Le 5 septembre, lord Palmerston, revenant de sa seconde visite

à Windsor, m'écrivit qu'il désirait me communiquer des rapports

importants qui lui arrivaient de Constantinople. Je me rendis

sur-le-champ chez lui. Il me donna à lire deux dépêches, l'une de

lord Ponsonby, à lui adressée, l'autre du baron de Stürmer, internonce

d'Autriche à Constantinople, adressée au prince de Metternich. Les

deux dépêches rendaient compte d'une conversation de M. de Pontois

avec Reschid-Pacha, conversation que Reschid-Pacha, fort troublé,

aurait fait rapporter par son drogman à lord Ponsonby et à M. de

Stürmer. M. de Pontois avait déclaré, disait-on, à Reschid-Pacha que

la France ne souffrirait pas, en Orient, l'exécution du traité du 15

juillet, ni l'emploi des mesures de coercition contre Méhémet-Ali;

qu'elle soutiendrait, par la force, le pacha dans sa résistance, et

qu'elle s'unirait à lui pour _révolutionner_ toutes les provinces de

l'Empire ottoman. Je me contentai de dire froidement à lord Palmerston

qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas, faute

d'informations sans doute, et que je lui demandais copie de ces deux

dépêches: «Mylord, ajoutai-je, vous vous rappelez le langage que je

vous ai tenu en recevant de vos mains votre _memorandum_ du 17 juillet

dernier; il contenait cette phrase: «Que la France, dans aucun cas,

ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours, de concert avec le

sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du

pacha d'Égypte.» J'ai refusé d'accepter l'expression _dans aucun cas_;

j'ai ajouté que j'étais certain de n'avoir rien dit qui l'autorisât;

que le gouvernement du Roi ne se faisait, à coup sûr, le champion armé

de personne, et ne compromettrait jamais, pour les seuls intérêts du

pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais que, si les

mesures adoptées contre le pacha par les quatre puissances avaient,

aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette conséquence que

l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y

consentir, qu'il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et

qu'il garderait toujours, à cet égard, sa pleine liberté. Ce que j'ai

eu l'honneur de vous dire le 17 juillet, mylord, je vous le répète

aujourd'hui; et tout ce que j'ai vu, entendu, reçu, depuis le 17

juillet, me donne lieu de penser et d'affirmer que ce sont là en effet

les intentions du gouvernement du Roi.»--«Cela est vrai, me dit lord

Palmerston; c'est bien là le langage que vous m'avez toujours tenu;

mais comment expliquer celui de M. de Pontois? Ce serait la guerre.

Aurait-on voulu, en effrayant les Turcs, les empêcher de ratifier le

traité?»--«Je n'en sais rien, mylord; je n'ai rien à dire sur ce que

je ne sais pas. Veuillez m'envoyer copie de ces deux pièces. Je les

transmettrai sur-le-champ au gouvernement du Roi.» Et je me retirai.

Sans attendre la copie des deux dépêches, j'informai le cabinet

français de la communication que lord Palmerston venait de m'en faire;

M. Thiers me répondit immédiatement: «M. de Sainte-Aulaire a reçu, à

Königswarth, du prince Metternich, une communication semblable. Les

reproches adressés de Vienne à M. de Pontois étaient absolument les

mêmes que vous avez recueillis. Il avait annoncé la guerre immédiate,

dans tous les cas, quoi qu'on fît en Syrie; il avait annoncé que nous

allions nous réunir à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie Mineure et

mettre l'Empire ottoman en confusion. Je n'ai pas besoin de vous dire

qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela; vous pouvez le déclarer

en mon nom. J'ai reçu avant-hier une longue dépêche de M. de Pontois

qui ne dit pas un mot de tout cela, et qui ne permet pas de rien

supposer de pareil. Les instructions données à Constantinople étaient

conformes aux instructions données aux autres agents, et M. de Pontois

n'était pas homme à les outre-passer. Je ne doute pas qu'il n'ait

tenu un langage très-énergique, qu'il ne se soit plaint vivement de

la Porte, de son infidélité à notre antique alliance, qu'il n'ait

qualifié de conduite coupable et imprudente celle de Reschid-Pacha,

qu'il ne lui ait dit que Méhémet-Ali soulèverait tout l'Empire

ottoman; mais j'affirme qu'il n'a pas dit tout ce que lui prête

Reschid-Pacha. Il n'est pas d'ailleurs vrai qu'on ait voulu empêcher

la ratification du traité du 15 juillet; c'était trop impossible pour

que M. de Pontois le tentât. Mais il a voulu faire peur d'une manière

générale; il a réussi, et Reschid s'en est vengé en le dénonçant aux

quatre cours. Voilà tout. Maintenant il faut nier, sans affaiblir

l'effet produit par M. de Pontois. Il faut se borner à nier un point,

l'annonce de notre concours accordé à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie

Mineure. Il faut faire cette simple phrase: «Mylord, nous avons trop

blâmé ce qui se fait en Syrie pour l'imiter en Asie Mineure.

Cela pourra bien arriver, mais non pas par notre faute et par nos

suggestions. Quant au langage menaçant, on ne peut pas répondre du

style des agents et de la fidélité des traducteurs. M. de Pontois a

dit vrai s'il a déclaré que, dans certains cas, la France ne resterait

pas spectatrice inactive de ce qui se passerait en Orient.» Je n'ai

pas la prétention de vous dicter vos discours; vous y êtes plus habile

que moi; mais c'est là, je crois, le ton bon à prendre.»

Quelques jours après, le 11 septembre seulement, lord Palmerston

m'envoya les copies des deux dépêches qu'il m'avait communiquées. Il y

avait joint une note de lui, en date du 9, sur laquelle j'appelai, en

la transmettant à Paris, l'attention du gouvernement du Roi: «Si je ne

me trompe, écrivis-je le 12 septembre à M. Thiers, cette note a pour

objet d'atténuer le langage que le gouvernement du Roi a tenu au

gouvernement Britannique, soit à Paris et par l'organe de Votre

Excellence dans ses relations avec lord Granville, soit à Londres

et par mon propre organe dans mes relations avec lord Palmerston. Ce

langage a toujours été empreint d'une grande modération et d'un vif

désir que la paix de l'Europe ne fût point troublée; mais en même

temps nous avons toujours manifesté l'opinion que se formait

le gouvernement du Roi de la convention du 15 juillet et de ses

conséquences possibles, et il a réservé pour l'avenir la pleine

liberté de sa conduite. Si on lui enlevait ce caractère, la politique

du gouvernement du Roi pourrait y perdre quelque chose de sa dignité,

et en éprouver un jour quelque embarras et quelque entrave. Il

importe, je crois, qu'aucune parole ou aucun silence ne puisse lui

être attribué qui mette sa prévoyance ou son indépendance en question.

Votre Excellence se rappellera le _memorandum_ anglais du 17 juillet

dernier et sa tentative de donner à croire que la France s'était

engagée à ne s'opposer, _dans aucun cas_, à aucune des mesures que les

quatre puissances pourraient prendre au sujet du pacha d'Égypte. La

nouvelle note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence

me paraît conçue, au fond, dans la même pensée. Les plaintes élevées

contre le langage de M. de Pontois deviendraient ainsi un moyen

d'énerver, dès ce jour, ce qu'a pu dire et de gêner plus tard ce que

pourrait faire, s'il le jugeait sage et utile, le gouvernement du Roi.

Le moyen le plus simple et le plus efficace, ce me semble, de prévenir

cet inconvénient, c'est de remettre sous les yeux du gouvernement

Britannique le langage que le gouvernement du Roi a tenu, soit à

Paris, soit à Londres, lorsque la convention du 15 juillet dernier lui

a été annoncée. C'est ce que j'ai essayé de faire dans le projet de

note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence. Je n'ai pas

voulu prendre sur moi de répondre ainsi, sans votre approbation, à la

note que lord Palmerston vient de m'adresser. Mais si le gouvernement

du Roi pense qu'il est difficile de laisser sans réponse cette

note qui n'a pas été écrite sans intention, il trouvera peut-être

convenable d'y répondre, comme je le propose, par les paroles mêmes

qui ont été adressées, en son nom, au gouvernement Britannique,

d'abord au moment où le _memorandum_ du 17 juillet dernier nous a été

communiqué, ensuite dans le _contre-memorandum_ de Votre Excellence en

date du 24 juillet, et au moment où je l'ai remis à lord Palmerston.

«Je prie Votre Excellence de me donner, à ce sujet, ses instructions.»

