Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes n'en
indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est même
au-dessous de son voisin, appelé Vulkan, du nom de la portion de ce
massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juchés tous les
deux.
A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donné un mouvement
considérable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de Livadzel et
autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst n'ont recueilli
le moindre avantage de cette proximité d'un grand centre industriel; ce
que ces villages étaient, il y a cinquante ans, ce qu'ils seront sans
doute dans un demi-siècle, ils le sont à présent; et, suivant Élisée
Reclus, une bonne moitié de la population de Vulkan ne se compose «que
d'employés chargés de surveiller la frontière, douaniers, gendarmes,
commis du fisc et infirmiers de la quarantaine»--Supprimez les gendarmes
et les commis du fisc, ajoutez une proportion un peu plus forte de
cultivateurs, et vous aurez la population de Werst, soit quatre à cinq
centaines d'habitants.
C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes
brusques rendent la montée et la descente assez pénibles. Elle sert de
chemin naturel entre la frontière valaque et la frontière transylvaine.
Par là passent les troupeaux de bœufs, de moutons et de porcs, les
marchands de viande fraîche, de fruits et de céréales, les rares
voyageurs qui s'aventurent par le défilé, au lieu de prendre les
railways de Kolosvar et de la vallée du Maros:
Certes, la nature a généreusement doté le bassin qui se creuse entre les
monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilité du sol,
il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles: mines de
sel gemme à Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt mille
tonnes; mont Parajd, mesurant sept kilomètres de circonférence à son
dôme, et qui est uniquement formé de chlorure de sodium; mines de
Torotzko, qui produisent le plomb, la galène, le mercure, et surtout le
fer, dont les gisements étaient exploités dès le Xe siècle; mines de
Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualité
supérieure; mines de houille, facilement exploitables sur les premières
strates de ces vallées lacustres, dans le district de Hatszeg, à
Livadzel, à Petroseny, vaste poche d'une contenance estimée à deux cent
cinquante millions de tonnes; enfin, mines d'or, au bourg d'Ottenbanya,
à Topanfalva, la région des orpailleurs, où des myriades de moulins d'un
outillage très simple travaillent les sables du Verès-Patak, «le Pactole
transylvain», et exportent chaque année pour deux millions de francs du
précieux métal.
Voilà, semblera, un district très favorisé de la nature, et pourtant
cette richesse ne profite guère au bien-être de sa population. Dans tous
les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny, Lonyai,
possèdent quelques installations en rapport avec le confort de
l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions régulières,
soumises à l'uniformité de l'équerre et du cordeau, des hangars, des
magasins, de véritables cités ouvrières, si elles sont dotées d'un
certain nombre d'habitations à balcons et à vérandas, voilà ce qu'il ne
faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst.
Bien comptées, une soixantaine de maisons, irrégulièrement accroupies
sur l'unique rue, coiffées d'un capricieux toit dont le faîtage déborde
les murs de pisé, la façade vers le jardin, un grenier à lucarne pour
étage, une grange délabrée pour annexe, une étable toute de guingois,
couverte en paillis, çà et là un puits surmonté d'une potence à laquelle
pend une seille, deux ou trois mares qui «fuient» pendant les orages,
des ruisselets dont les ornières tortillées indiquent le cours, tel est
ce village de Werst, bâti sur les deux côtés de la rue, entre les
obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant; il y a des
fleurs aux portes et aux fenêtres, des rideaux de verdure qui tapissent
les murailles, des herbes échevelées qui se mêlent au vieil or des
chaumes, des peupliers, ormes, hêtres, sapins, érables, qui grimpent
au-dessus des maisons «si haut qu'ils peuvent grimper». Par-delà,
l'échelonnement des assises intermédiaires de la chaîne, et, au dernier
plan, l'extrême cime des monts, bleuis par le lointain, se confondent
avec l'azur du ciel.
Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle à Werst, non plus
qu'en toute cette portion de la Transylvanie: c'est le roumain--même
chez quelques familles tsiganes, établies plutôt que campées dans les
divers villages du comitat. Ces étrangers prennent la langue du pays
comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de
petit clan, sous l'autorité d'un voïvode, avec leurs cabanes, leurs
«barakas» à toit pointu, leurs légions d'enfants, bien différents par
les mœurs et la régularité de leur existence de ceux de leurs
congénères qui errent à travers l'Europe. Ils suivent même le rite grec,
se conformant à la religion des chrétiens au milieu desquels ils se sont
installés. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui réside à
Vulkan, et qui dessert les deux villages séparés seulement d'un
demi-mille.
