceinte.

On l'imagine, Miriota l'avait obstinément détourné d'un projet si

aventureux. Qu'il eût de ces idées lorsqu'il était libre d'agir à sa

guise, soit! Mais un fiancé ne s'appartient plus, et de se hasarder en

de telles aventures, c'eût été œuvre de fou, ou d'indifférent. Et

pourtant, malgré ses prières, la belle fille craignait toujours que le

forestier mît son projet à exécution. Ce qui la rassurait un peu, c'est

que Nic Deck n'avait pas formellement déclaré qu'il irait au burg, car

personne n'aurait eu assez d'empire sur lui pour le retenir pas même

elle. Elle le savait, c'était un gars tenace et résolu, qui ne revenait

jamais sur une parole engagée. Chose dite, chose faite. Aussi Miriota

eût-elle été dans les transes, si elle avait pu soupçonné à quelles

réflexions le jeune homme s'abandonnait en ce moment.

Cependant, comme Nic Deck gardait le silence, il s'en suit que la

proposition du pâtour ne fut relevée par personne. Rendre visite au

château des Carpathes maintenant qu'il était hanté, qui l'oserait, à

moins d'avoir perdu la tête?... Chacun se découvrait donc les meilleures

raisons pour n'en rien faire... Le biró n'était plus d'un âge à se

risquer en des chemins si rudes... Le magister avait son école à garder,

Jonas, son auberge à surveiller, Frik, ses moutons à paître, les autres

paysans, à s'occuper de leurs bestiaux et de leurs foins.

Non! pas un ne consentirait à se dévouer, répétant à part soi:

«Celui qui aurait l'audace d'aller au burg pourrait bien n'en jamais

revenir!»

A cet instant la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement, au grand

effroi de l'assistance.

Ce n'était que le docteur Patak, et il eût été difficile de le prendre

pour une de ces lamies enchanteresses dont le magister Hermod avait

parlé.

Son client étant mort--ce qui faisait honneur à sa perspicacité

médicale, sinon à son talent--, le docteur Patak était accouru à la

réunion du _Roi Mathias_.

«Enfin, le voilà!» s'écria maître Koltz.

Le docteur Patak se dépêcha de distribuer des poignées de main à tout le

monde, comme il eût distribué des drogues, et, d'un ton passablement

ironique, il s'écria:

«Alors, les amis, c'est toujours le burg... le burg du Chort, qui vous

occupe!... Oh! les poltrons!... Mais s'il veut fumer, ce vieux château,

laissez-le fumer!... Est-ce que notre savant Hermod ne fume pas, lui, et

toute la journée?... Vraiment, le pays est tout pâle d'épouvante!... je

n'ai entendu parler que de cela durant mes visites!... Les revenants ont

fait du feu là-bas?... Et pourquoi pas, s'ils sont enrhumés du

cerveau!... Il paraît qu'il gèle au mois de mai dans les chambres du

donjon... A moins qu'on ne s'y occupe à cuire du pain pour l'autre

monde!... Eh! il faut bien se nourrir là-haut, s'il est vrai qu'on

ressuscite!... Ce sont peut-être les boulangers du ciel, qui sont venus

faire une fournée...»

Et pour finir, une série de plaisanteries, extrêmement peu goûtées des

gens de Werst, et que le docteur Patak débitait avec une incroyable

jactance.

On le laissa dire.

Et alors le biró de lui demander:

«Ainsi, docteur, vous n'attachez aucune importance à ce qui se passe au

burg?...

--Aucune, maître Koltz.

--Est-ce que vous n'avez pas dit que vous seriez prêt à vous y rendre...

si l'on vous en défiait?...

--Moi?... répondit l'ancien infirmier, non sans laisser percer un

certain ennui de ce qu'on lui rappelait ses paroles.

--Voyons... Ne l'avez-vous pas dit et répété? reprit le magister en

insistant.

--Je l'ai dit... sans doute... et vraiment... s'il ne s'agit que de le

répéter...

--Il s'agit de le faire, dit Hermod.

--De le faire?...