M. Thiers me répondit le 18 septembre: «Le gouvernement du Roi donne

la plus entière approbation au projet de note que vous m'avez envoyé

en réponse à la note que vous a passée lord Palmerston au sujet du

langage imputé par Reschid-Pacha à M. le comte de Pontois. L'habile

rédaction de ce projet est bien faite pour déjouer l'intention qu'a

pu avoir le ministre britannique en prenant acte, d'une manière si

inexacte et si exagérée, de nos déclarations antérieures. Je vous

engage donc à ne pas retarder la transmission d'un document qui

doit placer la question sur son véritable terrain, à l'abri de toute

interprétation arbitraire ou intéressée. Il est parfaitement vrai

d'ailleurs que M. le comte de Pontois n'a pas tenu les étranges propos

qu'on lui attribue. Il s'est borné à déclarer que la France, justement

mécontente du procédé de la Porte et de ses alliés, se réservait

toute sa liberté d'action, et à appeler sérieusement l'attention

de Reschid-Pacha sur les dangers de la voie où il engageait son

gouvernement, particulièrement sur celui des insurrections qu'il

serait facile à Méhémet-Ali de susciter parmi les peuples soumis à

l'autorité du sultan[18].»

[Note 18: _Pièces historiques_, no IX.]

Pendant qu'à Paris et à Londres nous tournions ainsi dans le même

cercle, faisant des réserves et prenant des précautions pour un

avenir qui nous semblait de plus en plus incertain, les événements

se précipitaient en Orient et tranchaient les questions que nous ne

cessions pas de discuter. La nouvelle de la conclusion du traité du

15 juillet était arrivée à Constantinople, et malgré quelques

dissentiments dans l'intérieur du divan et quelques objections de

sa mère la sultane Validé, le sultan, toujours sous l'influence de

Reschid-Pacha, s'empressa de l'accepter, en fit expédier à Londres les

ratifications, et chargea Rifaat-Bey d'aller porter à Alexandrie les

sommations successives qu'aux termes de ce traité la Porte devait

adresser au pacha. Arrivé à Alexandrie le 11 août, Rifaat-Bey n'y

trouva pas Méhémet-Ali; il était depuis quelques jours en tournée dans

la basse Égypte, sous prétexte d'aller visiter les canaux du Nil, mais

en réalité pour gagner du temps et préparer ses moyens de défense.

Revenu à Alexandrie le 14, il reçut Rifaat-Bey le 16 au matin, et sans

entrer avec lui en discussion, le laissant même à peine parler, il

se refusa à la première des sommations que prescrivait le traité.

Le lendemain 17, les consuls des quatre puissances signataires

demandèrent une audience au pacha, et lui adressèrent des

représentations sur son refus. Il les repoussa avec vivacité, coupa

la parole au colonel Hodges, consul général d'Angleterre, et persista

dans sa résistance en disant: «Je ne rendrai qu'au sabre ce que j'ai

acquis par le sabre.» Il n'essayait pas de cacher son agitation, mais

sans se montrer inquiet ou intimidé, et quelques-uns des assistants

purent croire que la gravité des circonstances était, pour cet esprit

aventureux, une cause de satisfaction plutôt qu'un sujet de déplaisir.

D'autres, plus clairvoyants ou plus sceptiques, ne voyaient, dans

l'attitude et le langage du pacha, point de résolution définitive, et

disaient que, le jour où le péril deviendrait imminent, il serait

plus prudent qu'aventureux, et se résignerait, pour ne pas tout

compromettre, aux sacrifices qu'on lui demandait.

Presque au même moment où Rifaat-Bey arrivait à Alexandrie et avant

qu'il eût reçu audience de Méhémet-Ali, l'amiral Napier, avec quatre

vaisseaux et plusieurs bâtiments d'ordre inférieur détachés de

l'escadre de l'amiral Stopford, se présentait le 14 août devant

Beyrout, sommait Soliman-Pacha[19], qui y commandait pour Méhémet-Ali,

d'évacuer la ville et la Syrie, adressait aux Syriens une proclamation

pour les engager à secouer le joug égyptien et à rentrer sous la

domination du sultan, annonçait qu'en cas de refus il prendrait

contre Beyrout et la garnison des mesures décisives, et saisissait

immédiatement les petits navires égyptiens qui se trouvaient sous sa

main. En même temps l'amiral Stopford lui-même, avec le reste de son

escadre, arrivait en rade d'Alexandrie et s'y établissait, attendant

que Méhémet-Ali eût répondu aux sommations du sultan.

[Note 19: Sèves (Octave-Joseph), lieutenant dans l'armée française en

1814, et qui, en 1816, avait passé en Égypte, où, par son mérite

et ses services, il avait obtenu toute la faveur du pacha, et était

devenu major général de l'armée égyptienne.]

La nouvelle de ces premiers actes d'exécution du traité du 15 juillet

arriva à Paris le 5 septembre, et M. Thiers m'écrivit le 8: «Demandez

comment il se fait qu'avant les ratifications, avant surtout

l'expiration des délais, on ait pu commencer à opérer en Syrie contre

Beyrout. En vérité, cela est peu séant et peu légal en fait de droit

des gens. Du reste, adieu les moyens coercitifs! La Syrie ne remue

pas; l'émir Beschir reste fidèle à Méhémet-Ali; Ibrahim-Pacha, avec

toutes ses forces, revient pour écraser les gens qui seraient tentés

de débarquer. Il ne reste plus, si les choses se passent ainsi, qu'à

donner au public anglais le spectacle satisfaisant de l'intervention

russe.» Je n'avais pas attendu cette instruction pour faire à Londres

ce qu'elle me prescrivait; j'écrivis le 9 septembre à M. Thiers:

«Ce matin, en lisant les proclamations de Napier et le détail de ses

premières démarches, j'ai cherché comment je pourrais en témoigner

sur-le-champ ma surprise, et obliger le cabinet à quelques

explications. Point de ministre à Londres; lord Palmerston à

Broadlands, lord Melbourne et lord John Russell à Windsor. On dort

bien à l'aise derrière l'Océan. J'ai été chez lord Clarendon que je

n'ai pas trouvé. Il est venu chez moi une heure après:--«Mylord, lui

ai-je dit, vous êtes le seul membre du cabinet que je puisse joindre;

soyez, je vous prie, un moment lord Palmerston, et dites-moi comment

il se peut qu'on fasse, en Syrie, la guerre au pacha avant de lui

avoir seulement dit, en Égypte, ce qu'on lui demande.» Lord Clarendon

ne m'a, comme de raison, rien expliqué. Mais il répétera ce que je lui

ai dit. J'ai parlé dans le même sens, et vivement, à plusieurs

membres du corps diplomatique. Lord Palmerston doit revenir à Londres

après-demain. Je lui porterai ma surprise. Tout ce qui me revient me

donne lieu de croire à quelque brusque et forte tentative de la marine

anglaise sur quelque point de la côte de Syrie, probablement sur

Saint-Jean d'Acre. Si un tel coup réussissait, l'effet en serait

grand. J'ai peine à croire au succès. Mais certainement on a préparé

et on attend ici quelque chose de semblable, quelque acte vigoureux

qui empêche l'affaire de traîner en longueur.»

Lord Palmerston avait, à nos plaintes sur l'exécution précipitée du

traité du 15 juillet, une réponse fondée sur un document qui, à cette

époque, n'était pas encore public; au texte de ce traité était

joint un protocole réservé, signé à Londres, le même jour, par les

plénipotentiaires des quatre puissances et de la Turquie, et qui

portait:

«Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de leurs

cours respectives, un certain espace de temps devra nécessairement

s'écouler avant que l'échange des ratifications de ladite convention

puisse s'effectuer, et que les ordres fondés sur cet acte puissent

être mis à exécution;

«Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés de la

conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie, des intérêts

d'humanité, aussi bien que les graves considérations de politique

européenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des

puissances signataires de la convention de ce jour, réclament

impérieusement d'éviter, autant que possible, tout retard dans

l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est

destinée à atteindre.

«Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs,

sont convenus entre eux que les mesures préliminaires mentionnées à

l'article II de la présente convention seront mises à exécution

tout de suite, sans attendre l'échange des ratifications; les

plénipotentiaires respectifs constatent formellement, par le présent

acte, l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de ces

mesures.»

Ce protocole ne faisait point disparaître ce qu'il y avait de violent

et d'injuste à exécuter, contre Méhémet-Ali, le traité du 15 juillet

avant de lui avoir adressé les sommations prescrites par ce traité

même pour l'inviter à en accepter ou à en refuser les conditions; il

effaçait seulement l'irrégularité diplomatique qu'avant l'échange des

ratifications nous avions droit de signaler.

Le 16 septembre, quand toutes ces ratifications furent arrivées et

échangées à Londres, lord Palmerston nous donna enfin connaissance

officielle et textuelle du traité du 15 juillet, et deux jours après,

il me communiqua un protocole en date de la veille, 17 septembre,

par lequel «les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la

Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, dans le but de placer dans

son vrai jour le désintéressement qui avait guidé leurs cours dans la

conclusion du traité du 15 juillet, déclaraient formellement que, dans

l'exécution des engagements résultant dudit traité pour les puissances

contractantes, ces puissances ne chercheraient aucune augmentation

de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce

pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne pussent également

obtenir[20].»

[Note 20: _Pièces historiques_, nº X.]

