I
1º _Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en
Angleterre.--Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria_.
Madame ma Soeur, n'ayant rien davantage à coeur que de maintenir et de
resserrer de plus en plus l'union et la bonne harmonie qui subsistent
si heureusement entre nos couronnes et nos États, je ne veux point
différer de nommer un nouvel ambassadeur qui, connaissant parfaitement
mes sentiments, sache, comme son prédécesseur, en être le fidèle
interprète auprès de Votre Majesté. En conséquence j'ai fait choix du
sieur François-Pierre-Guillaume Guizot, grand officier de mon ordre
royal de la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés, et je
l'ai nommé pour résider près de Votre Majesté, avec le caractère
de mon ambassadeur extraordinaire. Ses talents élevés, les services
éminents et multipliés qu'il a rendus à la France, son zèle et son
entier dévouement pour ma personne, me persuadent qu'il ne négligera
rien pour se concilier l'estime et la confiance de Votre Majesté, et
mériter, par ce moyen, mon approbation. C'est dans cette conviction
que je la prie d'accueillir avec bienveillance mon ambassadeur, et
d'ajouter une créance entière à tout ce qu'il lui dira de ma part,
et surtout lorsqu'il lui exprimera les voeux que je forme pour la
prospérité de ses États et la gloire de son règne, ainsi que les
assurances de la haute estime et de l'inaltérable amitié avec
lesquelles je suis,
Madame ma Soeur,
de Votre Majesté,
le bon frère.
_Signé_: LOUIS-PHILIPPE.
A Paris, le 9 février 1840.
2º _Instructions données par M. le maréchal Soult, président du
Conseil et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot, ambassadeur
à Londres_.
Paris, le 19 février 1840.
Monsieur, au moment où vous allez prendre la direction de l'ambassade
de Londres, une question domine et, on pourrait dire, absorbe
l'ensemble de nos relations avec la Grande-Bretagne. Exposer l'état
actuel de cette question, la marche qu'elle a suivie jusqu'à présent
et le sens dans lequel le gouvernement du Roi se propose de continuer
à la diriger, ce sera donc vous indiquer tout à la fois, et le but que
vous devez vous efforcer d'atteindre, et, autant qu'on peut le faire à
l'avance, la ligne de conduite que vous avez à suivre pour y arriver.
Dix mois se sont à peine écoulés depuis le jour où l'imminence d'une
rupture entre la Porte et le vice-roi d'Égypte vint avertir les
grandes puissances de la nécessité de pourvoir à la conservation ou au
rétablissement de la paix. La France prit, à cet égard, une honorable
initiative. Deux pensées ont constamment présidé aux propositions
qu'elle a successivement adressées à ses alliés: faire sortir, s'il
se pouvait, de cette crise ou plutôt des moyens par lesquels on
la terminerait, un état de choses qui, en plaçant la Porte sous
le protectorat collectif de l'Europe, mît fin, par le fait, au
protectorat exclusif consacré en faveur de la Russie par le traité
d'Unkiar-Skélessi; établir entre le sultan et son vassal des rapports
tels que le droit et le fait y trouvassent une suffisante garantie,
et que, par conséquent, un sentiment d'irritation défiante ne les
maintînt pas, l'un à l'égard de l'autre, dans une attitude d'hostilité
toujours menaçante pour la tranquillité du monde.
De ces deux projets du gouvernement du Roi, le premier, il ne
l'ignorait pas, était très-difficile à accomplir d'une manière
absolue. Il était peu vraisemblable que la Russie se prêtât
volontairement à abdiquer une position exceptionnelle qu'elle n'avoue
pas en termes explicites, mais vers laquelle ses efforts se sont
constamment dirigés; il était également peu probable que les autres
grandes puissances, dont le concours énergique eût pu seul lui imposer
cette résignation, y missent l'ensemble et la vigueur nécessaires.
