Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.--Mes avertissements
à ce sujet.--Prévoyance du cabinet français.--Mon séjour au
château d'Eu.--Mes conversations avec le Roi Louis-Philippe et M.
Thiers.--État des esprits et dispositions du corps diplomatique à
Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France
et des quatre puissances signataires du traité du 15
juillet.--Instructions que je reçois en partant du château d'Eu.--Mon
retour à Londres.--Conversation avec le baron de Bülow.--Mon séjour
au château de Windsor.--Mes conversations avec le roi Léopold et
lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adressé le 31 août par
lord Palmerston au gouvernement français.--Ce qu'en pensa M.
Thiers.--J'insiste auprès de lui sur l'importance de sa réponse.--Deux
incidents: 1º conférence sur le renouvellement et l'extension des
conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres;
2º reprise de la négociation entre Paris et Londres pour le traité
de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents
français à Constantinople.--Réponse de M. Thiers.--Les plaintes sont
sans fondement.--Les événements se précipitent en Orient.--La Porte
ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à Alexandrie
pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer.--Attitude de
Méhémet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur
l'exécution du traité avant l'échange des ratifications.--Protocole
réservé du 15 juillet.--Échange des ratifications et communication
officielle du traité du 15 juillet.--Le comte Walewski à
Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Méhémet-Ali.--Mon
entretien avec lord Palmerston à ce sujet.--Ses soupçons sur l'action
exercée par le comte Walewski à Alexandrie.--M. Thiers me charge
de les démentir formellement.--Lord Palmerston reconnaît son
erreur.--Conseils de cabinet à Londres sur les propositions de
Méhémet-Ali.--Ils n'aboutissent à aucun résultat.--Exécution militaire
du traité du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce
la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte.--Comment lord
Palmerston explique et atténue cette mesure.--Dépêches de M. Thiers
des 3 et 8 octobre en réponse au _memorandum_ anglais du 31 août, et
sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali.--État des esprits
en France.--Résolutions et préparatifs militaires du
cabinet français.--Fortifications de Paris.--Convocation des
chambres.--L'escadre française est rappelée à Toulon.--Motifs et
effets de cette mesure.--Situation du cabinet français et ses causes.
Le jour même où je quittais Londres pour me rendre au château d'Eu,
le 6 août, le prince Louis-Napoléon, vers quatre heures du matin,
débarquait près de Boulogne et, avec son nom seul pour armée,
tentait une seconde fois la conquête de la France. Quel ne serait
pas aujourd'hui l'étonnement d'un homme sensé qui, après avoir dormi,
depuis ce jour-là, du sommeil d'Épiménide, verrait, en se réveillant,
ce prince sur le trône de France et investi du pouvoir suprême? Je ne
ne relis pas sans quelque embarras ce que disait tout le monde en 1840
et ce que j'écrivais moi-même de ce que nous appelions tous «une folle
et ridicule aventure» et de son héros. Quand je le pourrais en pleine
liberté, je ne voudrais pas, pour ma propre convenance, reproduire
aujourd'hui le langage qu'on tenait partout alors. La Providence
semble quelquefois se complaire à confondre les jugements et les
conjectures des hommes. Il n'y a pourtant, dans l'étrange contraste
entre l'incident de 1840 et l'Empire d'aujourd'hui, rien que de
naturel et de clair. Aucun événement n'a ébranlé la foi du prince
Louis-Napoléon en lui-même et dans sa destinée; en dépit des succès
d'autrui et de ses propres revers, il est resté étranger au doute et
au découragement. Il a deux fois, bien à tort et vainement, cherché
l'accomplissement de sa fortune. Il a toujours persisté à y compter,
et il a attendu l'occasion propice. Elle est enfin venue, et elle l'a
trouvé toujours confiant et prêt à tout tenter. Grand exemple de
la puissance que conserve, dans les ténèbres de l'avenir, la foi
persévérante, et grande leçon à quiconque doute et plie aisément
devant les coups du sort.
On a dit souvent que le gouvernement du roi Louis-Philippe avait eu
en 1840, soit à Paris, soit à Londres, le tort de ne faire aucune
attention aux menées bonapartistes, et de n'être informé de rien.
C'est une erreur; ni M. de Rémusat comme ministre de l'intérieur, ni
moi comme ambassadeur en Angleterre, nous n'étions tombés dans une
telle négligence. Dès le 2 avril, j'écrivis à M. de Rémusat: «Sachez
bien que je n'ai ici pas le moindre moyen de police, et que je ne puis
rien savoir ni rien apprendre, soit sur les Bonaparte, soit sur les
réfugiés d'avril. Si vous avez quelque agent direct qui corresponde
avec vous, faites-le-moi connaître. Si vous n'en avez pas, pensez à
ce qu'il peut convenir de faire.» M. de Rémusat me répondit le 15 mai:
«Je ne doute guère que le prince Louis Bonaparte ne se monte la tête
et ne tente quelque aventure. Je suis assez bien instruit de ce qui
le concerne. Cependant je vous le recommande et je vous prie de me
prévenir, au besoin, de ce que vous soupçonneriez.» Et le 8 juin: «Le
bonapartisme s'agite beaucoup. Je vous recommande toujours Son Altesse
Impériale.» Je lui écrivis le 30 juin: «Vous me demandez de faire
attention au parti bonapartiste. Ce n'est pas facile. Le parti se
pavane, fait grand bruit de lui-même. Le prince Louis est sans cesse
au Parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa loge, ses aides de camp
se tiennent debout derrière lui. Ils parlent haut et beaucoup;
ils racontent leurs projets, leurs correspondances. L'étalage des
espérances est fastueux. Mais quand on veut y regarder d'un peu près
et saisir ce qu'il y a de réel et d'actif sous ce bruit de paroles, on
ne trouve à peu près rien. Au sortir du Parc ou de l'Opéra, le prince
et le parti rentrent dans une vie assez obscure et oisive. Cependant
je sais qu'il est question d'équiper un bâtiment, d'attaquer en mer,
à son retour de Sainte-Hélène, la frégate chargée des restes de
Napoléon, et d'enlever ces restes comme une propriété de famille; ou
bien de suivre la frégate française et d'entrer avec elle au Havre
à tout risque.» En me remerciant de ces informations, M. de Rémusat
ajoutait le 12 juillet: «Les illusions d'émigrés sont folles, et je
ne peux tout à fait rejeter, sous prétexte d'extravagance, les projets
que l'on prête à Son Altesse Impériale. Les divers renseignements qui
me parviennent me représentent sa cour de Londres et sa cour de Paris
comme persuadées que le moment d'agir approche, et qu'il ne faut pas
attendre l'époque de la translation des restes de l'Empereur. Leur
désir serait d'opérer sur deux points à la fois. Metz paraît être
celui sur lequel ils agissent le plus. Lille est aussi fort travaillé.
