_Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de
1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840 par le cabinet présidé par M.
Thiers, et non agréé par le Roi_.
Messieurs les Pairs,
Messieurs les Députés,
En vous réunissant aujourd'hui, j'ai devancé l'époque ordinaire de
la convocation des Chambres. Vous apprécierez la gravité des
circonstances qui ont dicté à mon gouvernement cette détermination.
Au moment où finissait la dernière session, un traité a été signé
entre la Porte ottomane, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la
Russie, pour régler le différend survenu entre le sultan et le
vice-roi d'Égypte.
Cet acte important, accompli sans la participation de la France
et dans les vues d'une politique à laquelle elle n'a point adhéré,
pouvait, dans l'exécution, amener de dangereuses conséquences. La
France devait les prévoir et se disposer à faire face à tous les
événements. Mon gouvernement a pris sous sa responsabilité toutes
les mesures qu'autorisaient les lois et que prescrivait la situation
nouvelle.
La France, qui continue à souhaiter sincèrement la paix, demeure
fidèle à la politique que vous avez plus d'une fois appuyée par
d'éclatants suffrages. Jalouse d'assurer l'indépendance et l'intégrité
de l'Empire ottoman, elle les croit conciliables avec l'existence du
vice-roi d'Égypte, devenu lui-même un des éléments nécessaires de la
force de cet Empire. C'est en ménageant tous les droits, en respectant
tous les intérêts, qu'on peut jeter en Orient les bases d'un
arrangement durable.
Mais les événements qui se pressent pourraient amener des
modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon
gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les
compléter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des
deux Chambres était nécessaire. J'ai dû les convoquer. Elles penseront
comme moi que la France, qui n'a pas été la première à livrer le repos
du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le jour où
elle croirait l'équilibre européen sérieusement menacé.
(Le paragraphe de l'Espagne manque.)
La satisfaction à laquelle nous avions droit n'ayant pas été obtenue
de la république Argentine, j'ai ordonné que de nouvelles forces
fussent ajoutées à l'escadre dont la présence dans ces parages doit
amener une conclusion favorable à nos justes réclamations.
En Afrique, le succès a couronné nos armes dans plusieurs expéditions
importantes où s'est signalée la valeur de nos soldats. Deux de mes
fils ont partagé leurs périls. Le plan de l'occupation définitive
de l'Algérie est en partie réalisé. De nouveaux efforts seront
nécessaires pour l'achever; mais, en ce moment, tant que la situation
générale de l'Europe ne changera pas, nous nous bornerons à occuper
fortement les points où flotte notre drapeau.
A l'intérieur, l'ordre a été maintenu. La ville de Boulogne a été le
théâtre d'une tentative insensée qui n'a servi qu'à faire éclater
de nouveau le dévouement de la garde nationale, de l'armée et de la
population. Toutes les ambitions et tous les souvenirs échoueront
contre une monarchie créée et défendue par la toute-puissance du voeu
national.
La Providence a encore une fois préservé ma tête des coups qui
la menaçaient. L'impuissance n'a point découragé les passions
anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se présentent, la fermeté de
mon gouvernement les combattra avec l'arme des lois. Pour moi, dans
ces tristes épreuves, je ne veux me souvenir que de l'affection dont
la France m'a donné les touchants témoignages.
Cette session sera presque tout entière consacrée à l'examen des
mesures que les circonstances ont commandées à mon gouvernement ou
peuvent lui commander encore. Il ne vous présentera que les projets
de loi indispensables à l'expédition des affaires. La loi du budget
ne tardera pas à être soumise à votre examen. J'ai prescrit la
plus sévère économie dans la fixation des dépenses ordinaires. J'ai
l'espérance que l'état de nos finances nous permettra de satisfaire
aux besoins du pays sans lui imposer de nouvelles charges.
Messieurs, j'aime à compter plus que jamais sur votre patriotique
concours. Vous voulez comme moi que la France soit forte et grande.
Aucun sacrifice ne vous coûterait pour lui conserver dans le monde
le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est
fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix
indigne d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au
monde, veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et
d'honneur national que la Révolution française a mis dans ses mains.