--Oui... et, au lieu de vous en défier... nous nous contentons de vous

en prier, ajouta maître Koltz.

--Vous comprenez... mes amis... certainement... une telle proposition...

--Eh bien, puisque vous hésitez, s'écria le cabaretier, nous ne vous en

prions pas... nous vous en défions!

--Vous m'en défiez?...

--Oui, docteur!

--Jonas, vous allez trop loin, reprit le biró. Il ne faut pas défier

Patak... Nous savons qu'il est homme de parole... Et ce qu'il a dit

qu'il ferait, il le fera... ne fût-ce que pour rendre service au village

et à tout le pays.

--Comment, c'est sérieux?... Vous voulez que j'aille au château des

Carpathes? reprit le docteur, dont la face rubiconde était devenue très

pâle.

--Vous ne sauriez vous en dispenser, répondit catégoriquement maître

Koltz.

--je vous en prie... mes bons amis... je vous en prie... raisonnons,

s'il vous plaît!...

--C'est tout raisonné, répondit Jonas.

--soyez justes... A quoi me servirait d'aller là-bas... et qu'y

trouverais-je?.. quelques braves gens qui se sont réfugiés au burg... et

qui ne gênent personne...

--Eh bien, répliqua le magister Hermod, si ce sont de braves gens, vous

n'avez rien à craindre de leur part, et ce sera une occasion de leur

offrir vos services.--S'ils en avaient besoin, répondit le docteur

Patak, s'ils me faisaient demander, je n'hésiterais pas... croyez-le...

à me rendre au château. Mais je ne me déplace pas sans être invité, et

je ne fais pas gratis mes visites...

--On vous paiera votre dérangement, dit maître Koltz, et à tant l'heure.

--Et qui me le paiera?...

--Moi... nous... au prix que vous voudrez!» répondirent la plupart des

clients de Jonas.

Visiblement, en dépit de ses constantes fanfaronnades, le docteur était,

à tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst. Aussi,

après s'être posé en esprit fort, après avoir raillé les légendes du

pays, se trouvait-il très embarrassé de refuser le service qu'on lui

demandait. Et pourtant, d'aller au château des Carpathes, même si l'on

rémunérait son déplacement, cela ne pouvait lui convenir en aucune

façon. Il chercha donc à tirer argument de ce que cette visite ne

produirait aucun résultat, que le village se couvrirait de ridicule en

le déléguant pour explorer le burg... Son argumentation fit long feu.

Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien à risquer,

reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux esprits...

--Non... je n'y crois pas.

--Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au château, ce sont

des êtres humains qui s'y sont installés, et vous ferez connaissance

avec eux.

Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique: il était

difficile à rétorquer.

«D'accord, Hermod, répondit le docteur Patak, mais je puis être retenu

au burg...

C'est qu'alors vous y aurez été bien reçu, répliqua Jonas.

--Sans doute; cependant si mon absence se prolongeait, et si quelqu'un

avait besoin de moi dans le village...

--Nous nous portons tous à merveille, répondit maître Koltz, et il n'y a

plus un seul malade à Werst depuis que votre dernier client a pris son

billet pour l'autre monde.

--Parlez franchement... Etes-vous décidé à partir demanda l'aubergiste.

--Ma foi, non! répliqua le docteur. Oh! ce n'est point par peur... Vous

savez bien que je n'ajoute pas foi à toutes ces sorcelleries... La

vérité est que cela me parait absurde, et, je vous le répète,

ridicule... Parce qu'une fumée est sortie de la cheminée du donjon...

une fumée qui n'est peut-être pas une fumée... Décidément non!... je

n'irai pas au château des Carpathes!

--J'irai, moi!»

C'était le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation

en y jetant ces deux mots.

«Toi... Nic? s'écria maître Koltz.

--Moi... mais à la condition que Patak m'accompagnera.»

Ceci fut directement envoyé à l'adresse du docteur, qui fit un bond pour

se dépêtrer.

«Y penses-tu, forestier? répliqua-t-il. Moi... t'accompagner?...