Mais leur action se renferme dans un cercle bien étroit, et la masse
de la population et de l'armée y reste inaccessible. Cependant je
crois à une tentative.»
Le gouvernement du Roi ne saurait donc, à cette occasion, être taxé
d'imprévoyance, et il était pleinement dans son droit lorsqu'il disait
dans le _Moniteur_ du 8 août 1840: «Le gouvernement savait depuis
assez longtemps que Louis Bonaparte et ses agents avaient le projet de
devancer l'époque de la translation des restes de l'Empereur Napoléon
pour occuper d'eux le public par quelque tentative inattendue. Des
émissaires avaient sans cesse voyagé de Paris à Londres, de Londres
à nos places de guerre, pour étudier l'esprit de nos garnisons et
se livrer à ces manoeuvres, aussi vaines que coupables, qui sont un
passe-temps pour certains esprits. Depuis quelques jours, il n'était
plus permis de douter que le moment de l'action ne fût arrivé. Des
ordres et des avertissements avaient été donnés en conséquence dans
toutes les villes que désignaient les chimériques espérances des
habitués de _Carlton-Gardens_, et sur tous les points du littoral ou
de la frontière. C'est sur la ville de Boulogne que Louis Bonaparte,
entouré de presque tous ses partisans, a tenté ce coup de main qui
vient d'échouer d'une manière si prompte et si définitive.»
Au premier moment et dans l'embarras de trouver une explication à
cette étrange tentative, le soupçon courut à Paris que le gouvernement
anglais, piqué d'humeur contre le gouvernement français, pouvait
bien n'y avoir pas été étranger. Ce soupçon n'avait pas le moindre
fondement. Le baron de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres en mon
absence, écrivit le 7 août à M. Thiers:
«Le grand incident de la journée d'hier est la nouvelle du
débarquement de Louis-Napoléon à Boulogne. Les rapports sont parvenus
par un exprès au _Morning-Post_ qui a publié une troisième édition.
L'impression a été d'abord celle d'une incrédulité absolue dans la
folie d'une semblable entreprise, et je n'ai rencontré que des gens
convaincus que la nouvelle était une pure spéculation de Bourse. Cette
nuit, les détails sont arrivés; j'ai reçu moi-même, par courrier,
les dépêches télégraphiques officielles du sous-préfet de Boulogne
au ministre de l'intérieur, et tous les journaux contiennent le
récit plus ou moins exact des faits qui ont suivi le débarquement de
Louis-Napoléon. Il faut avoir habité longtemps l'Angleterre pour se
persuader qu'une entreprise de cette nature puisse se préparer
et s'accomplir dans le port de Londres sans qu'il en parvienne
au gouvernement anglais la moindre connaissance officielle. C'est
cependant la vérité et ma conviction est que lord Normanby[15], je
ne dirai pas sur un avertissement formel, mais sur un simple soupçon,
n'eût pas perdu un moment pour informer le gouvernement français,
par l'organe de son ambassade à Londres. Le journal ministériel de ce
soir, _le Globe_, contient un démenti officiel de la visite que lord
Palmerston aurait faite à Louis-Napoléon, ou qu'il aurait reçue de
lui. Des journaux français, ce fait, raconté sur je ne sais quelle
autorité, avait repassé dans la presse anglaise. J'ai cru devoir
provoquer cette rectification, par un billet confidentiel, que j'ai
adressé ce matin à lord Palmerston.» Et le lendemain, 8 août, M. de
Bourqueney ajoutait: «Lord Palmerston, qui avait répondu hier à mon
billet du matin en publiant, dans _le Globe_, le démenti officiel de
sa prétendue visite à Louis-Napoléon, m'a fait prier de me rendre
chez lui dans la soirée; et là, en termes plus explicites que ne le
comportait la courte dénégation du journal ministériel, il m'a donné
sa parole d'honneur que, depuis plus de deux ans, ni lui, ni lord
Melbourne, n'avaient aperçu la figure de Louis-Napoléon: «Je vous
parle ainsi, m'a-t-il dit, non assurément pour repousser jusqu'à
l'apparence d'une initiation aux projets de cet insensé; je
n'accepterais pas la défense sur ce terrain.--L'attaque, ai-je repris,
est pour le moins aussi loin de ma pensée.--Mais, a continué lord
Palmerston, les faits doivent être bien établis; vous connaissez le
laisser-aller, les habitudes officielles anglaises, et vous savez
que nous aurions pu, mes collègues ou moi, accorder un rendez-vous
à Louis-Napoléon, nous rencontrer par chance en maison tierce, avoir
enfin avec lui je ne sais quel rapport de hasard ou de société.
Eh bien, il n'en est rien; je vous répète, sur l'honneur, que nous
n'avons pas aperçu la figure de Louis-Napoléon ou d'un seul des
aventuriers qui l'accompagnaient. Il m'est démontré que la nouvelle
d'une visite faite ou reçue a été imaginée d'ici et transmise aux
journaux français, soit pour accréditer le mensonge d'un appui
indirect, soit pour aigrir et compromettre les relations de nos deux
gouvernements.»