A défaut d'un résultat aussi complet, qui d'ailleurs ne pouvait être
obtenu que si on parvenait à le lier étroitement à la solution des
difficultés provenant de la situation respective du sultan et du
pacha, un autre résultat, important encore, a été atteint par l'effet
des démarches et des déclarations respectives qu'ont amenées les
ouvertures du gouvernement français; il est devenu évident pour tout
le monde que celles même des grandes puissances qui n'osaient nous
prêter une assistance suffisamment efficace contre le cabinet russe,
s'associaient pourtant sur ce point à notre pensée. La Russie a
dû reconnaître, par conséquent, que, si elle ne voulait pas les
mécontenter et les rapprocher de nous, elle devait éviter dans
l'Orient toute manifestation trop éclatante de ses prétentions
ambitieuses, toute affectation de prépotence et de suprématie.
Le second objet que nous avions en vue était plus pratique, plus
immédiat. Après avoir suspendu les hostilités, il s'agissait
d'en prévenir le renouvellement en réglant les conditions de la
pacification de l'Orient. Toutes les puissances étaient d'accord sur
ce point: c'est que pour donner à Méhémet-Ali une position stable et
définitive, propre à le rassurer sur l'avenir de ses enfants et à lui
inspirer avec la sécurité le désir du repos, il fallait lui concéder,
sous la souveraineté de la Porte, l'administration héréditaire d'une
portion des territoires soumis à son pouvoir en lui faisant acheter
cette concession au prix de la rétrocession du surplus de ces
territoires. Ce principe admis, quelles devaient être l'étendue de
cette rétrocession et par conséquent la limite des pays abandonnés au
vice-roi et à sa famille? C'était là la question à résoudre.
Divers plans, vous le savez, furent indiqués à cet effet. Je me
bornerai à rappeler ceux que mirent en avant les cabinets de Londres
et de Paris, parce que c'est dans ces deux systèmes que tous les
autres sont venus se fondre successivement.
Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans la position où
se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte
et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est s'exposer de sa part à un
refus certain qu'il appuierait au besoin par une résistance désespérée
dont le contre-coup ébranlerait et peut-être renverserait l'Empire
ottoman; il croit que la Porte, rentrant en possession de l'île de
Candie, du district d'Adana, de l'Arabie, et conservant sur la Syrie
et l'Égypte un droit de souveraineté consacré par diverses conditions
mises à la charge du vice-roi et de sa famille, serait replacée dans
une situation plus forte, plus honorable, plus élevée qu'elle n'était
peut-être en droit de s'y attendre après les imprudences du dernier
sultan.
Le cabinet de Londres au contraire se montre convaincu de
l'impossibilité de rendre à l'Empire ottoman une consistance
suffisante et d'imposer à l'ambition de Méhémet-Ali des barrières
efficaces tant qu'on ne l'aura pas renfermé dans les limites de la
seule Égypte; il regarde comme indubitable la prompte soumission de ce
pacha aux injonctions de l'Europe, dès qu'il aurait la certitude que
les puissances sont unanimement résolues à les appuyer par des moyens
de coaction.
Vous savez, monsieur, quelles ont été jusqu'à présent les suites de ce
fâcheux dissentiment. A peine est-il devenu public, malgré nos efforts
pour le dissimuler, que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est empressé
de saisir l'occasion qu'il a cru entrevoir de rompre l'alliance de la
France avec l'Angleterre. Je ne reproduirai pas ici les détails des
deux missions successivement confiées à M. de Brünnow: il me suffira
de les résumer en disant que les propositions portées à Londres par
ce diplomate ne recélaient au fond qu'une seule pensée, enveloppée,
il est vrai, de concessions apparentes et presque dérisoires aux
préventions de l'Angleterre contre Méhémet-Ali et à sa jalousie de
l'influence russe à Constantinople. Cette pensée, à peine déguisée,
c'était celle d'amener le cabinet britannique à signer un acte que
la France ne pût pas souscrire, et qui, par conséquent, proclamât la
scission des deux cabinets.
