II

1º _Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie à Paris, en

mission à Londres, à Son Excellence l'ambassadeur de France_.

Londres, le 7 avril 1840.

Excellence,

Le soussigné, ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime-Porte, ayant

été spécialement chargé par son auguste maître le sultan de se rendre

à Londres pour y réclamer l'effet de l'intérêt manifesté à Sa Hautesse

par la note collective que les représentants des cours de France,

d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, accrédités

auprès du Grand Seigneur, ont présentée au Divan le 27 juillet 1839,

s'adresse en toute confiance à messieurs les représentants desdites

cours, réunis à Londres, pour concerter avec eux les moyens

d'effectuer la pacification de l'Empire ottoman, dont le repos a été

troublé par les projets ambitieux de Méhémet-Ali, pacha d'Égypte.

Il est généralement connu que depuis l'année 1827, l'Empire ottoman a

éprouvé une série de malheurs et de désastres par terre et par mer, à la

suite desquels ses moyens défensifs ont éprouvé, pour le moment, un

grand affaiblissement. Méhémet-Ali, au lieu d'aider son souverain à se

relever de ses pertes, a au contraire profité de l'état

d'affaiblissement où se trouvait l'Empire ottoman pour donner suite aux

desseins ambitieux et hostiles que depuis longtemps il méditait contre

son souverain. En effet, il ne craignit pas de l'attaquer en 1832, et il

lui enleva une partie de ses plus belles provinces. Les sacrifices que

fit alors le sultan devaient lui faire espérer que la paix ne serait

plus troublée dans ses États, et que le pacha d'Égypte, en

reconnaissance de la générosité avec laquelle Sa Hautesse lui avait

conféré le gouvernement de tant de belles provinces, les administrerait

dans l'intérêt de son maître. Mais au contraire, l'épuisement où se

trouvait l'Empire ottoman à la suite de tant de malheurs, et

l'affaiblissement momentané dans lequel il languissait, furent pour

Méhémet-Ali un motif de donner un nouvel essor à son ambition. C'est

ainsi qu'il essaya, il y a deux ans, de se déclarer indépendant et

d'obtenir à cet effet le consentement des puissances étrangères. Mais

celles-ci, faisant preuve de loyauté et de bonne foi envers la Porte,

repoussèrent spontanément une prétention si incompatible avec les droits

de souveraineté du sultan. Mais cette prétention injuste ne fit que

changer de forme, et bientôt après Méhémet-Ali demanda avec hauteur,

pour lui et ses enfants, l'hérédité de toutes les provinces qu'il

administrait au nom de Sa Hautesse. Il appuya sa demande de préparatifs

hostiles, indiquant suffisamment son dessein d'en imposer par la force à

son souverain.

Feu le sultan Mahmoud se vit en conséquence obligé de se mettre en

garde contre les nouveaux projets de son ambitieux vassal, et il

réunit une armée pour sa défense: cependant les deux armées une fois

en présence en vinrent aux prises. Il en résulta pour l'Empire ottoman

de nouveaux désastres qui brisèrent le coeur du sultan Mahmoud et

contribuèrent à accélérer sa fin.

Malgré tant de malheurs qui vinrent fondre à la fois sur la Porte, un

des premiers actes du sultan Abdul-Medjid, à son avènement au trône,

fut d'offrir à son vassal rebelle l'oubli du passé et l'hérédité

de l'Égypte pour lui et ses enfants, à condition que le pacha

restituerait la flotte impériale et toutes les provinces ne faisant

pas partie du pachalik d'Égypte. Au lieu de reconnaître la magnanimité

de son souverain, Méhémet-Ali y répondit par des prétentions dures et

hautaines. Néanmoins, le sultan allait envoyer un fonctionnaire à

Alexandrie pour y faire un nouvel effort afin de régler un arrangement

avec son vassal, lorsque les cours de France, d'Autriche, de

la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, voyant la position

désastreuse dans laquelle se trouvait le Grand Seigneur, et mues par

des sentiments d'amitié, de bienveillance et de générosité qu'il ne

saurait assez reconnaître, firent signifier, par le moyen de leurs

représentants accrédités auprès de la Sublime Porte que «l'accord sur

la question d'Orient était assuré entre les cinq grandes puissances,

en engageant le sultan à suspendre toute détermination définitive

sans leur concours, et en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui

portaient.»

Le soussigné prend la liberté de reproduire ci-jointe la copie de

cette note collective.