[Note 15: Alors ministre de l'intérieur à Londres.]
En arrivant le 7 août au château d'Eu, je trouvai le Roi, M. Thiers et
tout leur entourage à la fois très-animés et très-tranquilles sur ce
qui venait de se passer; ils y voyaient en même temps l'explosion et
la fin des menées bonapartistes; on s'en étonnait et on s'en moquait:
«Quel bizarre spectacle, disait-on; Louis-Napoléon se jetant à la nage
pour regagner un misérable canot au milieu des coups de fusil de
la garde nationale de Boulogne, pendant que le fils du roi et deux
frégates françaises voguent à travers l'Océan pour aller chercher à
Sainte-Hélène ce qui reste de l'Empereur Napoléon!» Notre rendez-vous
pour parler des affaires d'Orient fut un peu dérangé par cet incident;
le Roi et M. Thiers partirent d'Eu le 8 août au soir pour aller tenir
un conseil à Paris, et convoquer la Cour des pairs appelée à juger
le prince Louis et ses compagnons. J'en profitai pour me donner
le plaisir d'aller voir à Trouville mes enfants et ma mère qui me
reçurent, mes enfants avec les charmants transports de leur jeune
tendresse, et ma mère avec ce mélange de vivacité méridionale et de
gravité pieusement passionnée qui faisait l'attrait comme la puissance
de sa nature. En me promenant avec eux sur la plage et les coteaux
de Trouville, je me reposai un moment de l'Égypte, de Londres et de
Paris. De retour au château d'Eu le 11 août, j'y retrouvai le Roi
et M. Thiers, et nous passâmes deux jours en conversation intime
et continue sur les affaires d'Orient, les nouvelles de Syrie et
d'Égypte, les complications européennes, les intentions, les idées,
les forces des acteurs, et sur la conduite qu'avait à tenir la France
dans les diverses chances de l'avenir. Il y avait grand accord dans
le langage, et je dirai aussi, à ce moment, dans la pensée du Roi
Louis-Philippe et de son ministre; on pouvait bien, en y regardant de
près, pressentir entre eux une différence; le Roi, le plus animé en
paroles, se promettait qu'en définitive la paix européenne ne serait
pas troublée, et M. Thiers, en désirant aussi le maintien de la paix,
se préoccupait vivement de la chance de guerre et des moyens d'y faire
face si les événements nous y jetaient. Ils voulaient l'un et l'autre
être en harmonie avec la susceptibilité belliqueuse qui éclatait dans
le pays, inquiets pourtant, au fond de l'âme, l'un d'avoir un jour à
y résister, l'autre d'être un jour appelé à s'y associer; mais ils
échappaient pour le moment à cette inquiétude, convaincus l'un et
l'autre que la forte résistance de Méhémet-Ali et les embarras qui
en résulteraient pour les quatre puissances alliées fourniraient à
la France l'occasion de reprendre, sans guerre, dans la question
d'Orient, sa place et son influence. «On s'est trompé à Londres dans
ce qu'on a fait, et on le verra bientôt. Le pacha ne cédera point et
ne fera point de folie. La coercition maritime ne signifiera rien. On
n'entreprendra pas la coercition par terre.» C'était là ce qu'on me
répétait sans cesse. Lord Palmerston m'avait dit souvent à Londres:
«Je ne comprends pas que votre gouvernement ne soit pas de mon avis.»
Le roi Louis-Philippe et M. Thiers me tenaient, sur lord Palmerston,
le même langage. Il est rare que les esprits même les plus distingués
s'écoutent et se comprennent bien les uns les autres; chacun s'enferme
dans son propre sens comme dans une prison où nul jour ne pénètre, et
c'est du fond de cette prison que chacun agit. La diversité obstinée
des informations et des appréciations sur l'état des faits en Orient
a été, en 1840, entre Paris et Londres, le véritable noeud de la
situation et la cause déterminante des résolutions.
Pendant qu'au château d'Eu nous délibérions, le Roi, M. Thiers et moi,
sur les diverses chances de l'avenir, on se préoccupait vivement à
Londres de l'attitude de la France, du langage de nos journaux, de
l'ardeur du sentiment public, et des préparatifs militaires dont on
parlait beaucoup sans en bien connaître la nature ni la mesure. Chaque
fois qu'ils voyaient le baron de Bourqueney, les ministres d'Autriche
et de Prusse lui témoignaient leur sollicitude et leur désir qu'on
trouvât une façon convenable de faire rentrer le gouvernement français
dans la négociation dont, à tort peut-être, quoique sans dessein
blessant, le traité du 15 juillet l'avait exclu: «Quand portez-vous au
pacha vos premières propositions? demanda M. de Bourqueney au baron de
Bülow.--Mais tout de suite; le courrier pour Constantinople est parti,
je crois, deux jours avant la signature du traité.--Comment? vous
n'attendez donc pas, pour l'exécuter, que les ratifications en soient
échangées?» dit M. de Bourqueney d'un ton surpris, et M. de Bülow,
surpris à son tour, lui répondit avec quelque embarras: «En effet, la
première sommation de la Porte au pacha doit précéder la ratification;
mais ce n'est pas nous qui faisons une proposition au pacha; c'est la
Porte.» Le baron de Neumann ne tenait pas un langage moins caressant:
«Il est impossible, disait-il à M. de Bourqueney, qu'après dix ans de
sagesse tous les gouvernements de l'Europe ne se donnent pas la main
pour travailler en commun au dénoûment pacifique de la crise actuelle.