Le jour même où lord Palmerston me faisait cette communication, je

recevais de M. Thiers cette dépêche datée du 17 septembre:

«Monsieur l'ambassadeur, Méhémet-Ali, cédant à nos pressantes

instances, vient de se décider à une grande concession. Il consent

à rendre immédiatement au sultan Adana, Candie, les villes saintes,

bornant ainsi ses prétentions à l'investiture héréditaire de l'Égypte

et à la possession viagère de la Syrie. Je ne puis croire que des

conditions aussi raisonnables ne soient pas acceptées. Les repousser,

ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de défendre

par les armes son existence politique, et j'ai la conviction

qu'il n'hésiterait pas à le faire. J'ajouterai que ce n'est pas

le gouvernement du Roi qui lui demanderait d'ajouter de nouveaux

sacrifices à ceux qu'il vient d'offrir. Les puissances se verraient

sans doute obligées, pour surmonter la résistance de Méhémet-Ali, de

recourir à des moyens extrêmes; et parmi ces moyens, il en est qui

peut-être rencontreraient quelques obstacles de notre part; il en est

d'autres auxquels nous nous opposerions très-certainement; on ne

doit se faire, à cet égard, aucune illusion. Il importe donc que les

propositions si conciliantes de Méhémet-Ali obtiennent l'assentiment

de la Porte et de ses alliés. J'ajouterai que cet assentiment ne

saurait être trop prompt, la situation des choses étant telle que,

d'un moment à l'autre, ce qui est à présent praticable, et facile

même, peut devenir absolument impossible. Dans ces circonstances,

le gouvernement du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des

susceptibilités trop bien justifiées cependant, n'hésite pas à faire

un appel à la sagesse des cours alliées. Je viens d'en écrire

à Vienne, à Berlin et à Constantinople. Veuillez, monsieur

l'ambassadeur, en entretenir aussi le cabinet de Londres. Je vous

laisse juge de la forme que vous devrez donner à cette communication.

«Quelques personnes ont pensé, tant à Alexandrie qu'à Constantinople,

que la Porte pourrait préférer, aux stipulations proposées, un autre

arrangement qui, donnant seulement à Méhémet-Ali l'Égypte et le

pachalik d'Acre, conformément au traité du 15 juillet, conférerait

à son fils Ibrahim-Pacha l'investiture des trois autres pachaliks

syriens. Nous croyons que ce plan pourrait aussi être accepté.»

A ces instructions officielles, M. Thiers ajoutait ces informations

particulières: «Voyant qu'il fallait placer la résistance là où nous

la placions, et sachant, par un dernier envoi postérieur à notre

entrevue à Eu, que nous la placions dans l'_Égypte héréditaire et

la Syrie viagère_, le vice-roi a fait les concessions que nous lui

demandions et a résumé enfin ses prétentions dans l'Égypte héréditaire

et la Syrie viagère. Mais au delà il n'y a plus de concessions à

espérer, car il ne fera que celles que nous lui arracherons, et nous

ne lui en demanderons pas une au delà de l'Égypte héréditaire et de la

Syrie viagère. Tenez cela pour infaillible. Il a fait cette concession

pour obtenir notre appui et nous engager tout à fait à sa cause.

C'était son intention évidente. Maintenant, après l'avoir poussé

jusque-là, il y a, pour nous, une sorte d'engagement moral de lui

prêter notre appui lorsqu'il se renferme, à notre demande, dans les

limites de la raison et de la modération.

«Peut-être on va conclure, de ce qu'il a dit aux quatre consuls,

qu'il va tout céder; c'est une illusion qu'il faut détruire. Il leur

a déclaré qu'il acceptait l'hérédité de l'Égypte, et que, pour le

surplus, il s'en rapportait à la magnanimité du sultan. Voici ce qu'il

a entendu, et il l'a expliqué à Rifaat-Bey. Il a entendu qu'il prenait

d'abord l'hérédité de l'Égypte, et se résignait à la possession

viagère de la Syrie, de Candie et d'Adana. C'est après nos instances

qu'il a consenti à entendre par ces mots la possession héréditaire de

l'Égypte et la possession viagère de la Syrie seule. Vous avez là la

dernière concession possible.»

L'influence de la France était en effet, sinon la seule, du moins

l'une des principales causes de ces concessions de Méhémet-Ali. Le

lendemain même du jour où Rifaat-Bey avait débarqué en Égypte porteur

des sommations du sultan au pacha, le comte Walewski était aussi

arrivé à Alexandrie, chargé par M. Thiers de contenir le pacha, si

celui-ci était disposé à faire des coups de tête, et de lui donner,

en tout cas, les conseils les plus propres à amener, entre la Porte

et lui, un arrangement. A l'arrivée du comte Walewski, les consuls

des quatre puissances s'empressèrent de l'assurer que Méhémet-Ali se

soumettrait aux conditions qui lui étaient offertes si la France

lui déclarait nettement qu'il ne devait pas compter sur son appui:

«L'acceptation ou le refus du pacha, disait le colonel Hodges,

dépend de la mission du comte Walewski.» Ainsi averti de la délicate

situation qu'on lui faisait, l'envoyé français ne voulut voir le pacha

qu'après l'audience donnée à Rifaat-Bey et le refus de l'_ultimatum_

de la Porte. Il trouva Méhémet-Ali très-animé: «Je n'ai pas laissé

parler le messager de la Porte,» répéta-t-il plusieurs fois. Il exposa

ensuite complaisamment ses plans et ses moyens de résistance. Selon

lui, les Anglais n'avaient pas assez de troupes de débarquement pour

s'aventurer dans l'intérieur de l'Égypte; il était impossible aux

Russes de faire traverser l'Asie Mineure à plus de vingt mille

hommes, car ils ne trouveraient pas de vivres pour une force plus

considérable; il ne craignait pas vingt mille Russes. Il brûlait de

se mesurer avec les Autrichiens. S'il n'y avait pas plus de douze

vaisseaux anglais devant Alexandrie, il était décidé à faire sortir

sa flotte pour les combattre. Tout cela était dit sans fanfaronnade

apparente, avec une grande humilité ironique, et en même temps avec

une confiance dans son étoile que quarante années de chances heureuses

pouvaient seules expliquer.

Le comte Walewski représenta au pacha qu'il ne pouvait espérer de

lutter contre les quatre puissances signataires de la convention de

Londres. Une attitude défensive, expectante et menaçante était, lui

dit-il, la seule qui lui convînt et dont il pût attendre de bons

résultats. Il pouvait, à Alexandrie, embosser sa flotte en prenant des

précautions contre les bombes de l'ennemi, et garder des troupes

en nombre suffisant pour s'opposer à un débarquement. En Syrie, il

n'avait qu'à concentrer assez de régiments réguliers pour comprimer

les nouvelles tentatives d'insurrection qui pourraient y être

suscitées contre lui. Au pied du Taurus, à Marash, il devait réunir

une armée considérable et menacer de là la Turquie. Mais qu'il ne

songeât ni à risquer un vaisseau à la mer, ni à envoyer un homme dans

l'Asie Mineure; s'il passait le Taurus, il provoquait un tremblement

de terre qui engloutirait à la fois Constantinople et le Caire.

Méhémet-Ali adopta, sans grand'peine, ce système défensif, disant

pourtant: «Si les Anglais bloquent mon commerce, il faudra bien que

je fasse marcher Ibrahim.» Le comte Walewski lui fit observer qu'un

blocus n'était pas encore l'hostilité complète; le pacha en convint;

il ne voulait ni résister aux conseils de l'envoyé français, ni cesser

de faire entrevoir qu'il tenait dans ses mains la paix ou la guerre

européenne; et le comte Walewski, en rendant compte le 18 août à M.

Thiers de ces entretiens, finit par dire: «Si les Anglais se bornent

à bloquer, s'ils ne cherchent ni à incendier la flotte, ni à faire

une descente, ni à bombarder Alexandrie, on pourra peut-être empêcher

Méhémet-Ali de donner à son armée l'ordre de passer le Taurus; mais

si une flotte anglaise veut brûler et sa ville, et son palais, et ses

magasins, et ses arsenaux, et sa flotte enfin, il ne peut l'empêcher

qu'en faisant sortir ses vaisseaux, et dans l'état où ils sont,

c'est leur ruine positive. Si on débarque des troupes turques et

autrichiennes en Syrie, si on y rallume l'insurrection qui n'est que

comprimée, il ne peut s'y opposer qu'en condamnant à une perte presque

certaine l'armée de Soliman-Pacha. Dans toutes ces hypothèses donc, il

n'a qu'un seul parti à prendre, celui de faire passer le Taurus à son

armée; là, de nouvelles et grandes chances se présentent à lui, et il

les comprend trop bien pour que, le cas échéant, il consente à ne pas

jouer son sort sur la seule carte qui puisse le faire gagner.»