Sa Hautesse a attendu jusqu'à présent avec confiance l'effet de

l'intérêt si généreusement exprimé par cette même note. Mais placé

sous le fardeau des charges extraordinaires qui pèsent sur l'Empire

ottoman, et obligé de se prémunir contre l'attitude hostile et les

préparatifs de guerre toujours continués de Méhémet-Ali, le sultan

se voit empêché de donner tous ses soins à la réforme des abus dans

l'administration de son empire, tandis que les ressources de tout

genre qui devraient contribuer à opérer cette réforme s'épuisent tous

les jours de plus en plus, et font désirer ardemment de voir bientôt

un résultat aux intentions bienveillantes des cinq cours alliées de la

Porte.

Le soussigné est en conséquence chargé d'appeler la sérieuse attention

de MM. les représentants des cours de France, d'Autriche, de la

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie sur un état de choses aussi

pénible que dangereux pour l'existence politique de l'Empire

ottoman dont elles ont déclaré vouloir maintenir l'intégrité et

l'indépendance, et de réclamer leur coopération et leur sollicitude

pour faire cesser au plus tôt des maux d'une nature aussi grave.

Pour mieux atteindre à ce but, le soussigné est chargé, par ordre du

sultan son auguste maître, d'annoncer qu'il est muni de l'autorisation

nécessaire pour conclure et signer une convention avec MM. les

représentants desdites cours, laquelle aurait pour but d'aider le

sultan à faire exécuter l'arrangement d'après lequel Sa Hautesse

avait annoncé l'intention de conférer à Méhémet-Ali et à ses enfants

l'hérédité du gouvernement de l'Égypte, à condition qu'il restituerait

la flotte ottomane et toutes les autres provinces situées en dehors du

pachalik d'Égypte.

Le soussigné, en vertu de l'intérêt que lesdites puissances

ont manifesté au sultan et vu la position critique où se trouve

aujourd'hui placé l'Empire ottoman, a l'honneur d'inviter, au nom

de Sa Hautesse, MM. les représentants de France, d'Autriche, de la

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie à vouloir bien se joindre à

lui pour conclure une convention dans le but ci-dessus énoncé, et pour

y convenir en même temps des moyens nécessaires pour y donner effet.

Le soussigné ose se flatter que MM. les représentants desdites cours

voudront bien lui prêter leur assistance pour accomplir une oeuvre qui

devra essentiellement contribuer à rendre la paix au Levant, et servir

en même temps à prévenir les complications fâcheuses qui, sans cela,

pourraient en résulter pour l'Europe entière.

Le soussigné plénipotentiaire de la Sublime Porte prie MM. les

représentants des cinq grandes puissances d'agréer l'assurance de sa

plus haute considération.

_Signé_: NOURI.

2º _Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la

Sublime Porte par les représentants des cinq grandes puissances_.

Les soussignés ont reçu ce matin, de leurs gouvernements respectifs,

des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la

Sublime Porte que l'accord sur la question d'Orient est assuré

entre les cinq grandes puissances, et de l'engager à suspendre toute

détermination définitive sans leur concours, en attendant l'effet de

l'intérêt qu'elles lui portent.

Constantinople, le 27 juillet 1839.

Lord PONSONBY, ambassadeur d'Angleterre;

Baron ROUSSIN, ambassadeur de France;

De BOUTENIEF, ambassadeur de Russie;

Baron STÜRMER, internonce d'Autriche;

Comte de KOENIGSMARK ministre de Prusse.

3º _Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de

Nouri-Efendi du 7 avril 1840_.

Londres, 8 avril 1840.

Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.

le roi des Français, a reçu la note que Son Exc. l'ambassadeur P. P.

de la Sublime Porte lui a fait l'honneur de lui adresser en date du 7

avril, et il s'est empressé de porter cette pièce à la connaissance de

son gouvernement.

Le soussigné prie Son Excellence l'ambassadeur P. P. de la Sublime

Porte d'agréer l'assurance de sa haute considération.

4º _Réponse de lord Palmerston à la note de Nouri-Efendi_.

Foreign-Office, le 13 avril 1840.

Le soussigné, etc., etc., a eu l'honneur de recevoir la note du 7 de

ce mois, par laquelle Son Exc. Nouri-Efendi, etc., a annoncé qu'il

était muni des pouvoirs et instructions nécessaires pour conclure,

avec les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de France, de la

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, une convention dans le but de

donner effet à la note collective qui a été présentée à la Porte le

27 juillet 1839 par les représentants des cinq puissances à

Constantinople.

En réponse à cette communication, le soussigné a l'honneur d'informer

Son Exc. Nouri-Efendi que le soussigné est prêt, en ce qui concerne le

gouvernement de Sa Majesté, à concerter avec Son Excellence, d'accord

avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie,

les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que les

plénipotentiaires des cinq puissances ont manifestées, au nom de

leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note collective

susmentionnée du 27 juillet 1839.

Le soussigné,

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 23 / 67 题