La civilisation est comme l'air ou l'eau. Partout où un passage--ne
fût-ce qu'une fissure-lui est ouvert, elle pénètre et modifie les
conditions d'un pays. D'ailleurs, il faut le reconnaître, aucune fissure
ne s'était encore produite à travers cette portion méridionale des
Carpathes. Puisque Élisée Reclus a pu dire de Vulkan «qu'il est le
dernier poste de la civilisation dans la vallée de la Sil valaque», on
ne s'étonnera pas que Werst fût l'un des plus arriérés villages du
comitat de Kolosvar. Comment en pourrait-il être autrement dans ces
endroits où chacun naît, grandit, meurt, sans les avoir jamais quittés!
Et pourtant, fera-t-on observer, il y a un maître d'école et un juge à
Werst? Oui, sans doute. Mais le magister Hermod n'est capable
d'enseigner que ce qu'il sait, c'est-à-dire un peu à lire, un peu à
écrire, un peu à compter. Son instruction personnelle ne va pas au-delà.
En fait de science, d'histoire, de géographie, de littérature, il ne
connaît que les chants populaires et les légendes du pays environnant.
Là-dessus, sa mémoire le sert avec une rare abondance. Il est très fort
en matière de fantastique, et les quelques écoliers du village tirent
grand profit de ses leçons.
Quant au juge, il convient de s'entendre sur cette qualification donnée
au premier magistrat de Werst.
Le biró, maître Koltz, était un petit homme de cinquante-cinq à soixante
ans, Roumain d'origine, les cheveux ras et grisonnants, la moustache
noire encore, les yeux plus doux que vifs. Solidement bâti comme un
montagnard, il portait le vaste feutre sur la tête, la haute ceinture à
boucle historiée sur le ventre, la veste sans manches sur le torse, la
culotte courte et demi-bouffante, engagée dans les hautes bottes de
cuir. Plutôt maire que juge, bien que ses fonctions l'obligeassent à
intervenir dans les multiples difficultés de voisin à voisin, il
s'occupait surtout d'administrer son village autoritairement et non sans
quelque agrément pour sa bourse. En effet, toutes les transactions,
achats ou ventes, étaient frappées d'un droit à son profit--sans parler
de la taxe de péage que les étrangers, touristes ou trafiquants,
s'empressaient de verser dans sa poche.
Cette situation lucrative avait valu à maître Koltz une certaine
aisance. Si la plupart des paysans du comitat sont rongés par l'usure,
qui ne tardera pas à faire des prêteurs israélites les véritables
propriétaires du sol, le biró avait su échapper à leur rapacité. Son
bien, libre d'hypothèques, «d'intabulations», comme on dit en cette
contrée, ne devait rien à personne. Il eût plutôt prêté qu'emprunté, et
l'aurait certainement fait sans écorcher le pauvre monde. Il possédait
plusieurs pâtis, de bons herbages pour ses troupeaux, des cultures assez
convenablement entretenues, quoiqu'il fût réfractaire aux nouvelles
méthodes, des vignes qui flattaient sa vanité, lorsqu'il se promenait le
long des ceps chargés de grappes, et dont il vendait fructueusement la
récolte--exception faite, et dans une proportion notable, de ce que
nécessitait sa consommation particulière.
Il va sans dire que la maison de maître Koltz est la plus belle maison
du village, à l'angle de la terrasse que traverse la longue rue
montante. Une maison en pierre, s'il vous plaît, avec sa façade en
retour sur le jardin, sa porte entre la troisième et la quatrième
fenêtre, les festons de verdure qui ourlent le chéneau de leurs
brindilles chevelues, les deux grands hêtres dont la fourche se ramifie
au-dessus de son chaume en fleurs. Derrière, un beau verger aligne ses
plants de légumes en damier, et ses rangs d'arbres à fruits qui
débordent sur le talus du col. A l'intérieur de la maison, il y a de
belles pièces bien propres, les unes où l'on mange, les autres où l'on
dort, avec leurs meubles peinturlurés, tables, lits, bancs et escabeaux,
leurs dressoirs où brillent les pots et les plats, les poutrelles
apparentes du plafond, d'où pendent des vases enrubannés et des étoffes
aux vives couleurs, leurs lourds coffres recouverts de housses et de
courtepointes, qui servent de bahuts et d'armoires; puis, aux murs
blancs, les portraits violemment enluminés des patriotes
roumains,--entre autres le populaire héros du XVe siècle, le voïvode
Vayda-Hunyad.