Certainement... ce serait une agréable promenade à faire... tous les

deux... si elle avait son utilité... et si l'on pouvait s'y hasarder...

Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a même plus de route pour aller au

burg... Nous ne pourrions arriver.

--J'ai dit que j'irais au burg, répondit Nic Deck, et puisque je l'ai

dit, j'irai.

--Mais moi... je ne l'ai pas dit!... s'écria le docteur en se débattant,

comme si quelqu'un l'eût pris au collet.

--Si... vous l'avez dit... répliqua Jonas.

--Oui!... Oui!» répondit d'une seule voix l'assistance.

L'ancien infirmier, pressé par les uns et les autres, ne savait comment

leur échapper. Ah! combien il regrettait de s'être si imprudemment

engagé par ses rodomontades. Jamais il n'eût imaginé qu'on les prendrait

au sérieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa personne...

Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans devenir la

risée de Werst, et tout le pays du Vulkan l'eût bafoué impitoyablement.

Il se décida donc à faire contre fortune bon cœur.

«Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck,

quoique cela soit inutile!

Bien... docteur Patak, bien! s'écrièrent tous les buveurs du _Roi

Mathias_.

Et quand partirons-nous, forestier? demanda le docteur Patak, en

affectant un ton d'indifférence qui ne déguisait que mal sa

poltronnerie.--Demain, dans la matinée», répondit Nic Deck. Ces derniers

mots furent suivis d'un assez long silence.

Cela indiquait combien l'émotion de maitre Koltz et des autres était

réelle. Les verres avaient été vidés, les pots aussi, et, pourtant,

personne ne se levait, personne ne songeait à quitter la grande salle,

bien qu'il fût tard, ni à regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il que

l'occasion était bonne pour servir une autre tournée de schnaps et de

rakiou...

Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du

silence général, et voici les paroles qui furent lentement prononcées:

_«Nicolas Deck, ne va pas demain au burg!... N'y va pas!... ou il

t'arrivera malheur!»_

Qui s'était exprimé de la sorte?... D'où venait cette voix que personne

ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible?... Ce ne

pouvait être qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle, une voix de

l'autre monde...

L'épouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas

prononcer une parole...

Le plus brave--c'était évidemment Nic Deck--voulut alors savoir à quoi

s'en tenir. Il est certain que c'était dans la salle même que ces

paroles avaient été articulées. Et, tout d'abord, le forestier eut le

courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir...

Personne.

Il alla visiter les chambres du rez-de-chaussée, qui donnaient sur la

salle...

Personne.

Il poussa la porte de l'auberge, s'avança au-dehors, parcourut la

terrasse jusqu'à la grande rue de Werst...

Personne.

Quelques instants après, maître Koltz, le magister Hermod, le docteur

Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitté l'auberge,

laissant le cabaretier Jonas, qui se hâta de clore sa porte à double

tour.

Cette nuit-là, comme s'ils eussent été menacés d'une apparition

fantastique, les habitants de Werst se barricadèrent solidement dans

leurs maisons...

La terreur régnait au village.

V

Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se préparaient à partir sur

les neuf heures du matin. L'intention du forestier était de remonter le

col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect.

Après le phénomène de la fumée du donjon, après le phénomène de la voix

entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'étonnera pas que toute

la population fût comme affolée. Quelques Tsiganes parlaient déjà

d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela

--et à voix basse encore. Allez donc contester qu'il y eût du diable «du

Chort» dans cette phrase si menaçante pour le jeune forestier. Ils

étaient là, à l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes

d'être crus, qui avaient entendu ces étranges paroles. Prétendre qu'ils

avaient été dupes de quelque illusion des sens, cela était insoutenable.

Pas de doute à cet égard; Nic Deck avait été nominativement prévenu

qu'il lui arriverait malheur, s'il s'entêtait à son projet d'explorer le

château des Carpathes.