Pour nous, nous vous donnerons bien la preuve de la pureté de nos
intentions; nous ne lèverons pas un soldat, nous n'achèterons pas
un cheval, nous ne fondrons pas un canon; et il en sera de même en
Prusse. Qu'avant de faire un pas nouveau dans la carrière où tous les
pas engagent et entraînent si rapidement, votre gouvernement attende
les premières paroles du prince de Metternich; vous connaissez son
respect personnel pour votre souverain; vous savez son dévouement
absolu au repos de l'Europe; M. de Sainte-Aulaire est retourné à
son poste; qu'on patiente à Paris jusqu'à l'arrivée des premières
dépêches.»
Le 11 août, la reine Victoria prorogea en personne la session du
parlement. On avait dit à M. de Bourqueney que le discours de la
couronne contiendrait l'expression spéciale et formelle du sentiment
le plus amical pour la France, et une phrase dans ce sens avait en
effet été discutée dans le conseil. Elle ne se retrouva pas dans
le discours publiquement prononcé; la reine se borna à rappeler (en
insistant sur le mot _amical friendly_) la médiation amicale de la
France dans le différend de l'Angleterre avec le roi de Naples; et en
faisant des voeux pour le maintien de la paix générale, elle s'abstint
de toute allusion aux événements qui pourraient rendre, plus tard,
l'intervention du parlement nécessaire. On avait craint, dit-on à M.
de Bourqueney, que des avances trop marquées ne fussent mal reçues en
France par la presse, et ne fournissent, à la guerre des journaux des
deux pays, un nouvel aliment. Mais dans les réunions, soit de la cour,
soit du monde, qui suivirent la clôture de la session, les égards pour
la France et ses représentants furent de plus en plus marqués: «Hier,
chez la reine, écrivait le 11 août, M. de Bourqueney à M. Thiers, le
duc de Wellington s'est approché de moi; il croyait me parler bas,
mais sa surdité l'empêche de mesurer la portée de sa voix, et tous
ceux qui étaient présents dans le salon de la reine l'ont entendu me
dire: «Moi, j'ai une ancienne idée politique bien simple, mais bien
arrêtée; c'est qu'on ne peut rien faire dans le monde pacifiquement
qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle compromet la paix.
Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec la France.»
Le roi des Belges se trouvait alors en Angleterre, et parmi ceux qui
sentaient la nécessité de s'entendre avec la France, nul ne la sentait
aussi vivement que lui. Il était à la fois intéressé et impartial
dans la question; pour l'affermissement de son nouvel État et de son
nouveau trône, il avait besoin de la paix européenne; il tenait, par
des liens presque également intimes à la France et à l'Angleterre,
et il n'était engagé, par aucun intérêt direct ni par aucun acte
personnel, dans leur dissentiment en Orient. Aux lumières naturelles
de cette situation se joignaient celles d'un esprit aussi fin que
sensé et plein de ressources dans sa judicieuse prévoyance. Il avait
conçu et il essaya de faire accueillir à Londres une idée qui lui
paraissait propre à couper court aux périls de l'avenir comme aux
embarras du présent: «La convention du 15 juillet, disait-il, ne sera
véritablement abolie dans ses désastreux effets sur l'opinion de la
France que le jour où elle sera remplacée par un traité entre les cinq
puissances dont le but avoué soit l'indépendance et l'intégrité de
l'Empire ottoman. C'est par un semblable traité, et en résolvant ainsi
la question européenne, qu'on donnera à la France l'occasion et le
moyen de sortir de l'isolement où on l'a mise à propos de la question
égyptienne.» Il écrivit, sur ce thème, d'abord au roi Louis-Philippe,
puis à M. Thiers, et pendant mon séjour au château d'Eu, sa
proposition fut le sujet de nos derniers entretiens. D'un commun
accord, nous la jugeâmes très-acceptable si, en garantissant, dans son
_statu quo_ actuel, l'intégrité de l'Empire ottoman, le nouveau traité
entre les cinq puissances s'appliquait au pacha comme au sultan,
vidait ainsi la question égyptienne comme la question européenne, et
prenait la place du traité du 15 juillet conclu seulement à quatre.
«Mais si au contraire, disait M. Thiers, le traité à cinq n'avait pas
pour but de garantir le _statu quo_ pour tout le monde, si par exemple
il contenait la garantie de l'existence de l'Empire turc en laissant
exécuter le traité à quatre qu'on vient de stipuler, ce qu'on ferait
n'aurait aucun sens. Tandis qu'on exécuterait à notre face le vice-roi
d'Égypte, contre nos intérêts et nos désirs, nous signerions, avec
les quatre exécuteurs, un traité à cinq contre les dangers futurs de
l'Empire ottoman, uniquement pour faire quelque chose à cinq. Nous
ressemblerions à des enfants mécontents qui ont pleuré et fait du
tapage pour qu'on leur ouvrît une porte qu'on leur aurait fermée. Cela
n'aurait ni sens ni dignité.»
Je reçus donc le 14 août, en quittant le château d'Eu pour retourner à
Londres, une instruction confidentielle portant:
«Deux projets:
1º Le _statu quo_ garanti;
2º La médiation de la France.
«_Premier projet_. Les cinq puissances garantiraient l'état actuel des
possessions ottomanes, dont l'arrangement de Kutahié serait la base.
Le pacha n'aurait aucune hérédité. Si le pacha, ou tout autre, voulait
envahir les États du sultan, les cinq puissances, la France comprise,
emploieraient leurs forces contre l'envahisseur. L'avantage de ce
projet est de ne pas exiger de recours au pacha.
«_Deuxième projet_. Le pacha chargerait la France de traiter pour
lui. La France négocierait pour le compte du pacha, et les quatre
puissances traiteraient de nouveau avec elle. L'Égypte héréditaire
et la Syrie viagère seraient la base de l'arrangement. Ce projet
a l'inconvénient de dépendre d'une circonstance étrangère à nos
volontés, c'est que le pacha demande à la France de négocier pour lui.
«Ce second projet ne devrait être proposé que s'il y avait chance
de le faire accueillir, de manière surtout à ne pas compromettre la
dignité de la France en ayant l'air de vouloir la faire rentrer dans
une négociation qu'on lui a fermée.»