Voilà une charmante habitation, qui eût été trop grande pour un homme
seul. Mais il n'était pas seul, maître Koltz. Veuf depuis une dizaine
d'années, il avait une fille, la belle Miriota, très admirée de Werst
jusqu'à Vulkan et même au-delà. Elle aurait pu s'appeler d'un de ces
bizarres noms païens, Florica, Daïna, Dauritia, qui sont fort en honneur
dans les familles valaques. Non! c'était Miriota, c'est-à-dire «petite
brebis». Mais elle avait grandi, la petite brebis. C'était maintenant
une gracieuse fille de vingt ans, blonde avec des yeux bruns, d'un
regard très doux, charmante de traits et d'une agréable tournure. En
vérité, il y avait de sérieuses raisons pour qu'elle parût on ne peut
plus séduisante avec sa chemisette brodée de fil rouge au collet, aux
poignets et aux épaules, sa jupe serrée par une ceinture à fermoirs
d'argent, son «catrinza», double tablier à raies bleues et rouges, noué
à sa taille, ses petites bottes en cuir jaune, le léger mouchoir jeté
sur sa tête, le flottement de ses longs cheveux dont la natte est ornée
d'un ruban ou d'une piécette de métal.
Oui! une belle fille, Miriota Koltz, et--ce qui ne gâte rien--riche pour
ce village perdu au fond des Carpathes. Bonne ménagère?... Sans doute,
puisqu'elle dirige intelligemment la maison de son père. Instruite?...
Dame! à l'école du magister Hermod elle a appris à lire, à écrire, à
calculer; et elle calcule, écrit, lit correctement,-mais elle n'a pas
été poussée plus loin--et pour cause. En revanche, on ne lui en
remontrerait pas sur tout ce qui tient aux fables et aux sagas
transylvaines. Elle en sait autant que son maître. Elle connaît la
légende de Leany-Kö, le Rocher de la Vierge, où une jeune princesse
quelque peu fantastique échappe aux poursuites des Tartares; la légende
de la grotte du Dragon, dans la vallée de la «Montée du Roi»; la légende
de la forteresse de Deva, qui fut construite «au temps des Fées»; la
légende de la Detunata, la «Frappée du tonnerre», cette célèbre montagne
basaltique, semblable à un gigantesque violon de pierre, et dont le
diable joue pendant les nuits d'orage; la légende du Retyezat avec sa
cime rasée par une sorcière; la légende du défilé de Thorda, que fendit
d'un grand coup l'épée de saint Ladislas. Nous avouerons que Miriota
ajoutait foi à toutes ces fictions, mais ce n'en était pas moins une
charmante et aimable fille.
Bien des garçons du pays la trouvaient à leur gré, même sans trop se
rappeler qu'elle était l'unique héritière du biró, maître Koltz, le
premier magistrat de Werst. Inutile de la courtiser, d'ailleurs.
N'était-elle pas déjà fiancée à Nicolas Deck?
Un beau type, de Roumain, ce Nicolas ou plutôt Nic Deck: vingt-cinq ans,
haute taille, constitution vigoureuse, tête fièrement portée, chevelure
noire que recouvre le kolpak blanc, regard franc, attitude dégagée sous
sa veste de peau d'agneau brodée aux coutures, bien campé sur ses jambes
fines, des jambes de cerf, un air de résolution dans sa démarche et ses
gestes. Il était forestier de son état, c'est-à-dire presque autant
militaire que civil. Comme il possédait quelques cultures dans les
environs de Werst, il plaisait au père, et comme il se présentait en
gars aimable et de fière tournure, il ne déplaisait point à la fille
qu'il n'aurait pas fallu lui disputer ni même regarder de trop près. Au
surplus, personne n'y songeait.