Et, pourtant, le jeune forestier se disposait à quitter Werst, et sans y

être forcé. En effet, quelque profit que maître Koltz eût à éclaircir le

mystère du burg, quelque intérêt que le village eût à savoir ce qui s'y

passait, de pressantes démarches avaient été faites pour obtenir de Nic

Deck qu'il revînt sur sa parole. Éplorée, désespérée, ses beaux yeux

noyés de larmes, Miriota l'avait supplié de ne point s'obstiner à cette

aventure. Avant l'avertissement donné par la voix, c'était déjà grave.

Après l'avertissement, c'était insensé. Et, à la veille de son mariage,

voilà que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille tentative,

et sa fiancée qui se traînait à ses genoux ne parvenait pas à le

retenir...

Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu

influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On

connaissait son caractère indomptable, sa ténacité, disons son

entêtement. Il avait dit qu'il irait au château des Carpathes, et, rien

ne saurait l'en empêcher pas même cette menace qui lui avait été

adressée directement. Oui! il irait au burg, dût-il n'en jamais revenir!

Lorsque l'heure de partir fut arrivée, Nic Deck pressa une dernière fois

Miriota sur son cœur, tandis que la pauvre fille se signait du pouce,

de l'index et du médius, suivant cette coutume roumaine, qui est un

hommage à la Sainte-Trinité.

Et le docteur Patak?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure

d'accompagner le forestier, avait essayé de se dégager, mais sans

succès. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit!... Toutes les

objections imaginables, il les avait faites!... Il s'était retranché

derrière cette injonction si formelle de ne point aller au château qui

avait été distinctement entendue.

«Cette menace ne concerne que moi, s'était borné à lui répondre Nic

Deck.

--Et s'il t'arrivait malheur, forestier, avait répondu le docteur Patak,

est-ce que je m'en tirerais sans dommage?

--Dommage ou non, vous avez promis de venir avec moi au château, et vous

y viendrez, puisque j'y vais!»

Comprenant que rien ne l'empêcherait de tenir sa promesse, les gens de

Werst avaient donné raison au forestier sur ce point. Mieux valait que

Nic Deck ne se hasardât pas seul en cette aventure. Aussi le très dépité

docteur, sentant qu'il ne pouvait plus reculer, que c'eût été

compromettre sa situation dans le village, qu'il se serait fait honnir

après ses forfanteries accoutumées, se résigna, l'âme pleine

d'épouvante. Il était bien décidé d'ailleurs à profiter du moindre

obstacle de route qui se présenterait pour obliger son compagnon à

revenir sur ses pas.

Nic Deck et le docteur Patak partirent donc, et maître Koltz, le

magister Hermod, Frik, Jonas, leur firent la conduite jusqu'au tournant

de la grande route, où ils s'arrêtèrent.

De cet endroit, maître Koltz braqua une dernière fois sa lunette--elle

ne le quittait plus--dans la direction du burg. Aucune fumée ne se

montrait à la cheminée du donjon, et il eût été facile de l'apercevoir

sur un horizon très pur, par une belle matinée de printemps. Devait-on

en conclure que les hôtes naturels ou surnaturels du château avaient

déguerpi, en voyant que le forestier ne tenait pas compte de leurs

menaces? Quelques-uns le pensèrent, et c'était là une raison décisive

pour mener l'affaire jusqu'à complète satisfaction.

On se serra la main, et Nic Deck, entraînant le docteur, disparut à

l'angle du col.

Le jeune forestier était en tenue de tournée, casquette galonnée à large

visière, veste à ceinturon avec le coutelas engainé, culotte bouffante,

bottes ferrées, cartouchière aux reins, le long fusil sur l'épaule. Il

avait la réputation justifiée d'être un très habile tireur, et, comme, à

défaut de revenants, on pouvait rencontrer de ces rôdeurs qui battent

les frontières, ou, à défaut de rôdeurs, quelque ours mal intentionné,

il n'était que prudent d'être en mesure de se défendre.

Quant au docteur, il avait cru devoir s'armer d'un vieux pistolet à

pierre, qui ratait trois coups sur cinq. Il portait aussi une hachette

que son compagnon lui avait remise pour le cas probable où il serait

nécessaire de se frayer passage à travers les épais taillis du Plesa.