Le moment était pressant; je me rendis le 19 septembre au

_Foreign-Office_, et j'entamai l'entretien avec lord Palmerston en

lui exposant les faits dont M. Thiers venait de m'instruire, les

concessions de Méhémet-Ali, les efforts des agents français qui l'y

avaient amené, le départ tout récent du comte Walewski qui avait

quitté Alexandrie dans les premiers jours de septembre pour aller à

Constantinople presser la Porte d'accepter les propositions du pacha:

«Voilà donc, dis-je, à lord Palmerston, une chance d'arrangement. Le

pacha n'est point intraitable. La Porte le sera-t-elle? A en juger par

le langage de Rifaat-Bey, elle n'y est pas disposée. Rien ne la

gêne pour entrer dans les voies qui s'ouvrent à la transaction. Les

propositions qu'elle a faites au pacha ne font point partie de la

convention qu'elle a conclue avec les quatre puissances. C'est un acte

séparé, qui émane de la Porte seule, et qu'elle peut modifier sans

que la convention du 15 juillet en soit atteinte. La modification

que demande Méhémet-Ali, Rifaat-Bey lui-même paraît en avoir suggéré

l'idée. Les trois pachaliks de Syrie en viager pour un fils du pacha,

est-ce acheter trop cher le terme d'une situation grave pour la Porte,

grave pour l'Europe, et qui peut le devenir bien plus?--«Je suis fort

aise, me dit lord Palmerston, que Méhémet-Ali ait fait cette démarche;

elle est de bon augure. Ne vous trompez pas sur la valeur de ce qu'a

pu dire Rifaat-Bey. C'est un pauvre homme, très-effrayé de la mission

qu'il remplit, et qui n'est pressé que de s'en aller. Il n'aurait

pas mieux demandé que d'aller sur-le-champ porter lui-même à

Constantinople les propositions du pacha. Il voulait partir après

l'expiration du premier délai de dix jours. Les consuls ont eu quelque

peine à l'en empêcher. Je sais que la situation est grave. Je n'en

redoute pas la responsabilité et elle ne s'aggravera point de notre

fait. Nous ne voulons point faire, nous ne ferons point la guerre à

la France. Nous ne ferons rien qui justifie la guerre. Nous ne

poursuivons qu'un but légitime, avoué; la note que je vous ai adressée

en vous communiquant la convention du 15 juillet, le protocole du 17

de ce mois, c'est là tout notre dessein. Nous n'avons pas une pensée,

nous ne ferons pas un pas au delà. La France est pleine de respect

pour le droit des gens et la justice. Elle n'a pas jugé à propos

de prêter comme nous, son concours à la Porte; mais elle n'est pas

ennemie de la Porte; elle ne fera pas la guerre à la Porte pour

soutenir le sujet contre le souverain. Elle ne déclarera pas la guerre

à des puissances amies qui ne la provoqueront pas.--«Certainement,

mylord, la France est pleine de respect pour le droit des gens et la

justice; la France ne veut point la guerre, et ne provoquera pas plus

qu'elle ne se laissera provoquer. Mais il y a des situations, et ce

sont les plus graves, où la guerre peut naître d'elle-même, sans la

volonté, contre la volonté de tout le monde, par cet entraînement des

situations, par ces incidents imprévus auxquels on n'échappe pas en

les déplorant. En 1831 aussi, la France ne voulait pas la guerre, et

elle en a donné certes d'éclatantes preuves; mais quand l'Autriche,

pour venir au secours du gouvernement pontifical, entra dans les

Légations, la France ne put accepter cette intervention étrangère,

cette présence armée dans un État indépendant, cette rupture de

l'équilibre en Italie; à son tour, la France voulut être là, et elle

alla à Ancône. Grâce à la sagesse de l'Europe, grâce à la loyauté bien

comprise de la France, la guerre ne sortit point de là; mais elle

en pouvait sortir, et pourtant la France n'hésita point. Des

circonstances analogues pourraient amener, sous des formes bien

diverses, des résolutions, des actes également pleins des chances de

guerre que nous repoussons tous. Et plus la situation qui peut faire

naître de tels actes se prolonge, plus on avance vers la limite à

laquelle on peut rencontrer ces chances. Hâtons-nous de mettre un

terme à cette situation, mylord, quand il en est temps encore et quand

le moyen s'en offre à nous.

--«Les situations sont bien différentes. On a beaucoup crié, en 1831,

contre ce que faisait la France à Ancône. Pour moi, je suis de ceux

qui ont pensé dès lors que la France n'avait pas le tort qu'on lui

attribuait, et qu'il y avait, pour elle, de grandes raisons

d'agir ainsi. L'Autriche était entrée seule dans les Légations; le

gouvernement pontifical était protégé précisément par la puissance

dont la protection devait paraître, aux autres États, plus suspecte

et plus périlleuse. C'est exactement la situation où la Porte serait

aujourd'hui si elle avait pour protectrice la Russie seule en vertu du

traité d'Unkiar-Skélessi. Nous avons, en droit, repoussé, comme vous,

ce protectorat exclusif de la Russie; en fait, nous ne l'accepterions

pas plus que vous. L'Autriche de plus, en 1831, n'avait pas invité

la France à se joindre à elle pour protéger le pape, pour entrer

avec elle dans les Légations. Aujourd'hui ce sont quatre puissances

d'intérêts fort divers, et dont plusieurs ont des intérêts semblables

à ceux de la France, qui s'allient pour protéger la Porte; et ces

quatre puissances ont constamment pressé la France de s'unir à elles,

d'agir comme elles, d'être partout avec elles dans le même dessein.

Ce sont là, à coup sûr, des différences considérables entre les

situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui, pour agir en Orient

comme elle l'a fait en 1831 en Italie, les mêmes motifs.

--«Mylord, peu importent ces différences quand l'analogie est au

fond des choses. Pourquoi redoutons-nous ce que les quatre puissances

entreprennent en Orient? Parce que nous croyons qu'au lieu de la

pacification intérieure, c'est la guerre civile, avec toutes ses

secousses et toutes ses chances, qu'elles vont porter dans l'Empire

ottoman, et que, si quatre puissances sont présentes dans le traité du

15 juillet, en définitive une seule en profitera. C'est là le résultat

que nous repoussons. Nous voulons en Orient la paix et l'équilibre des

États européens. Nous croyons la paix et l'équilibre compromis par le

traité dont vous poursuivez l'exécution. Un État du premier ordre, la

France ne peut, en pareille occurrence, manquer à son rôle et à son

rang. Elle n'y manquera point.

--«Elle aura bien raison, et nous serions bien fâchés qu'elle y

manquât. Croyez-moi, mon cher ambassadeur; nous n'avons aucune envie

que vous n'exerciez pas en Orient l'influence qui vous appartient.

Nous savons combien votre influence y est nécessaire; et soyez sûr

que, si la prépondérance d'une autre puissance y devenait en effet

menaçante, vous nous verriez à côté de vous pour la réprimer. Mais

rien de semblable n'est à craindre aujourd'hui; ce qui se fait en

Orient détruira au contraire toute prétention isolée, tout protectorat

exclusif. Nous aurions infiniment préféré que vous y prissiez part

avec nous. Vous n'avez pas voulu. Nous aussi, en 1823, quand vous êtes

intervenus en Espagne, nous n'avons pas voulu nous y associer. On

nous l'avait proposé, demandé à Vérone. Nous avons pensé que cela ne

convenait pas à notre politique, intérieure et extérieure. Avons-nous

fait la guerre à cause de cela? Depuis bien longtemps pourtant nous

redoutions l'influence de la France en Espagne. Vous y êtes entrés

seuls. Vous y êtes restés longtemps. Vous avez occupé cinq ou six ans

Cadix, point si important à nos yeux. Nous avons gardé la paix et nous

croyons que, pas plus que le reste de l'Europe, l'Angleterre n'y a

rien perdu.»

Je ne prolongeai pas cette discussion sur des comparaisons boiteuses

et sans importance pratique; je ramenai la conversation vers son objet

sérieux, les propositions du pacha: «Le gouvernement du Roi, dis-je,

craint qu'on ne se fasse, à Londres, des illusions à cet égard. Il

est convaincu qu'on n'obtiendra rien de plus à Alexandrie. Il trouve

lui-même ces propositions modérées et raisonnables; il ne croirait

ni devoir, ni pouvoir insister auprès du pacha pour lui arracher

davantage; il ne voit enfin, au delà de ces termes, qu'une situation

de plus en plus violente et qui nous pousserait chaque jour plus

rapidement vers les événements les plus graves.»

--«Je ne pense pas, me dit lord Palmerston, que ce soient là les

derniers termes auxquels le pacha puisse être amené. La Porte

n'acceptera point la Syrie tout entière pour Ibrahim. Ibrahim, c'est

Méhémet. Le district d'Adana, si je ne me trompe, avait été donné

au nom d'Ibrahim; Méhémet en dispose, comme de tout le reste. La

convention du 15 juillet a un but sérieux, faire disparaître le danger

auquel le voisinage et la puissance de Méhémet, maître de la Syrie,

tenaient la Porte sans cesse exposée. Il est indispensable que ce but

soit atteint.