Quand je m'embarquai à Calais le 15 août, le vent était violent, la
mer grosse; le capitaine de mon paquebot, _le Courrier_, jugea que
l'entrée du port de Douvres serait difficile, et nous nous dirigeâmes
sur Ramsgate. Je n'y étais pas attendu; mais la disposition des
pavillons et deux coups tirés de mon bord annoncèrent la présence de
l'ambassadeur de France, et à mon entrée dans le port après les saluts
d'usage, je trouvai réunies sur la jetée, non-seulement les autorités
locales, mais presque toute la population qui me reçut avec les
_hourras_ de la bienveillance la plus empressée. Les peuples libres
et bien instruits de leurs affaires s'associent à la politique de leur
gouvernement, et saisissent avec un prompt instinct les occasions de
la servir. On voulait, à Ramsgate, me témoigner qu'il n'y avait en
Angleterre que des dispositions amicales pour la France, et qu'on
espérait bien qu'un dissentiment momentané sur une question spéciale
ne nuirait pas à leurs bons rapports. Je trouvai, en arrivant à
Londres, une invitation de la reine Victoria au château de Windsor
pour le mardi 18 août et les deux jours suivants. Le roi et la reine
des Belges devaient y passer encore ces trois jours-là, et toute la
cour y était réunie, ainsi que plusieurs des ministres, notamment
lord Melbourne et lord Palmerston. Sans désavouer la politique de leur
cabinet dans la question d'Égypte, la souveraine et le peuple, Windsor
et Ramsgate avaient également à coeur de marquer que cet incident ne
changeait rien, dans la politique générale, à leurs sentiments et à
leurs desseins.
Pendant les deux jours que je passai à Londres avant de me rendre à
l'invitation de la reine, tous les membres du corps diplomatique qui
s'y trouvaient encore vinrent me voir, curieux et inquiets de ce que
je rapportais du château d'Eu. Je n'eus garde de les instruire ni de
les rassurer; il nous convenait d'entretenir leurs alarmes par
mon silence. Avec le baron de Bülow seul j'eus un long et sérieux
entretien. Il était sur le point de partir pour Berlin; la mort du
roi Frédéric-Guillaume III l'y rappelait; on disait que le nouveau
souverain Frédéric-Guillaume IV lui destinait le ministère des
affaires étrangères, et quand on lui en parlait, il ne se récriait
pas. Je savais que sa cour avait ratifié le traité du 15 juillet et
que ses instructions à ce sujet lui étaient arrivées. Ce fut par là
qu'il engagea lui-même la conversation: «On s'étonne, me dit-il,
que nous ayons ratifié ce traité; on nous en témoigne de l'humeur.
Pouvions-nous faire autrement? Par la note du 27 juillet 1839, nous
avions promis de faire quelque chose. On faisait quelque chose. Je
n'avais qu'une instruction générale, faire comme l'Autriche.
J'ai signé; on a ratifié. Mais ma cour, vous le savez bien, est
parfaitement désintéressée et presque étrangère dans la question; elle
n'y est entrée et elle n'y reste que pour concilier, pour aider aux
transactions, pour prévenir tout choc fâcheux et maintenir la paix.
--«Ce dont nous nous plaignons précisément, lui dis-je, ce que je vous
reproche, permettez-moi le mot, c'est que vous n'ayez pas fait cela;
c'est que vous n'ayez pas, vous et l'Autriche, pris en ceci toute
votre place et joué tout votre rôle. Oui, vous êtes des conciliateurs
naturels; vous voulez les transactions, les solutions pacifiques.
Pourquoi donc vous êtes-vous laissé entraîner dans d'autres voies?
Pourquoi vous êtes-vous associés aux résolutions extrêmes, aux moyens
de coercition, aux chances de guerre? Il vous était facile d'arrêter
tout cela; vous n'aviez qu'à n'en pas être. Mais au lieu de faire
prévaloir votre politique, vous vous êtes mis à la suite d'une
politique qui n'est pas la vôtre. Ne vous blessez pas de mes paroles;
vous avez agi, non en puissances modératrices, mais en puissances
secondaires; vous pouviez, vous deviez être des médiateurs; vous vous
êtes faits des satellites. Je ne sais ce qu'on en dit en Allemagne;
mais en France d'où je viens, les gens sensés, les amis de la paix ne
vous comprennent pas. Et il vous était si aisé de faire autrement! Un
peu de résistance passive, sans le moindre danger!
--«Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites là, reprit M. de
Bülow, évidemment un peu embarrassé du reproche; mais cela fût-il
vrai, le fond de nos intentions et de notre situation subsiste
toujours, et nous n'avons pas dessein d'en sortir. Nous sommes
toujours des modérateurs. Les ratifications du traité n'ont pas
l'importance qu'on leur attribue.
--«Je ne sais pas quelle importance auront, en fait, les
ratifications; ce que je sais, c'est que chaque nouvel acte qui
confirme ou développe la convention du 15 juillet, chaque nouveau
pas dans cette voie redouble le sentiment d'offense et d'irritation
qu'elle a excité en France. Mes amis, les conservateurs français,
luttent depuis dix ans, avec une constance infatigable, contre les
passions anarchiques ou belliqueuses; depuis dix ans, ils défendent
en Europe, et pour toute l'Europe, l'ordre établi et la paix; ils ont
fait de grands efforts, de pénibles sacrifices; ils ont soutenu
des mesures difficiles, des lois fortes; et au bout de dix ans, ils
apprennent un beau jour que, sans le concours de la France, en se
cachant d'elle, on a pris des résolutions qui, pour un très-petit,
très-lointain, très-problématique motif, mettent en péril cette
politique pacifique, ces alliances pacifiques qu'ils avaient si
laborieusement soutenues et fait triompher. Ils sont blessés; ils
trouvent qu'on a manqué envers leur pays, envers leur Roi, envers
eux-mêmes, de reconnaissance et d'égards, comme de prudence sur le
fond des choses, et ils sont irrités en même temps qu'inquiets.
