A. THIERS.

_P. S. Paris, 8 octobre_. Pendant que j'écrivais cette dépêche,

monsieur l'ambassadeur, de déplorables événements sont venus ajouter

encore à la gravité de la situation. Aux démarches conciliantes du

vice-roi d'Égypte on a répondu par les plus violentes hostilités. La

Porte, cédant à de funestes conseils, a prononcé sa déchéance. Il ne

s'agit plus seulement de restreindre la puissance de Méhémet-Ali, on

veut le faire disparaître de la face du monde politique. Si c'étaient

là les intentions sérieuses des puissances unies par le traité du

15 juillet, s'il fallait voir, dans ce qui vient de se passer, autre

chose que l'entraînement presque involontaire d'une situation fausse

dont on n'a pas su prévoir les conséquences, il y aurait à désespérer

du rétablissement de l'harmonie entre les grandes puissances.

En conséquence, je crois devoir ajouter à la présente communication la

note ci-jointe.

3º _M. Thiers à M. Guizot_.

Paris, le 8 octobre 1840.

Monsieur l'ambassadeur,

La grave question qui préoccupe aujourd'hui tout le monde vient de

prendre une face toute nouvelle depuis la réponse que la Porte a faite

aux concessions du vice-roi d'Égypte. Méhémet-Ali, en répondant aux

sommations du sultan, a déclaré qu'il se soumettait aux volontés

de son auguste maître, qu'il acceptait la possession héréditaire de

l'Égypte, et qu'il s'en remettait, pour le reste des territoires qu'il

occupait actuellement, à la magnanimité du sultan. Nous avons fait

connaître au cabinet anglais ce qu'il fallait entendre par cette

manière de s'exprimer; et bien que Méhémet-Ali ne voulût pas déclarer

immédiatement toutes les concessions auxquelles il avait été disposé

par les vives instances de la France, nous avons pris sur nous de les

faire connaître, et nous avons annoncé que Méhémet se résignerait,

au besoin, à accepter la possession de l'Égypte héréditaire et de la

Syrie viagère, en abandonnant immédiatement Candie, Adana, les

villes saintes. Nous ajouterons que, si la Porte avait adhéré à cet

arrangement, nous aurions consenti à le garantir de concert avec les

puissances qui s'occupent de régler le sort de l'Empire ottoman.

Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de la France

qui, bien que tenant une conduite séparée, ne cessait pas d'exercer

son influence au profit d'une solution modérée et pacifique de la

question d'Orient. Ils ont aussi été frappés de la sagesse avec

laquelle le vice-roi écoutait les conseils de la prudence et de la

modération.

En réponse à de telles concessions, la Porte, soit qu'elle ait agi

spontanément, soit qu'elle ait agi par des conseils irréfléchis reçus

sur les lieux mêmes, la Porte, avant de pouvoir en référer à ses

alliés, a répondu à la déférence du vice-roi par un acte de déchéance.

Une telle conduite, aussi exorbitante qu'inattendue, excède même

l'esprit du traité du 15 juillet et dépasse les conséquences les plus

extrêmes qu'on pouvait en tirer. Ce traité que la France ne saurait

invoquer car elle n'y adhère point, mais qu'elle rappelle pour montrer

la rapidité avec laquelle on est entraîné déjà à des conséquences

dangereuses, ce traité, dans le cas d'un refus absolu du vice-roi

sur tous les points, laissait à la Porte la faculté de retirer ses

premières offres, et d'en agir alors comme elle l'entendrait, suivant

ses intérêts et les conseils de ses alliés; mais il supposait deux

choses, un refus absolu et péremptoire sur tous les points de la part

du vice-roi et le recours aux conseils des quatre puissances. Or, rien

de tout cela n'a eu lieu. Le vice-roi n'a point fait de refus absolu,

et la Porte ne s'est pas même donné le temps de concerter une réponse

avec ses alliés. Elle a répondu à des concessions inespérées par la

déchéance! Les quatre puissances ne sauraient approuver une telle

conduite, et nous savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont

déjà désapprouvée. Lord Palmerston nous a fait déclarer qu'il ne

fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire sans conséquence

effective et nécessaire. M. le comte Appony, s'entretenant avec moi

sur ce sujet, m'a annoncé la même opinion de la part de son cabinet.

Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation, et nous en

prenons aussi occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la

France.

La France a déclaré qu'elle consacrerait tous ses moyens au maintien

de la paix et de l'équilibre européen. C'est le cas d'expliquer

clairement ce qu'elle a entendu par cette déclaration. En acceptant

avec une religieuse fidélité l'état de l'Europe tel qu'il résultait

des traités, la France a entendu que, pendant la paix générale qui

dure heureusement depuis 1815, cet État ne fût point changé, ni au

profit, ni au détriment d'aucune des puissances existantes. C'est

dans cette pensée qu'elle s'est toujours prononcée pour le maintien

de l'Empire ottoman. La race turque, par ses qualités nationales,

méritait assurément pour elle-même le respect de son indépendance;

mais les plus chers intérêts de l'Europe se rattachent aussi à

l'existence de l'Empire turc. Cet Empire, en succombant, ne pouvait

servir qu'à augmenter les États voisins aux dépens de l'équilibre

général; sa chute aurait entraîné un tel changement dans la proportion

actuelle des grandes puissances que la face du monde en aurait

été changée. La France, et toutes les puissances avec elle, l'ont

tellement senti qu'elles se sont engagées à maintenir l'Empire

ottoman, quels que fussent leurs intérêts respectifs relativement à sa

chute ou à son maintien.

Mais l'intégrité de l'Empire ottoman s'étend des bords de la mer Noire

à ceux de la mer Rouge. Il importe autant de garantir l'indépendance

de l'Égypte et de la Syrie que l'indépendance du Bosphore et des

Dardanelles. Un prince vassal a réussi à créer une administration

ferme dans deux provinces que depuis longtemps les sultans de

Constantinople n'avaient pu gouverner. Ce prince vassal, s'il n'a

pas fait régner dans les provinces qu'il régit l'humanité de la

civilisation européenne, que peut-être ne comportent pas encore les

moeurs des pays qu'il administre, y a fait prévaloir plus d'ordre et

de régularité que dans aucune partie de l'Empire turc. Il a su y créer

une force publique, une armée, une marine; il a relevé l'orgueil du

peuple ottoman et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-même

qui est indispensable pour qu'il puisse défendre son indépendance.

Ce prince vassal est devenu, suivant nous, partie essentielle

et nécessaire de l'Empire ottoman. S'il était détruit, l'Empire

n'acquerrait pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqué autrefois

pour gouverner la Syrie et l'Égypte, et il perdrait un vassal qui

fait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des pachas

insoumis envers leur maître et dépendants de toutes les influences

étrangères. En un mot, une partie de l'intégrité de l'Empire ottoman

serait compromise, et, avec une partie de cette intégrité, une partie

de l'équilibre général. Dans l'opinion de la France, le vice-roi

d'Égypte, par les provinces qu'il administre, par les mers sur

lesquelles s'exerce son action, est nécessaire pour assurer les

proportions actuellement existantes entre les divers États du monde.

Dans cette conviction, la France, aussi désintéressée dans la question

d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le protocole du 17

septembre, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi,

mise à exécution, serait à ses yeux une atteinte à l'équilibre

général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée

la question des limites qui doivent séparer, en Syrie, les possessions

du sultan et du vice-roi d'Égypte; mais la France ne saurait

abandonner à de telles chances l'existence de Méhémet-Ali, comme

prince vassal de l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale

qui les sépare par suite des événements de la guerre, leur double

existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre

la suppression de l'un ou de l'autre. Disposée à prendre part à tout

arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de

l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se borne dans ce

moment à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la

mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople.

Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des puissances

signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en cela nous

entendons l'équilibre européen comme elles-mêmes et qu'en ce point

nous ne les trouverons pas en désaccord avec nous. Nous regretterions

ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne saurions nous

départir de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de

l'équilibre européen.

La France espère qu'on approuvera en Europe le motif qui la fait

sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment

constant chez elle, malgré les procédés dont elle a cru avoir à se

plaindre. On peut compter sur son désintéressement, car on ne

saurait même la soupçonner d'aspirer en Orient à des acquisitions de

territoire. Mais elle aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin

est remis à toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur

gloire et leur principale ambition.

Agréez, etc.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 37 / 67 题