--«Dois-je conclure de là, mylord, que la Porte n'admettra aucune

modification aux propositions qu'elle a adressées au pacha?

--«Je ne dis pas cela; le pacha montre de la sagesse; il commence

à transiger. Aucune mesure de coercition n'a pourtant encore été

réellement tentée; on verra; une place qui s'est bien défendue pendant

six mois, et qui donne lieu de croire qu'elle se défendra bien encore,

est traitée autrement que celle dont les remparts sont minés et

près de tomber. Il y a tel dessein qu'on peut modifier lorsque, à la

pratique, on en a reconnu les difficultés. Quant à présent, Ibrahim

s'est rapproché de Beyrout avec un corps de troupes, ce qui prouve

qu'il ne pense pas à passer le Taurus.»

--«Savez-vous ce qu'il fera, mylord, quand il saura que les dernières

propositions de son père ont été rejetées?

--«Ce ne seront pas les dernières; le pacha est entré dans une

bonne voie; il comprendra qu'il y a, pour lui, plus d'avantage à y

persévérer qu'à en sortir.»

Je rendis sur-le-champ à M. Thiers un compte détaillé de cet

entretien, et en dehors de mon récit officiel j'ajoutai: «On ne m'a

pas dit, et je n'aurais pas souffert qu'on me dît, mais on croit ici

que le pacha découragé avait cédé bien davantage, et qu'il était prêt

en effet à se contenter de l'Égypte héréditaire, en s'en remettant

d'ailleurs à la générosité du sultan. MM. Cochelet et Walewski lui

auraient, dit-on, reproché d'avoir fait cette démarche à leur insu,

et l'auraient fait revenir de sa première résolution; en sorte que la

France seule aurait fait obstacle à la conclusion de l'affaire.

«Quand on conçoit des doutes sur cette explication de ce qui s'est

passé à Alexandrie, voici celle qu'on adopte en échange. Le pacha,

dit-on, a fait une feinte; il s'est montré disposé à tout céder,

dans l'espoir que les agents français eux-mêmes trouveraient ses

concessions excessives, lui conseilleraient d'autres propositions dont

ils prendraient la responsabilité, et lieraient ainsi la France à sa

cause. En sorte que, dans la première hypothèse, la France serait plus

exigeante et, dans la seconde, moins fine que le pacha.»

La première hypothèse devint bientôt à Londres un bruit fort répandu

et d'un très-fâcheux effet. J'écrivis le 22 septembre à M. Thiers: «Je

ne puis vous laisser ignorer, et je vous l'ai déjà indiqué hier,

que lord Palmerston, pour retenir ses collègues sous son drapeau, se

servira et se sert déjà beaucoup de cette assertion que le pacha

avait cédé, allait céder, que les agents français seuls lui ont rendu

courage et l'ont rengagé dans la résistance. C'est ce qu'on lui mande

de plusieurs côtés, et avec affirmation. On l'a, dit-on, également

mandé à Vienne, et M. de Metternich en est aussi persuadé que lord

Palmerston. Lord Beauvale en a écrit à Londres. L'amiral Stopford y

croit, dit-on, également, et lui, qui était assez favorable au pacha,

et en bonne intelligence avec nous, va changer de disposition et

poursuivre avec ardeur les moyens de contrainte, très-blessé, pour son

propre compte, d'avoir tiré à tort le canon de raccommodement. J'ai

trouvé hier lord Holland fort troublé de tout ce qu'on lui disait

à cet égard, et redoutant beaucoup l'effet de tout ce qu'on pouvait

dire. On raconte que M. Walewski a parlé au pacha de 30,000 hommes que

la France réunissait dans ses départements méridionaux. Deux de nos

amis, des plus chauds et des plus utiles, sont venus ce matin me

dire les _ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les

adversaires d'une transaction pourraient faire et feraient, dans le

cabinet et dans le public, avec de telles allégations. Car la France

a toujours répété, disent-ils, que, pour elle, la question des

territoires lui était indifférente et que, si le pacha voulait céder,

elle n'y objecterait pas du tout. J'attendrai impatiemment votre

réponse.»

Elle ne se fit pas attendre; M. Thiers m'écrivit le 24 septembre: «A

la fausse assertion que la France, loin d'amener les concessions du

vice-roi, les a au contraire empêchées d'être pleines et entières,

donnez en mon nom, et au nom du gouvernement français, le démenti le

plus solennel. Je ferai donner aujourd'hui ce démenti par un journal

officiel[21]. Voici la rigoureuse vérité. Le vice-roi, en pourparlers

avec Rifaat-Bey, avait commencé à s'adoucir, et avait conçu, de

certaines insinuations qui lui avaient été faites, l'espoir d'obtenir

du sultan des conditions meilleures que le traité du 15 juillet. Il

fit alors cette réponse qu'il acceptait «l'Égypte héréditaire, et

qu'il s'en fiait, pour le surplus, à la magnanimité du sultan.» On en

était là quand nos agents le virent, et il dit ce qu'il entendait

par ce recours à la magnanimité du sultan; il entendait qu'on lui

laisserait la possession viagère de la Syrie, d'Adana et de Candie.

C'est alors que nos agents lui déclarèrent que c'était là une

prétention impossible à justifier et à satisfaire. Notamment sur

Candie, il fallut y revenir à plusieurs fois pour l'ébranler et le

convaincre. L'assertion qu'il allait tout céder est donc un indigne

mensonge auquel je vous prie de donner, en mon nom et au nom de la

France, le plus éclatant démenti. Je vous envoie une lettre de M.

Cochelet que vous pouvez lire à qui cette lecture sera utile.»

[Note 21: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]

Elle fut utile, mais point nécessaire. Je répondis le 26 septembre

à M. Thiers: «Je sors de chez lord Palmerston. J'avais déjà démenti,

auprès de lui et auprès de tout le monde, l'assertion relative à la

conduite des agents français à Alexandrie. Je viens de le faire avec

l'autorité de votre lettre, du rapport de M. Cochelet et de votre

démenti officiel. J'ai trouvé lord Palmerston convaincu d'avance et

assez embarrassé. Il avait reçu hier le rapport du colonel Hodges, en

date du 30 août, signé des trois autres consuls et de Rifaat-Bey, et

parfaitement d'accord avec celui de M. Cochelet. Ce rapport, rédigé en

forme de procès-verbal de la conférence entre le pacha, Rifaat-Bey et

les quatre consuls, prouve: 1º que le pacha, en déclarant aux consuls

qu'il acceptait l'Égypte héréditaire, et s'adresserait, pour le reste,

aux bontés du sultan, leur a, même au premier moment, donné à entendre

qu'il demanderait et qu'il espérait bien obtenir le gouvernement

viager de la Syrie, ajoutant ensuite que, s'il était refusé, il aurait

recours aux armes; 2º que les agents français, loin de détourner le

pacha des concessions pleines et entières qu'il avait faites d'abord,

s'étaient, au contraire, appliqués et avaient réussi à obtenir de lui

des concessions plus étendues et plus précises.»

«Ce dernier point n'est pas textuellement exprimé dans le rapport du

colonel Hodges, qui ne traite que de ce qui s'est passé entre le pacha

et les consuls; mais il en découle nécessairement, et le rapport de

M. Cochelet est pleinement confirmé. Lord Palmerston l'a reconnu sans

hésiter, sans essayer d'atténuer la vérité. J'ai pris sur lui tous mes

avantages. J'ai prononcé les mots d'étrange crédulité, de confiance

aveugle dans tout ce qui flattait ses idées ou son désir; j'ai parlé

des offenses auxquelles il se laissait ainsi entraîner envers nous,

que nous devions ressentir, que nous ressentions, et qui rendraient

les affaires encore bien plus difficiles et périlleuses si nous

n'étions pas plus attentifs avant de croire et de parler. Il n'a point

cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet égard, en

ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de le réparer.

Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un grand moyen

d'action sur l'esprit de ses collègues, d'ici au conseil de lundi

prochain et dans ce conseil même.»

Trois conseils de cabinet furent tenus en effet, le 29 septembre et

les 1er et 2 octobre, pour délibérer sur les concessions du pacha; les

amis de la politique pacifique soutenaient qu'elles pouvaient devenir

la base d'une transaction, et demandaient qu'on fît, à ce sujet,

quelque nouvelle ouverture à la France. Lord Palmerston se retranchait

dans les difficultés de conduite, les scrupules de dignité: «Le traité

s'exécute, disait-il, et s'exécutera facilement; comment le rétracter

sans humilier l'Angleterre et l'Europe?» Ses objections ne ramenaient

pas à lui les partisans d'un arrangement; mais ils ne les résolvaient

pas à leur propre satisfaction. Ils cherchaient quelque chose qui,

sans violer et abolir formellement le traité du 15 juillet, en prît

la place et maintînt à la fois la paix et l'honneur diplomatique de

l'Angleterre. Ils ne le trouvaient pas. La chance d'une dislocation du

cabinet était d'ailleurs présente à l'esprit de tous ses membres, et

rendait toutes les discussions molles et vaines.