--«Je ne comprends pas, me dit vivement M. de Bülow, je n'accepte pas
ce reproche de résolutions prises contre vous en se cachant de vous;
vous saviez d'avance tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on voulait;
soyons justes; la France n'a-t-elle pas cherché à faire prévaloir,
sans nous, sa pensée politique? N'a-t-elle pas cherché à amener, entre
Constantinople et Alexandrie, un arrangement direct, c'est-à-dire
précisément ce que, par la note du 27 juillet 1839, nous avions tous,
vous comme nous, engagé le sultan à ne pas faire? La France
aussi avait signé cette note; comme on se serait moqué de nous si
l'arrangement direct avait eu lieu! Comme on aurait dit, et avec
raison, que la France avait réglé seule, et à son gré, les affaires
d'Orient! Mais tout cela est passé; personne n'a plus rien à y faire,
ni rien à gagner à s'en occuper. Parlons du présent qui nous presse
tous.
--«La France est étrangère à la situation présente; ce n'est pas
elle qui l'a faite; on l'a mise en dehors; elle se tient en dehors et
n'agit que pour son propre compte.
--«C'est précisément ce qu'il faut faire cesser; il faut que la France
rentre dans les affaires d'Orient; il faut en chercher les moyens.
Nous avons pensé à un second _memorandum_ par lequel, après l'échange
des ratifications, les quatre puissances donneraient de nouveau à
la France, sur les motifs, le sens, la portée de la convention du 15
juillet, les explications les plus complètes, les plus rassurantes,
et s'engageraient même, entre elles, à ne jamais rechercher, dans
l'Empire ottoman, aucun agrandissement territorial, aucun avantage
exclusif. Il y a lieu de croire que M. de Brünnow lui-même signerait
sans difficulté cet engagement. Mais allons à quelque chose de plus
direct, de plus pratique; voyons ce que les événements prochains vont
amener. Méhémet-Ali acceptera ou refusera les propositions que va lui
adresser la Porte. S'il accepte, tout est fini, pour vous comme pour
nous. S'il refuse, c'est alors qu'il faudra reprendre l'affaire en
considération et tâcher de vous y rappeler. Vous savez l'idée du
roi Léopold, une grande mesure européenne, un traité entre les cinq
grandes puissances qui garantirait l'état actuel des possessions de la
Porte et le _statu quo_ de l'Orient.
--«Cela serait bon, repris-je, si le _statu quo_ était garanti pour
tout l'Orient et pour tout le monde en Orient, c'est-à-dire si la
question des rapports de la Porte avec l'Égypte était réglée en même
temps que celle des rapports de la Porte avec l'Europe, et par le
même traité des cinq grandes puissances. Mais un traité général qui
laisserait subsister les traités partiels, entre autres la convention
du 15 juillet et le traité d'Unkiar-Skélessi, serait une vanité et
presque une dérision. Que tout traité partiel tombe; qu'un traité
général place sous la garantie des cinq grandes puissances, pour tous
et contre tous, l'état actuel des possessions de la Porte, on aura
rendu à l'Europe un grand service, et nous sommes prêts à nous y
associer.
--«Je vous comprends: à cette seule condition en effet on peut en
finir et sortir de la situation actuelle. Mais la difficulté sera
extrême pour en finir à Londres, directement avec lord Palmerston
et en restant dans l'ornière où nous sommes engagés. Il faut
non-seulement vous faire rentrer dans l'affaire, mais la déplacer, la
porter ailleurs. Quand le pacha aura répondu, s'il refuse, il y a plus
d'une manière de se rapprocher de vous. Nous vous avons demandé votre
concours moral, votre influence à Alexandrie; nous pouvons rentrer
dans cette voie. J'ai entendu dire aussi que M. Thiers, sans
s'expliquer, aurait parlé à lord Granville d'une hypothèse, je ne sais
pas bien, dans laquelle le pacha, pour toute réponse, s'en remettrait
à la France. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière que vous soyez
rappelés dans la question, quand on recommencera à la traiter pour la
résoudre à cinq, croyez-moi, ce n'est pas à Londres, c'est à Vienne
qu'il faut la porter. Le prince de Metternich n'est pas engagé comme
lord Palmerston. Lord Palmerston lui cédera ce qu'il ne cédera pas
à M. Thiers. Vienne est plus près de l'Orient, plus au centre de
l'Europe. Les vues pacifiques, la politique de transaction prévaudront
plus aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est
tenu, depuis quelque temps, fort à l'écart; mais n'en doutez pas,
si la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament
politique, il en serait charmé, et il ferait tout pour y réussir.
C'est là l'idée qui m'est venue et que je crois pratique. Je vais en
écrire à ma cour.»
Sans m'engager à rien, en écoutant avec une attention de bonne grâce,
mais point empressée, je reconnus qu'en effet il y avait là une
idée qui pouvait être utile, et qu'il fallait voir quel cours les
événements permettraient de lui donner.
Une heure après mon arrivée au château de Windsor, le 18 août,
j'eus, avec le roi Léopold, une première conversation: «Je m'occupe
assidûment de nos affaires, me dit-il, et je crois avoir déjà gagné
du terrain. J'ai trouvé ici le duc de Wellington dans les dispositions
les plus raisonnables, et il m'a été fort utile. Il n'aime guère le
pacha qui ne devrait pas, dit-il, posséder Saint-Jean d'Acre; mais le
maintien de la paix et la nécessité de s'entendre avec la France sont,
à ses yeux, l'intérêt dominant auquel tout doit être subordonné. Il
blâme le procédé du cabinet anglais envers le vôtre, et toute la façon
dont l'affaire a été conduite. Il accuse lord Ponsonby d'avoir
fait tout le mal. Je l'ai amené à avoir avec lord Melbourne un long
entretien dans lequel il lui a dit tout cela en concluant qu'il
fallait chercher quelque arrangement qui fît rentrer la France dans la
question et qui assurât la paix. Je suis sûr que cet entretien a fait,
sur lord Melbourne, une impression profonde, et qu'il en a parlé à
lord Palmerston qui est lui-même troublé et inquiet. Ils sont l'un
et l'autre fort disposés à accueillir mon idée d'une grande mesure
européenne, d'un traité entre les cinq puissances pour garantir,
contre tout ennemi et tout danger, l'état actuel des possessions de
la Porte. C'est la seule manière d'en finir réellement; sans cela, la
situation actuelle, ou quelque chose d'analogue, pourra toujours
se renouveler, et nous serons, quant à l'Orient, dans une crise
permanente.