Coiffé du large chapeau des campagnards, boutonné sous son épaisse cape

de voyage, il était chaussé de bottes à grosse ferrure, et ce n'est pas

toutefois ce lourd attirail qui l'empêcherait de décamper, si l'occasion

s'en présentait.

Nic Deck et lui s'étaient également munis de quelques provisions

contenues dans leur bissac, afin de pouvoir au besoin prolonger

l'exploration.

Après avoir dépassé le tournant de la route, Nic Deck et le docteur

Patak marchèrent plusieurs centaines de pas le long du Nyad, en

remontant sa rive droite. De suivre le chemin qui circule à travers les

ravins du massif, cela les eût trop écartés vers l'ouest. Il eût été

plus avantageux de pouvoir continuer à côtoyer le lit du torrent, ce qui

eût réduit la distance d'un tiers, car le Nyad prend sa source entre les

replis du plateau d'Orgall. Mais, d'abord praticable, la berge,

profondément ravinée et barrée de hautes roches, n'aurait plus livré

passage, même à des piétons. Il y avait dès lors nécessité de couper

obliquement vers la gauche, quitte à revenir sur le château, lorsqu'ils

auraient franchi la zone inférieure des forêts du Plesa.

C'était, d'ailleurs, le seul côté par lequel le burg fût abordable. Au

temps où il était habité par le comte Rodolphe de Gortz, la

communication entre le village de Werst, le col de Vulkan et la vallée

de la Sil valaque se faisait par une étroite percée qui avait été

ouverte en suivant cette direction. Mais, livrée depuis vingt ans aux

envahissements de la végétation, obstruée par l'inextricable fouillis

des broussailles, c'est en vain qu'on y eût cherché la trace d'une sente

ou d'une tortillère.

Au moment d'abandonner le lit profondément encaissé du Nyad, que

remplissait une eau mugissante, Nic Deck s'arrêta afin de s'orienter. Le

château n'était déjà plus visible. Il ne le redeviendrait qu'au-delà du

rideau des forêts qui s'étageaient sur les basses petites de la

montagne,--disposition commune à tout le système orographique des

Carpathes. L'orientation devait donc être difficile à déterminer, faute

de repères. On ne pouvait l'établir que par la position du soleil, dont

les rayons affleuraient alors les lointaines crêtes vers le sud-est.

«Tu le vois, forestier, dit le docteur, tu le vois!... il n'y a pas même

de chemin... ou plutôt, il n'y en a plus!

--Il y en aura, répondit Nic Deck.

--C'est facile à dire, Nic...

--Et facile à faire, Patak.

--Ainsi, tu es toujours décidé?...»

Le forestier se contenta de répondre par un signe affirmatif et prit

route à travers les arbres.

A ce moment, le docteur éprouva une fière envie de rebrousser chemin;

mais son compagnon, qui venait de se retourner, lui jeta un regard si

résolu que le poltron ne jugea pas à propos de rester en arrière.

Le docteur Patak avait encore un dernier espoir c'est que Nic Deck ne

tarderait pas à s'égarer au milieu du labyrinthe de ces bois, où son

service ne l'avait jamais amené. Mais il comptait sans ce flair

merveilleux, cet instinct professionnel, cette aptitude «animale» pour

ainsi dire, qui permet de se guider sur les moindres indices, projection

des branches en telle ou telle direction, dénivellation du sol, teinte

des écorces, nuance variée des mousses selon qu'elles sont exposées aux

vents du sud ou du nord. Nic Deck était trop habile en son métier, il

l'exerçait avec une sagacité trop supérieure, pour se jamais perdre,

même en des localités inconnues de lui. Il eût été le digne rival d'un

Bas-de-Cuir ou d'un Chingachgook au pays de Cooper.

Et, pourtant, la traversée de cette zone d'arbres allait offrir de

réelles difficultés. Des ormes, des hêtres, quelques-uns de ces érables

qu'on nomme «faux platanes», de superbes chênes, en occupaient les

premiers plans jusqu'à l'étage des bouleaux, des pins et des sapins,

massés sur les croupes supérieures à la gauche du col. Magnifiques, ces

arbres, avec leurs troncs puissants, leurs branches chaudes de sève

nouvelle, leur feuillage épais, s'entremêlant de l'un à l'autre pour

former une cime de verdure que les rayons du soleil ne parvenaient pas à

percer.