Au milieu de ces petites agitations intérieures du cabinet anglais,

arriva à Paris et à Londres la nouvelle télégraphique que, le 11

septembre, l'escadre anglaise avait d'abord sommé, puis bombardé

Beyrout qui, après une résistance peu efficace, s'était rendu; que des

troupes turques, ou auxiliaires des Turcs, avaient été débarquées

et commençaient à agir en Syrie; et que, pendant ce temps, à

Constantinople, aussitôt après l'arrivée de Rifaat-Bey revenu

d'Alexandrie et malgré les efforts du comte Walewski pour faire

accepter les propositions d'arrangement du pacha, le sultan, à la

suite de deux réunions solennelles du divan, avait, le 14 septembre,

prononcé la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte et nommé

Izzet-Méhémet pour le remplacer. Le traité du 15 juillet était ainsi

exécuté en Orient dans ses conséquences extrêmes, pendant qu'on

cherchait encore, en Occident, un moyen de les prévenir.

En me transmettant, le 2 octobre, ces nouvelles, M. Thiers ajoutait:

«Vous pouvez vous figurer aisément l'impression du public de Paris.

Il m'est impossible de dire ce qui en résultera, ni quelles seront

les résolutions du gouvernement. J'ai assemblé le cabinet ce matin;

je l'assemblerai encore ce soir; je vous ferai part de ses résolutions

dès qu'elles seront prises, et qu'il y aura besoin de vous les faire

connaître pour votre conduite à Londres. En attendant, vous ne devez

pas dissimuler combien la situation est grave. Elle ne l'a jamais été,

à beaucoup près, autant.»

En recevant, le 4 octobre au matin, ces nouvelles et sans rien

attendre de plus, je pensai que, soit avec les amis, soit avec les

adversaires d'un arrangement pacifique, je ne devais pas rester

inactif et silencieux. Je pris quelques mesures pour que les premiers

connussent bien, sans retard, la gravité de la situation, et je

demandai à lord Palmerston de me recevoir dans la matinée. Il me

répondit qu'il m'attendait.

«Mylord, lui dis-je en entrant, je n'ai, de la part du gouvernement

du Roi, rien à vous demander ni à vous dire; mais je tiens à vous

informer sur-le-champ des nouvelles que je reçois et de l'effet

qu'elles produisent en France.» Je lui lus une dépêche de M. de

Pontois, en date du 15 septembre, sur ce qui venait de se passer à

Constantinople, et trois dépêches télégraphiques que M. Thiers m'avait

transmises.

Sur la dépêche de M. de Pontois, lord Palmerston s'empressa de me

dire: «Il n'y a point de successeur nommé à Méhémet-Ali en Égypte; la

Porte a pensé que, puisqu'elle était en guerre avec lui, il fallait

lui retirer tout pouvoir légal. Elle l'a déposé pour qu'il ne fût

plus, en Égypte comme ailleurs, le représentant du sultan, pour que

tous les sujets du sultan, Égyptiens comme Syriens, sussent bien

qu'ils ne devaient plus à ses ordres aucune obéissance. Elle a pensé

en même temps que cette mesure l'intimiderait et contribuerait à le

faire céder. Elle ne s'est point interdit tout arrangement avec

lui quant à l'Égypte; elle n'a investi Izzet-Méhémet-Pacha que d'un

pouvoir provisoire et limité. J'ai écrit à lord Granville pour qu'il

donnât à votre gouvernement cette explication et rétablît la vérité

des faits.»

--«Il n'en est pas moins vrai, mylord, que c'est au moment où

Méhémet-Ali faisait des concessions et abandonnait une partie de ses

prétentions, qu'on a pris contre lui une mesure extrême, et poussé

tout à coup la convention du 15 juillet à ses dernières conséquences.

L'article VII de cette convention ne présentait le retrait de l'Égypte

même à Méhémet-Ali que comme une chance éloignée, sur laquelle

le sultan consulterait ses alliés. Apparemment le conseil de lord

Ponsonby a été aussi prompt que la résolution du sultan. C'est sans

doute dans le même esprit de promptitude, et pour aller au-devant des

événements, qu'on fait dans l'Asie Mineure, auprès de Nicodémie, les

préparatifs d'un camp pour des troupes russes. Aux termes de l'article

III de la convention du 15 juillet, c'est seulement dans le cas où

Ibrahim passerait le Taurus que ces mesures sont annoncées pour la

sûreté de Constantinople.»

«--Aussi n'y a-t-il, quant à présent, rien de fondé dans le bruit dont

vous me parlez. On ne fait point de préparatifs pour un camp russe à

Nicomédie, et j'espère que rien de semblable ne sera nécessaire, et

qu'Ibrahim ne franchira pas le Taurus.»

La conversation passa de Constantinople en Syrie. Lord Palmerston

ne savait, sur Beyrout, que ce qu'il avait appris par nos dépêches

télégraphiques: «Mes dernières dépêches de Beyrout, me dit-il, sont

du 26 août; mais l'événement ne m'étonne pas; Beyrout était un point

important à occuper. C'est le seul port de cette côte. Il coupe les

communications du pacha. C'est de là que l'insurrection de la Syrie

contre lui peut être efficacement soutenue.

--«Oui, cette insurrection qu'on soutient sans qu'elle existe, et

qu'on ne parvient pas à créer.

--«Elle existera dès qu'elle aura un point d'appui. Notre drogman,

M. Wood, a parcouru le Liban; il a vu les principaux chefs, l'émir

Beschir lui-même; ils lui ont tous dit que, dès qu'ils verraient

le drapeau turc arboré et protégé par des forces suffisantes,

ils prendraient les armes, car la tyrannie du pacha leur est

insupportable.»

Je parlai avec amertume de ce drapeau turc arboré sur Beyrout en

cendres, et par des mains qui n'étaient pas toutes turques. Lord

Palmerston révoqua en doute les neuf jours de bombardement et la ruine

complète de Beyrout: «Les Égyptiens, me dit-il, étaient dans un fort,

dans le lazaret, je crois. Ce point-là aura été détruit, ce qui aura

déterminé la retraite. Quant aux troupes débarquées, ce sont bien

des Turcs. Il n'y a point d'Autrichiens. Peut-être quelques marins

anglais, pour un moment, comme nous avons fait en Espagne. Mais c'est

par des Turcs que Beyrout est occupé, et une seconde expédition de

troupes turques ne tardera pas à y arriver.

--«Je ne sais, mylord, si c'est Beyrout même ou seulement le lazaret

qui a été détruit, ni dans quelle mesure les Anglais, les Autrichiens

et les Turcs ont contribué à sa destruction, ni si ce serait une

insurrection bien naturelle que celle qui viendrait si tard et à

condition d'être si bien garantie. Ce que je sais, c'est que tous

les faits que nous venons d'apprendre, et dont quelques-uns sont

des conséquences rigoureuses, extrêmes, lointaines, du traité du 15

juillet, ont éclaté à la fois, au début même de l'exécution, au moment

où les concessions du pacha avaient fait concevoir des espérances

d'arrangement. Ces faits ont produit en France un effet déplorable, et

il en résulte la situation la plus grave qui se puisse imaginer, une

situation dans laquelle personne ne peut plus répondre de l'avenir.

--«Comment un nouvel arrangement serait-il possible? Comment

pourrions-nous modifier la convention du 15 juillet sous le coup des

menaces dont nous sommes assaillis? Au milieu d'une telle explosion,

notre honneur nous commande de tenir à ce que nous avons fait,

d'accomplir ce que nous avons entrepris.

--«Pardon, mylord, que voulez-vous dire? De quelle explosion, de

quelles menaces parlez-vous? Est-ce des journaux? Vous savez, comme

moi, ce que c'est qu'un pays libre; vous connaissez, comme moi, ce

qu'y peuvent être les exagérations de la pensée, les emportements du

langage. Si vous me parliez de nos journaux, je parlerais des vôtres.

Vous ne voudriez certainement pas en répondre.

--«Et vos armements sur terre et sur mer?

--«Nos armements, mylord, sont une sûreté pour nous, point une menace

de notre part. Comment? Depuis l'origine de cette affaire, la France

répète que son motif pour repousser l'emploi de la force contre le

pacha, c'est la crainte que, par là, on ne soulève en Orient les

questions les plus graves, qu'on ne trouble l'Empire ottoman et la

paix de l'Europe. Elle a tort ou raison; mais enfin c'est son avis, sa

prévoyance. Et pendant qu'elle pense et prévoit ainsi, la France voit

quatre grandes puissances s'unir pour employer la force en Orient;

elle se voit isolée, et elle ne prendrait pas ses précautions! Elle

ne se préparerait pas pour les chances d'un avenir qu'elle a toujours

prévu et prédit! Ces préparatifs, mylord, ces armements n'ont rien

d'agressif; ils ne menacent les droits d'aucun État; ils sont notre

garantie, à nous, contre les périls et pour les nécessités de la

situation qu'on nous a faite. Il fallait prévoir, mylord, cette

conséquence de cette situation; il fallait prévoir l'élan du sentiment

national dans la France isolée, et l'attitude qu'il imposerait à son

gouvernement. Je vous l'ai souvent annoncé; je vous ai fait pressentir

cette explosion dont vous vous plaignez et ses conséquences. Vous

n'avez jamais voulu y croire.