Le rôle que l'Autriche et la Prusse ont joué en cette circonstance
est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des préjugés,
des préoccupations, des entraînements auxquels certains cabinets
ne sauront jamais résister, lorsque l'occasion de s'y livrer se
présentera à eux. Ces deux cours qui, jusqu'alors, avaient presque
complétement approuvé nos vues et nos propositions sur les affaires
d'Orient, ont à peine entrevu la possibilité d'une alliance formée
contre nous, sur des bases toutes contraires, qu'abandonnant leurs
convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles se sont
empressées d'adhérer par avance à la ligue qui semblait au moment de
se conclure.
Heureusement, monsieur, cette combinaison a échoué, et elle ne pouvait
manquer d'échouer parce que l'accord fortuit d'une animosité
invétérée avec un dépit passager ne suffit pas pour concilier des
incompatibilités réelles et pour rendre identiques des intérêts,
non-seulement divers, mais opposés. Nous en étions certains d'avance,
et c'est pour cela qu'au moment même où le langage du cabinet de
Londres semblait annoncer la prochaine conclusion des arrangements
dont on nous menaçait, le gouvernement du Roi s'est contenté d'opposer
une attitude calme et une force d'inertie à l'agitation des autres
cours. Aujourd'hui tout est arrêté, et après quelques tentatives
embarrassées pour nous déguiser le véritable état des choses, lord
Palmerston a fini par nous faire donner spontanément l'assurance que
rien ne se ferait avant votre arrivée.
Telles sont, monsieur, les circonstances au milieu desquelles va
commencer votre mission. L'oeuvre que vous avez à entreprendre n'est
pas autre que celle qui avait été recommandée à votre prédécesseur.
Les dispositions du gouvernement du Roi à l'égard de la
Grande-Bretagne sont aussi bienveillantes, aussi conciliantes qu'à
aucune autre époque. Les modifications nombreuses que nous avons déjà
apportées à nos propositions primitives, les efforts souvent heureux
que nous n'avons cessé de faire pour amener le vice-roi d'Égypte à y
adhérer, disent assez le prix que nous mettons à nous rapprocher de
nos alliés, à leur faciliter les moyens de s'entendre avec nous. Au
point où les choses en sont venues, nous ne nous rendons pas bien
compte, je l'avoue, de ce qu'il nous serait possible d'ajouter à ces
concessions successives sans altérer la base même de notre système,
fondé, je le dis hautement, non pas sur des idées arbitraires, mais
sur une conviction profonde, qu'il ne dépend pas de nous de changer.
Cependant, nous sommes loin de prétendre qu'il ne peut pas se
présenter quelque combinaison heureuse dans laquelle on trouverait
un moyen de transaction. Si elle s'offrait à nous, sans nous laisser
rebuter par le peu d'accueil fait à nos précédentes démarches, nous
nous empresserions de la communiquer au cabinet de Londres. Dans le
cas, au contraire, où elle viendrait de lui, nous l'examinerions
avec loyauté, avec bienveillance, avec un sincère désir de la trouver
acceptable. Vous pouvez en donner l'assurance à lord Palmerston.
Tout ce que vous ferez, monsieur, dans les limites que je viens
d'indiquer, pour resserrer les liens un peu relâchés de notre alliance
avec le cabinet de Londres, aura la pleine approbation du gouvernement
du Roi. Je dois pourtant y mettre deux restrictions: la première,
qu'il est presque superflu d'indiquer, c'est qu'à moins d'une
autorisation formelle et spéciale, vous ne devez prendre part à
aucun acte, apposer aucune signature dont l'effet serait d'engager la
France. La seconde, c'est que vous aurez à éviter soigneusement tout
ce qui tiendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et
des protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en
dernier lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver
isolés.
Je ne vous parle aujourd'hui que de la question d'Orient; comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, c'est en elle que se concentre en ce
moment la nature de nos relations avec le gouvernement britannique.
J'aurai soin, lorsque les conjonctures le rendront nécessaire, de
vous faire parvenir les directions que réclameront les autres points
essentiels de la politique générale.
Agréez, monsieur, etc.,
_Signé_: Maréchal duc de DALMATIE.