Cependant le passage eût été relativement facile en se courbant sous les

basses branches. Mais quels obstacles à la surface du sol, et quel

travail il aurait fallu pour l'essarter, pour le dégager des orties et

des ronces, pour se garantir contre ces milliers d'échardes que le plus

léger attouchement leur arrache! Nic Deck n'était pas homme à s'en

inquiéter, d'ailleurs, et, pourvu qu'il pût gagner à travers le bois, il

ne se préoccupait pas autrement de quelques égratignures. La marche, il

est vrai, ne pouvait être que très lente dans ces conditions,--fâcheuse

aggravation, car Nic Deck et le docteur Patak avaient intérêt à

atteindre le burg dans l'après-midi. Il ferait encore assez jour pour

qu'ils pussent le visiter,--ce qui leur permettrait d'être rentrés à

Werst avant la nuit.

Aussi, la hachette à la main, le forestier travaillait-il à se frayer un

passage au milieu de ces profondes épinaies, hérissées de baïonnettes

végétales, où le pied rencontrait un terrain inégal, raboteux, bossue de

racines ou de souches, contre lesquelles il buttait, quand il ne

s'enfonçait pas dans une humide couche de feuilles mortes que le vent

n'avait jamais balayées. Des myriades de cosses éclataient comme des

pois fulminants, au grand effroi du docteur, qui sursautait à cette

pétarade, regardant à droite et à gauche, se retournant avec épouvante,

lorsque quelque sarment s'accrochait à sa veste, comme une griffe qui

eût voulu le retenir. Non! il n'était point rassuré, le pauvre homme.

Mais, maintenant, il n'eût pas osé revenir seul en arrière, et il

s'efforçait de ne point se laisser distancer par son intraitable

compagnon.

Parfois dans la forêt apparaissaient de capricieuses éclaircies. Une

averse de lumière y pénétrait. Des couples de cigognes noires, troublées

dans leur solitude, s'échappaient des hautes ramures et filaient à

grands coups d'aile. La traversée de ces clairières rendait la marche

plus fatigante encore. Là, en effet, s'étaient entassés, énorme jeu de

jonchets, les arbres abattus par l'orage ou tombés de vieillesse, comme

si la hache du bûcheron leur eût donné le coup de mort. Là gisaient

d'énormes troncs, rongés de pourriture, que charroi ne devait entraîner

jusqu'au lit de la Sil valaque. Devant ces obstacles, rudes à franchir,

parfois impossibles à tourner, Nic Deck et son compagnon avaient fort à

faire. Si le jeune forestier, agile, souple, vigoureux, parvenait à s'en

tirer, le docteur Patak, avec ses jambes courtes, son ventre bedonnant,

essoufflé, époumoné, ne pouvait éviter des chutes, qui obligeaient à lui

venir en aide.

--Tu verras, Nic, que je finirai par me casser quelque membre!

répétait-il.

--Vous le raccommoderez.

--Allons, forestier, sois raisonnable... Il ne faut pas s'acharner

contre l'impossible!»

Bah! Nic Deck était déjà en avant, et le docteur, n'obtenant rien, se

hâtait de le rejoindre.

La direction suivie jusqu'alors, était-ce bien celle qui convenait pour

arriver en face du burg? Il eût été malaisé de s'en rendre compte.

Cependant, puisque le sol ne cessait de monter, il y avait lieu de

s'élever vers la lisière de la forêt, qui fut atteinte à trois heures de

l'après-midi.

Au-delà, jusqu'au plateau d'Orgall, s'étendait le rideau des arbres

verts, plus clairsemés à mesure que le versant du massif gagnait en

altitude.

En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il se

fût infléchi au nord-ouest, soit que Nic Deck eût obliqué vers lui. Cela

donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne route,

puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau d'Orgall.