--«C'est volontairement que la France s'est isolée. Nous avons

vivement désiré, instamment demandé qu'elle fût avec nous. Nous ne

pouvions abandonner ce que nous pensions, ce que nous voulions faire

dans le seul intérêt du repos de l'Europe, parce que la France n'était

pas de notre avis sur le choix des moyens. C'eût été reconnaître,

accepter son _veto_, sa dictature. Nous nous sommes appliqués à vous

rassurer, à vous donner, sur nos intentions, sur notre action, toutes

les garanties possibles. S'il en est que vous désiriez, que vous

imaginiez, dites-les; nous irons très-loin pour dissiper toute

inquiétude. Mais quand, après un an de négociations, nous avons conclu

la convention du 15 juillet, nous avons fait un acte sérieux; nous

l'avons fait pour guérir en Orient un mal sérieux. Nous ne voulons

faire que cela; mais nous le voulons sérieusement, comme des gens qui

se respectent eux-mêmes, qui ne vont point au-delà de ce qu'ils ont

dit, mais ne rétractent point ce qu'ils ont fait.

--«Nous aussi, mylord, nous tenons à ce que nous avons dit; nous ne

voulons que ce que nous avons annoncé. Nous avons toujours voulu la

paix; toute notre politique a été dirigée vers le maintien de la paix.

Nous n'avons pas créé la situation dans laquelle la paix peut être

compromise; nous ne répondons pas, je le répète, de l'avenir que cette

situation peut amener.»

Je transmis sur-le-champ à M. Thiers les détails de cet entretien, et

je lui communiquai en même temps l'impression qu'à ce moment même et

dans la situation ainsi aggravée, je ne cessais pas de conserver:

«Je regarde, lui dis-je, les dernières paroles que m'a adressées lord

Palmerston comme l'expression vraie et complète de sa pensée, et par

conséquent de la pensée du cabinet où il prévaut. Il veut sincèrement

renfermer la convention du 15 juillet dans les limites indiquées, la

restitution de la Syrie au sultan; il veut sérieusement l'exécuter

dans ces limites. Il est plus que jamais convaincu que les événements

s'y renfermeront, et que le pacha portera plus loin ses concessions,

ou sera dompté sans longs et violents efforts.»

Deux jours après, pour que le gouvernement du Roi n'ignorât rien

de l'état des esprits à Londres, j'écrivis à M. Thiers: «J'espérais

recevoir, il y a déjà quelque temps, votre réponse à la grande

dépêche de lord Palmerston du 31 août dernier. En vous écrivant le

9 septembre, je vous ai parlé de l'effet qu'elle produisait en

Angleterre et de l'importance qu'il y aurait pour nous à agir, à notre

tour, sur l'esprit flottant du public anglais mal informé. Depuis

cette époque, non-seulement la dépêche du 31 août, mais plusieurs

autres pièces dans le même sens ont été publiées, entre autres la note

que m'a adressée lord Palmerston, le 16 septembre, en me communiquant

la convention du 15 juillet, celle qui accompagnait le protocole du 17

septembre, et ce protocole lui-même. Ces publications ont réellement

agi sur l'opinion en Angleterre, et aussi, me dit-on, en Allemagne.

Rien n'est venu de notre part, non-seulement à la connaissance du

public, mais à l'adresse du cabinet anglais qui, je le sais, s'est

un peu étonné de ne recevoir aucune réponse à ses diverses

communications.»

M. Thiers m'envoya, le 8 octobre, sa réponse, en date du 3, au

_memorandum_ anglais du 31 août. C'était un complet et habile résumé

de la politique du gouvernement français depuis 1839, dans les

affaires d'Orient. Ses motifs, sa persévérance à travers toutes les

phases de la question, ses efforts à la fois pour le maintien de

l'Empire ottoman et pour l'acceptation intelligente et pacifique

des faits qui, dans certains lieux, en attestaient l'incontestable

décadence, enfin ses objections au traité du 15 juillet 1840 et ses

griefs contre le brusque procédé de la conclusion, y étaient exposés

avec lucidité, fermeté et mesure. Je donnai le 12 octobre, à lord

Palmerston, revenu ce jour même de la campagne, lecture et copie de

ce document[22]. Il me fit, dans le cours de cette lecture, quelques

observations courtes et réservées, quoique son impression, je pourrais

dire sa contrariété, fût, au fond, assez vive. J'ai déjà dit qu'il a

le goût de la polémique et un besoin passionné, non-seulement d'avoir,

mais d'avoir toujours eu raison, dans ses raisonnements comme dans ses

actes. La lecture terminée, il m'exprima l'intention de répondre,

par écrit, à cette dépêche, et d'y relever tout ce qui lui paraissait

susceptible de contradiction. Il avait l'air, en m'écoutant, de

méditer déjà sa réponse.

[Note 22: _Pièces historiques_, nº XI.]

A sa dépêche du 3 octobre, M. Thiers en avait joint une autre, en date

du 8, pratiquement bien plus importante. C'était la déclaration

de l'attitude que prenait le gouvernement du Roi en raison de la

déchéance prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali, comme pacha

d'Égypte[23]. Cette déclaration était conçue en termes aussi mesurés

que graves; le mot et le moment précis du _casus belli_ n'y étaient

pas prononcés; mais elle portait formellement «que la déchéance

du vice-roi, mise à exécution, serait, aux yeux de la France, une

atteinte à l'équilibre général de l'Europe. On a pu livrer, aux

chances de la guerre actuellement engagée, la question des limites qui

doivent séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi

d'Égypte; mais la France ne saurait abandonner à de telles chances

l'existence de Méhémet-Ali comme prince vassal de l'Empire. Quelle que

soit la limite territoriale qui les sépare, par suite des événements

de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et

la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre.

Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait

pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi

d'Égypte, elle se borne en ce moment à déclarer que, pour sa part,

elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de

déchéance prononcé à Constantinople.»

[Note 23: _Pièces historiques_, Nº XI.]

Je portai cette dépêche à lord Palmerston le 10 octobre, quelques

heures après l'avoir reçue. Il arrivait de la campagne et se disposait

à se rendre au conseil. Il écouta ma lecture avec une attention

silencieuse; sur le passage seulement où M. Thiers rappelait la

déclaration que lui avait faite lord Granville au sujet de la

déchéance prononcée contre le pacha: «Je ne sais, me dit lord

Palmerston, si ces mots _mesure comminatoire, sans conséquence

effective et nécessaire_, rendent bien exactement ma pensée. J'ai

chargé lord Granville, comme je vous l'ai dit à vous-même, de déclarer

au gouvernement du Roi que nous considérions cette déchéance, non

comme un acte définitif et qui devait nécessairement être exécuté,

mais comme une mesure de coercition destinée à retirer au pacha tout

pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et qui

n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il renonçait à ses

premiers refus, un accommodement qui le maintînt en possession de

l'Égypte.--C'est aussi, mylord, ce que j'ai mandé au gouvernement du

Roi» et je continuai ma lecture. Quand j'eus fini: «Je ne saurais, me

dit lord Palmerston, vous répondre immédiatement; je ne suis pas

le gouvernement. Je n'entreprendrai pas non plus, en ce moment,

de discuter les raisonnements exprimés dans cette dépêche, et

qui pourraient donner lieu à des observations que probablement il

conviendra mieux de faire par écrit. Je mettrai la dépêche sous les

yeux du cabinet.» Et nous nous séparâmes sans plus de conversation.

Cinq jours après, le 15 octobre, poussé par la vive impression

qu'avaient faite, sur ses collègues et sur lui-même, cette dépêche

du gouvernement français et la déclaration qu'elle contenait, lord

Palmerston adressa à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lord

Ponsonby, des instructions portant: «Pour que le récent exercice de

l'autorité souveraine du sultan aboutisse à un prompt et satisfaisant

règlement des questions pendantes, le gouvernement de Sa Majesté

pense qu'il conviendrait que les représentants des quatre puissances à

Constantinople reçussent ordre d'aller trouver le ministre turc et de

lui dire que, d'après les stipulations de l'article 7 de l'acte

séparé annexé au traité du 15 juillet, leurs gouvernements respectifs

recommandent fortement au sultan que, si Méhémet-Ali fait bientôt sa

soumission et s'engage à restituer la flotte turque et à retirer ses

troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes,

le sultan, de son côté, non-seulement rétablisse Méhémet-Ali comme

pacha d'Égypte, mais lui donne aussi l'investiture héréditaire de ce

pachalik, conformément aux conditions spécifiées dans le traité du

15 juillet, et pourvu, comme de raison, que Méhémet-Ali ou ses

successeurs ne commettent, sous peine de forfaiture, aucune infraction

de ces conditions. Le gouvernement de Sa Majesté a droit d'espérer

que l'avis ainsi suggéré de sa part au sultan aura le concours des

gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie; Votre Excellence

donc, aussitôt que ses collègues auront reçu des instructions

correspondantes, fera la démarche prescrite dans cette dépêche. Si

le sultan, comme le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait douter,

consent à agir d'après l'avis qui lui sera ainsi donné par ses

quatre alliés, il conviendra qu'il prenne immédiatement les mesures

nécessaires pour faire connaître à Méhémet-Ali ses gracieuses

intentions; et Votre Excellence, de concert avec sir Robert Stopford,

fournira au gouvernement turc toutes les facilités qu'il pourra

demander à cet effet.»