--«Votre Majesté a grande raison, dis-je au Roi; rien n'est plus
désirable qu'une mesure définitive qui place l'état actuel de l'Empire
ottoman sous la garantie des cinq puissances, et prévienne le retour
de ces ébranlements presque périodiques dont nous souffrons. Mais
il faut, Sire, que ce soit bien réellement l'état actuel de l'Empire
ottoman qui se trouve ainsi garanti dans toutes ses parties, pour tout
le monde et contre tout le monde. Il faut que le _statu quo_ et la
garantie s'appliquent au pacha d'Égypte comme au sultan, et que le
traité général entre les cinq puissances fasse tomber tous les traités
partiels par lesquels on a tenté sans succès de résoudre cette grande
question qui ne peut être résolue que dans son ensemble et par le
concert de tous. Que le traité d'Unkiar-Skélessi, d'une part, et
celui du 15 juillet dernier de l'autre, soient remplacés par un traité
européen qui garantisse et impose à la fois, à tous les éléments de
l'Empire ottoman, le _statu quo_ et la paix; alors l'Europe aura fait
vraiment en Orient acte de sagesse, et sa sécurité sera fondée.
--«Oui, sans doute, reprit le roi Léopold, c'est là le but qu'il
faut atteindre. Je n'ai pas encore parlé à lord Palmerston de cette
nécessité que le _statu quo_ s'applique à tous, au pacha comme au
sultan, et que le traité du 15 juillet tombe devant le traité général.
Ce sera là le point difficile: j'entamerai demain, avec lui, la
conversation à ce sujet.
--«J'attendrai que Votre Majesté veuille bien m'instruire de ce
qu'elle aura fait et de ce que lord Palmerston lui aura répondu.
Dans la situation qu'on a faite à la France, mon attitude est
nécessairement immobile et expectante. Je n'ai rien à demander, rien
à proposer. On nous a laissés en dehors; nous nous tenons en dehors,
jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que cela a de graves inconvénients pour
tous, et qu'on nous rouvre une porte convenable.»
Le lendemain 19, après le déjeuner, le roi Léopold voulut me revoir
avant d'entrer en conversation avec lord Palmerston: «Entendons-nous
bien, me dit-il, et rendons-nous compte bien exactement de ce que nous
voulons faire; c'est le système du _statu quo_ garanti par les cinq
puissances, et garanti au profit de tous comme contre tous, que je
vais exposer et soutenir.--Oui, Sire, et les avantages en sont si
grands, si évidents que, si rien n'était compromis, tout le monde,
j'ose le dire, s'empresserait de l'adopter. Ce système vide à la
fois toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de
Constantinople; il dissipe les périls du présent et prévient ceux de
l'avenir; il ne met l'Europe à la merci, ni du sultan, ni du pacha.
Les cinq puissances traitent ensemble et elles n'ont rien à demander
ni à attendre de personne pour mettre leurs résolutions en vigueur. On
ne peut pas dire que ce système est trop favorable à Méhémet-Ali, car,
d'une part, il ne lui accorde point, pas plus en Égypte qu'en Syrie,
l'hérédité qui est le but avoué de son ambition; d'autre part, il lui
interdit toute ambition nouvelle, tout agrandissement territorial
en associant la France aux mesures de coercition qui seraient alors
prises contre lui. Certes il n'y a aucune politique qui donne, au
repos de l'Europe, plus de garanties, et qui prouve, de la part des
puissances décidées à l'adopter, plus de désintéressement.
--«Cela est vrai, parfaitement vrai, reprit le roi Léopold; mais
la question n'est pas entière; les objections, les difficultés ne
manqueront pas. Il y a un autre système dont vous vouliez me parler.
--«Oui, Sire, et le voici. Dans le cas où le pacha, sommé par la
Porte, demanderait à la France de traiter pour lui, et où les quatre
puissances, de leur côté, manifesteraient, sur cette demande du
pacha, le désir de rentrer en négociation avec la France, l'Égypte
héréditaire et la Syrie viagère pourraient être, dans l'opinion
du gouvernement du Roi, la base de l'arrangement. Mais, je dois le
répéter à Votre Majesté, sur ce second système comme sur le premier
dont Votre Majesté a elle-même suggéré l'idée, la France n'a rien à
demander ni à offrir, et sa dignité ne lui permet de reparaître, dans
une question qu'on a essayé de résoudre sans elle, que lorsqu'on y
sentira la nécessité de sa présence. J'ajoute que le second système
a le grave inconvénient d'exiger le recours au pacha; et si le pacha
refuse son assentiment, il peut, en passant le Taurus et en menaçant
Constantinople, plonger l'Europe dans cette extrême confusion que nous
voulons tous éviter.»
Le roi Léopold en convint: «Mais, dit-il, dans le cas où, pour adopter
le système du _statu quo_ garanti au profit de tous, on exigerait de
Méhémet-Ali quelque concession, celle du district d'Adana par exemple,
de sorte que le _statu quo_ ne fût pas exactement, pour le pacha,
celui de l'arrangement de Kutahié, que croiriez-vous possible?»
Je répondis que je n'avais, à ce sujet, aucune instruction.