Nic Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du

torrent. D'ailleurs, l'estomac réclamait son dû aussi impérieusement que

les jambes. Les bissacs étaient bien garnis, le rakiou emplissait la

gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et

fraîche, filtrée aux cailloux du fond, coulait à quelques pas. Que

pouvait-on désirer de plus? On avait beaucoup dépensé, il fallait

réparer la dépense.

Depuis leur départ, le docteur n'avait guère eu le loisir de causer avec

Nic Deck, qui le précédait toujours. Mais il se dédommagea, dès qu'ils

furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un était peu

loquace, l'autre était volontiers bavard. D'après cela, on ne s'étonnera

pas que les questions fussent très prolixes, et les réponses très

brèves.

«Parlons un peu, forestier, et parlons sérieusement, dit le docteur.

--je vous écoute, répondit Nic Deck.

--je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour

reprendre des forces.

--Rien de plus juste.

--Avant de revenir à Werst...

--Non... avant d'aller au burg.

--Voyons, Nic, voilà six heures que nous marchons, et c'est à peine si

nous sommes à mi-route...

--Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps à perdre.

--Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le château, et comme

j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te risquer sans

voir clair, il faudra attendre le jour...

--Nous l'attendrons.

--Ainsi tu ne veux pas renoncer à ce projet, qui n'a pas le sens

commun?...

--Non.

--Comment! Nous voici exténués, ayant besoin d'une bonne table dans une

bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes à

passer la nuit en plein air?...

--Oui, si quelque obstacle nous empêche de franchir l'enceinte du

château.

--Et s'il n'y a pas d'obstacle?...

--Nous irons coucher dans les appartements du donjon.

--Les appartements du donjon! s'écria le docteur Patak. Tu crois,

forestier, que je consentirai à rester toute une nuit à l'intérieur de

ce maudit burg...

--Sans doute, à moins que vous ne préfériez demeurer seul au-dehors.

--Seul, forestier!... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous

devons nous séparer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit pour

retourner au village!--Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est que vous

me suivrez jusqu'où j'irai...

--Le jour, oui!... La nuit, non!

--Eh bien, libre à vous de partir, et tâchez de ne point vous égarer

sous les futaies.»

S'égarer, c'est bien ce qui inquiétait le docteur. Abandonné à lui-même,

n'ayant pas l'habitude de ces interminables détours à travers les forêts

du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de Werst.

D'ailleurs, d'être seul, lorsque la nuit serait venue--une nuit très

noire peut-être--, de descendre les pentes du col au risque de choir au

fond d'un ravin, ce n'était pas pour lui agréer. Quitte à ne point

escalader la courtine, quand le soleil serait couché, si le forestier

s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de l'enceinte. Mais

le docteur voulut tenter un dernier effort pour arrêter sort compagnon.

«Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais à

me séparer de toi... Puisque tu persistes à te rendre au château, je ne

te laisserai pas y aller seul.

--Bien parlé, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en tenir

là.

--Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons,

promets-moi de ne pas chercher à pénétrer dans le burg...

--Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y

pénétrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai pas

découvert ce qui s'y passe.

--Ce qui s'y passe, forestier! s'écria le docteur Patak en haussant les

épaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe?...

--Je n'en sais rien, et comme je suis décidé à le savoir, je le

saurai...

--Encore faut-il pouvoir y arriver, à ce château du diable! répliqua le

docteur, qui était à bout d'arguments. Or, si j'en juge par les

difficultés que nous avons éprouvées jusqu'ici, et par le temps que nous

a coûté la traversée des forêts du Plesa, la journée s'achèvera avant

que nous soyons en vue..--je ne le pense pas, répondit Nic Deck. Sur les

hauteurs du massif, les sapinières sont moins embroussaillées que ces

futaies d'ormes, d'érables et de hêtres.--Mais le sol sera rude à

monter!

--Qu'importe, s'il n'est pas impraticable.

Mais je me suis laissé dire que l'on rencontrait des ours aux environs

du plateau d'Orgall!

--J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous défendre,

docteur.

--Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurité!

--Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espère, ne nous

abandonnera plus.