Lord Palmerston m'envoya aussitôt copie de cette dépêche, et lord

Granville reçut ordre de la communiquer officiellement au gouvernement

du Roi. Le cabinet anglais avait hâte de nous rassurer quant à

l'existence de Méhémet-Ali en Égypte, et de faire ainsi disparaître

la chance de guerre que la dernière dépêche de M. Thiers faisait

entrevoir.

Mais dans la situation que les événements d'Orient et l'état des

esprits en France avaient faite au cabinet français, c'était là une

bien petite satisfaction et un calmant bien inefficace. La France se

sentait offensée et se croyait menacée. Elle voyait, dans le traité

du 15 juillet, une atteinte à sa dignité, et l'alliance des quatre

puissances pour résoudre, sans elle, la question égyptienne était,

à ses yeux, le présage d'une nouvelle coalition contre elle, dans

un avenir peut-être prochain. Les ennemis du gouvernement de 1830

fomentaient ce double sentiment, s'en promettant des chances pour

le plaisir de leurs passions et le succès de leurs desseins. Sous la

pression de l'irritation et de l'alarme publiques, le cabinet avait

pris et prenait chaque jour des mesures aussi graves qu'auraient pu

l'être, s'ils avaient éclaté, les périls qui semblaient approcher. Dès

le 29 juillet, des ordonnances du Roi avaient appelé à l'activité les

jeunes soldats encore disponibles sur les classes de 1836 et 1839, et

ouvert les crédits nécessaires pour augmenter l'effectif de la marine

de dix mille matelots, de cinq vaisseaux de ligne, de treize frégates

et de neuf bâtiments à vapeur. Des ordonnances du 29 septembre

prescrivirent la création de douze nouveaux régiments d'infanterie, de

dix bataillons de chasseurs à pied et de six régiments de cavalerie.

Des ordonnances du 5 août et du 21 septembre allouèrent des crédits

extraordinaires s'élevant à 107,829,250 francs pour l'accroissement du

matériel de l'armée et de son effectif en hommes et en chevaux. Le

13 septembre, le _Moniteur_ annonça que la grande oeuvre des

fortifications de Paris était résolue et que le gouvernement en

faisait immédiatement commencer les travaux: «Nous avons réuni les

deux systèmes, m'écrivait M. Thiers en me l'annonçant, qui tous deux

sont bons, qui réunis sont meilleurs, et qui n'ont qu'un inconvénient,

à mon avis fort accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est

pris, non pas avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que

notre sûreté est là, et que c'est le moyen infaillible de rendre une

catastrophe impossible.» Le 7 octobre enfin, au moment même où le

cabinet, par sa note du 8, déclarait sa résolution de ne pas consentir

à la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, une ordonnance

royale convoqua les Chambres pour le 28 de ce mois, et M. Thiers

m'écrivit le 9: «La position s'aggravant d'heure en heure, les

armements doivent être accélérés en proportion. Nous allons être à

489,000 hommes. Nous demanderons aux Chambres 150,000 hommes sur la

classe de 1841. Nous les demanderons par anticipation. Notre chiffre

sera alors de 639,000 hommes. Les bataillons mobiles de garde

nationale seront organisés sur le papier; et si un moment vient où le

coeur de la nation n'y tienne plus, devant un acte intolérable, devant

une des cent éventualités de la question, nous nous adresserons aux

Chambres et au Roi, et les uns et les autres décideront.»

Au même moment, et pour bien établir le sens comme la limite des

graves résolutions qu'il prenait, le cabinet rappela du Levant notre

escadre qui, en présence des événements engagés sur les côtes de

Syrie, attendait des instructions dans la rade de Salamine; il ordonna

qu'elle se concentrât à Toulon, dans le triangle formé par le port de

Saint-Florent et Alger, prête à se porter, au premier signal, sur

tous les points de la Méditerranée, particulièrement sur Alexandrie si

l'Égypte même était attaquée. Ce rappel de l'escadre fut, de la part

du cabinet français, un acte de courage politique; en présence d'une

grande fermentation nationale, et tout en prenant les grandes mesures

qu'il jugeait nécessaires pour faire face aux grands événements qu'il

croyait possibles, il ne voulut pas que la politique et l'avenir de

la France fussent à la merci d'un incident survenu entre des vaisseaux

français et anglais voisins les uns des autres, loin de leurs

gouvernements respectifs, et au bruit des coups de canon tirés par

l'escadre anglaise contre le client populaire de la France. Mais, dans

l'apparence, cette mesure était en contradiction avec l'ensemble de la

situation et l'attitude générale du gouvernement français; c'était

une précaution pacifique prise au milieu d'une prévoyance belliqueuse.

Elle fut vivement attaquée par les adversaires du gouvernement,

défendue avec embarras par ses amis, et elle produisit dans le public

une de ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le

pouvoir, même quand il a raison.

Ainsi éclataient les conséquences des erreurs qui, depuis l'origine de

la question égyptienne, avaient jeté et retenu dans de fausses voies

la politique de la France. Nous avions attaché à cette question une

importance fort exagérée; nous avions regardé les intérêts de

la France dans la Méditerranée comme bien plus engagés qu'ils ne

l'étaient réellement dans la fortune de Méhémet-Ali. Et en même temps

pourtant nous n'avions pas concentré, sur l'Égypte même et sur sa

transformation en État presque indépendant, tout notre désir et notre

effort. Nous avions, d'une part, fait à l'Égypte une trop grande place

dans notre politique générale, et de l'autre nous ne nous étions

pas empressés de saisir l'occasion et d'assurer, avec l'adhésion

de l'Europe, la consolidation, sous notre influence, de ce nouveau

démembrement de l'Empire ottoman. En soutenant toutes les prétentions

de Méhémet-Ali sur la Syrie, nous avions trop cédé à son ambition et

trop peu pensé à son établissement permanent sur les bords du Nil

qui avait, pour la France, bien plus de prix. En nous refusant aux

diverses concessions qui nous avaient été offertes pour le pacha,

nous avions aidé nous-mêmes au travail de l'empereur Nicolas pour nous

mettre mal avec l'Angleterre et nous isoler en Europe. Nous avions

tenu cette conduite dans la double conviction que Méhémet-Ali

défendrait puissamment ses conquêtes, et que, pour les lui enlever,

les quatre puissances unies dans le traité du 15 juillet auraient à

faire de grands efforts qui seraient ou vains, ou compromettants pour

la paix de l'Europe. Ces puissances commençaient à peine à agir, et

déjà les événements démentaient notre appréciation des forces et

des chances; déjà on pouvait pressentir que Méhémet-Ali résisterait

faiblement et qu'une escadre anglaise suffirait à le dompter. Et

pour une question si secondaire, pour ce client si peu en état de se

soutenir lui-même, nous avions compromis notre situation en Europe;

nous nous étions séparés de l'Angleterre; nous avions inquiété dans

leur indifférence pacifique l'Autriche et la Prusse; nous avions livré

ces trois puissances au travail hostile de la Russie. Et nous nous

trouvions seuls, en présence d'une alliance qui n'était pas, qui

ne voulait pas être, envers nous, une coalition agressive, qui

s'inquiétait pour elle-même bien plus qu'elle ne songeait à nous

menacer, mais qui réveillait chez nous les souvenirs encore brûlants

de nos luttes contre la grande coalition européenne, et qui suscitait

dans toute la France une fermentation pleine de colère et d'alarme.

Les erreurs qui avaient amené cette situation n'étaient celles de

personne en particulier, ni d'aucun parti, ni d'aucun homme: c'étaient

des erreurs publiques, nationales, partout répandues et soutenues,

dans les Chambres comme dans le pays, dans l'opposition comme dans le

gouvernement, au sein des partis les plus divers. Tous avaient placé

la question égyptienne plus haut que ne le voulait l'intérêt français;

tous avaient repoussé les transactions présentées; tous avaient

cru Méhémet-Ali plus fort et le dessein des quatre puissances plus

difficile qu'il ne l'était réellement. L'heure des mécomptes était

venue, et c'était le cabinet présidé par M. Thiers qui avait à en

porter le poids.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) · 第 19 / 67 题