Le mariage de Nic Deck et de Miriota Koltz devait être célébré--encore
une quinzaine de jours--vers le milieu du mois prochain. A cette
occasion, le village se mettrait en fête. Maître Koltz ferait
convenablement les choses. Il n'était point avare. S'il aimait à gagner
de l'argent, il ne refusait pas de le dépenser à l'occasion. Puis, la
cérémonie achevée, Nic Deck élirait domicile dans la maison de famille
qui devait lui revenir après le biró, et lorsque Miriota le sentirait
près d'elle, peut-être n'aurait-elle plus peur, en entendant le
gémissement d'une porte ou le craquement d'un meuble durant les longues
nuits d'hiver, de voir apparaître quelque fantôme échappé de ses
légendes favorites.
Pour compléter la liste des notables de Werst, il convient d'en citer
deux encore, et non des moins importants, le magister et le médecin.
Le magister Hermod était un gros homme à lunettes, cinquante-cinq ans,
ayant toujours entre les dents le tuyau courbé de sa pipe à fourneau de
porcelaine, cheveux rares et ébouriffés sur un crâne aplati, face glabre
avec un tic de la joue gauche. Sa grande affaire était de tailler les
plumes de ses élèves, auxquels il interdisait l'usage des plumes de
fer--par principe. Aussi, comme il en allongeait les becs avec son vieux
canif bien aiguisé! Avec quelle précision, et en clignant de l'œil, il
donnait le coup final pour en trancher la pointe! Avant tout, une belle
écriture; c'est à cela que tendaient tous ses efforts, c'est à cela que
devait pousser ses élèves un maître soucieux de remplir sa mission.
L'instruction ne venait qu'en seconde ligne--et l'on sait ce
qu'enseignait le magister Hermod, ce qu'apprenaient les génerations de
garçons et de fillettes sur les bancs de son école!
Et maintenant, au tour du médecin Patak.
Comment, il y avait un médecin à Werst, et le village en était encore à
croire aux choses surnaturelles?
Oui, mais il est nécessaire de s'entendre sur le titre que prenait le
médecin Patak, comme on l'a fait pour le titre que prenait le juge
Koltz.
Patak, petit homme, à gaster proéminent, gros et court, âgé de
quarante-cinq ans, faisait très ostensiblement de la médecine courante à
Werst et dans les environs. Avec son aplomb imperturbable, sa faconde
étourdissante, il inspirait non moins de confiance que le berger Frik
--ce qui n'est pas peu dire. Il vendait des consultations et des
drogues, mais si inoffensives qu'elles n'empiraient pas les bobos de ses
clients, qui eussent guéri d'eux-mêmes. D'ailleurs, on se porte bien au
col de Vulkan; l'air y est de première qualité, les maladies épidémiques
y sont inconnues, et si l'on y meurt, c'est parce qu'il faut mourir,
même en ce coin privilégié de la Transylvanie. Quant au docteur
Patak--oui! on disait: docteur!--quoiqu'il fût accepté comme tel, il
n'avait aucune instruction, ni en médecine ni en pharmacie, ni en rien.
C'était simplement un ancien infirmier de la quarantaine, dont le rôle
consistait à surveiller les voyageurs, retenus sur la frontière pour la
patente de santé. Rien de plus. Cela, paraît-il, suffisait à la
population peu difficile de Werst. Il faut ajouter--ce qui ne saurait
surprendre--que le docteur Patak était un esprit fort, comme il convient
à quiconque s'occupe de soigner ses semblables. Aussi n'admettait-il
aucune des superstitions qui ont cours dans la région des Carpathes, pas
même celles qui concernaient le burg. Il en riait, il en plaisantait.
Et, lorsqu'on disait devant lui que personne n'avait osé s'approcher du
château depuis un temps immémorial:
«Il ne faudrait pas me défier d'aller rendre visite à votre vieille
cassine!» répétait-il à qui voulait l'entendre.
Mais, comme on ne l'en défiait pas, comme on se gardait même de l'en
défier, le docteur Patak n'y était point allé, et, la crédulité aidant,
le château des Carpathes était toujours enveloppé d'un impénétrable
mystère.