--Un guide?» s'écria le docteur.

Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui.

«Oui, répondit Nic Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il

suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crête même du

plateau où il prend sa source. Je pense donc qu'avant deux heures, nous

serons à la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route.

--Dans deux heures, à moins que ce ne soit dans six!

--Allons, êtes-vous prêt?...

--Déjà, Nic, déjà!... Mais c'est à peine si notre halte a duré quelques

minutes!

--Quelques minutes qui font une bonne demi-heure.

--Pour la dernière fois, êtes-vous prêt?

--Prêt... lorsque les jambes me pèsent comme des masses de plomb... Tu

sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nic Deck!... Mes

pieds sont gonflés, et c'est cruel de me contraindre à te suivre...

--A la fin, vous m'ennuyez, Patak! je vous laisse libre de me quitter!

Bon voyage!»

Et Nic Deck se releva.

«Pour l'amour de Dieu, forestier, s'écria le docteur Patak, écoute

encore!

--Écouter vos sottises!

--Voyons, puisqu'il est déjà tard, pourquoi ne pas rester en cet

endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres?... Nous

repartirions demain dès l'aube, et nous aurions toute la matinée pour

atteindre le plateau...

--Docteur, répondit Nic Deck, je vous répète que mon intention est de

passer la nuit dans le burg.

--Non! s'écria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic!... je saurai

bien t'en empêcher...

--Vous!

--Je m'accrocherai à toi... je t'entraînerai!... je te battrai, s'il le

faut...»

Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortuné Patak.

Quant à Nic Deck, il ne lui avait même pas répondu, et, après avoir

remis son fusil en bandoulière, il fit quelques pas en se dirigeant vers

la berge du Nyad.

«Attends... attends! s'écria piteusement le docteur. Quel diable

d'homme!... Un instant encore!... J'ai les jambes raides... mes

articulations ne fonctionnent plus...»

Elles ne tardèrent pourtant pas à fonctionner, car il fallut que

l'ex-infirmier fit trotter ses petites jambes pour rejoindre le

forestier, qui ne se retournait même pas.

Il était quatre heures; les rayons solaires, effleurant la crête du

Plesa, qui ne tarderait pas à les intercepter, éclairaient d'un jet

oblique les hautes branches de la sapinière. Nic Deck avait grandement

raison de se hâter, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu

d'instants au déclin du jour.

Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les

rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournés, déjetés,

grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu'à

cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans

nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu

de broussailles ou d'herbes enchevêtrées à leur base. De longues

racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis

par le froid. Un sol tapissé d'une mousse jaunâtre et rase, faufilée de

brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un

talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives

entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu

de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il

fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de

membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck

n'eût mis qu'une heure, s'il eût été seul, et il lui en coûta trois avec

l'impedimentum de son compagnon, s'arrêtant pour l'attendre, l'aidant à

se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le

docteur n'avait plus qu'une crainte,--crainte effroyable: c'était de se

trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres

commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne

formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces

bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à

l'arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du

soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cessé de côtoyer

jusqu'alors, réduit à ne plus être qu'un ruisseau, devait sourdre à peu

de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis

du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronné par les

constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier

qui réduisit le docteur à l'état de masse inerte. Le pauvre homme

n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba

comme le bœuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nic Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension.

Debout, immobile, il dévorait du regard ce château des Carpathes, dont

il ne s'était jamais approché.

Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un

fossé profond, et dont l'unique pont-levis était redressé contre une

poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était

abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble du burg qui

s'estompait confusément au milieu des ombres du soir. Personne ne se

montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la

plate-forme supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du

premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait autour de

l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire.

«Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est

impossible de franchir ce fossé, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir

cette poterne?»

Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire

de faire halte devant les murs du château. Au milieu de cette obscurité,

comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long de

l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte? Évidemment, le plus sage était

d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumière.

C'est ce qui fut résolu au grand ennui du forestier, mais à l'extrême

satisfaction du docteur.

Le chateâu des Carpathes · 第 5 / 19 题