Dans la matinée, le roi Léopold eut en effet, avec lord Palmerston,
une conversation de plus de deux heures; et le soir, lorsque je
m'approchai pour prendre congé de lui, car je devais quitter Windsor
le lendemain matin, il me tira à l'écart: «J'ai ouvert la brèche,
me dit-il; le sentiment de la gravité de la situation est réel; mais
l'obstination est grande; il y a de l'amour-propre blessé, de la
personnalité inquiète; les noms propres se mêlent aux arguments, les
récriminations aux raisons. Lord Palmerston persiste d'ailleurs à dire
que Méhémet-Ali cédera, soit sur la sommation de la Porte, soit sur le
premier emploi des moyens coercitifs. Il y a pourtant un grand pas
de fait; l'idée d'un traité entre les cinq puissances pour garantir
l'Empire ottoman est fort accueillie; la nécessité de faire rentrer
la France dans la question est fort sentie. Je resterai encore ici
quelques jours. Je continuerai: il faut de la patience et marcher pas
à pas.»
Il me fut évident que le roi Léopold n'avait pas gagné, auprès de lord
Palmerston, beaucoup de terrain, et je doutai fort qu'en prolongeant
son séjour à Windsor il en pût gagner davantage, car je savais que
lord Palmerston devait retourner ce jour même à Londres, et de là se
rendre, le 22 août, à Tiverton où l'on annonçait un _meeting_ qui lui
fournirait l'occasion de parler de l'état des affaires. Pendant mon
séjour à Windsor, je n'échangeai, ni avec lord Palmerston, ni avec
lord Melbourne, pas une parole politique; ils ne m'en adressèrent
aucune; je n'en prononçai et n'en provoquai aucune. Lord Palmerston
paraissait un peu abattu; lord Melbourne, contre son habitude, avait
l'air soucieux; ils avaient l'un et l'autre, avec moi, leur courtoisie
accoutumée; la Reine et le prince Albert me traitaient avec une
bienveillance qui voulait avoir, sans le dire, une signification
politique; mais je quittai Windsor, le 20 août, convaincu qu'au
fond rien n'était changé dans la situation, et que les événements
suivraient le cours très-obscur que le traité du 15 juillet leur avait
imprimé.
Ce que j'observai en rentrant à Londres, soit dans le gouvernement,
soit dans le public, ne fit que me confirmer dans cette conviction.
Mon attitude silencieuse était fort remarquée; on se demandait, on me
demandait ce qui s'était fait à Eu, à Windsor, ce qu'il y avait enfin
de nouveau. Ma réponse, directe ou indirecte, était toujours: «Rien.
La France n'a changé ni de sentiments, ni d'intentions; elle désire
toujours la paix; elle est toujours étrangère à toute vue d'ambition;
mais elle se tient dans la position qu'on lui a faite, et elle se
prépare aux événements qu'on a semés.» La solitude de Londres à cette
époque et la réserve que je gardais rendaient pour moi les occasions
et les moyens d'information assez rares; cependant, il me parut
certain que le cabinet était de jour en jour plus sérieusement
préoccupé de ce qu'il avait fait; il le regrettait peut-être, et il ne
le ferait peut-être pas s'il avait à recommencer; mais il n'abordait
pas encore l'idée de revenir sur ses pas, et il fallait tout autre
chose que des raisonnements et des conversations pour l'y déterminer.
On annonçait que l'insurrection de Syrie contre le pacha avait été
promptement réprimée par son fils Ibrahim: des mécomptes analogues,
les refus persévérants de Méhémet-Ali, l'insuccès des premiers essais
de coercition, des événements en un mot qui vinssent, d'une part,
aggraver le poids de la situation sur ses auteurs, et de l'autre,
ouvrir, pour la rentrée de la France dans la question, quelque
nouvelle porte, c'était là, à mon avis, la seule cause assez puissante
pour retirer le cabinet anglais de la voie où il était engagé.
Quant au public anglais, la vivacité des manifestations en France
l'avait d'abord surpris, et même rallié à son gouvernement; mais, en
revenant à Londres, je crus m'apercevoir que le désir de la paix et
un sentiment de méfiance envers la politique de lord Palmerston
reprenaient peu à peu leur empire. Les intérêts étaient plus
sérieusement alarmés; les périls montaient sur l'horizon et
apparaissaient à tous les yeux. Les torys se montraient moins disposés
à accepter ce qu'avait fait le pouvoir. Le duc de Wellington répétait
à Londres ce qu'il avait dit, à Windsor, au roi Léopold; c'était,
selon lui, une bien mauvaise affaire; on avait eu de bien mauvaises
manières; il fallait trouver un moyen de s'entendre avec la France.
Lord Lyndhurst protestait contre toute intervention des troupes russes
à Constantinople ou en Asie. A tout prendre enfin, le mouvement des
esprits n'était pas favorable à la politique qui avait prévalu
en Angleterre, et le doute pénétrait au sein de cette politique
elle-même: «Mais en même temps que je rends compte à Votre Excellence
de ces symptômes, écrivais-je le 21 août à M. Thiers, je ne voudrais
pas lui en exagérer l'importance. Je ne vois point encore ici, dans le
public, ni dans les partis, ces sentiments décidés et ces impressions
fortes et actives qui font ou arrêtent les événements.»
A Windsor, le mercredi 19 août, lady Palmerston, qui retournait à
Londres, m'avait engagé à aller dîner chez elle le vendredi suivant.
Je m'y rendis. Nous étions en très-petit comité. Après le dîner:
«Je voudrais bien causer un moment avec vous ce soir,» me dit lord
Palmerston, et un quart d'heure après, passant avec moi dans un petit
cabinet voisin du salon: «Je voulais vous parler de nos affaires à
Windsor, mais dans ces maisons royales on fait rarement ce qu'on veut;
le temps et la liberté manquent.
--«Pour moi, mylord, si je ne vous ai rien dit là, c'est que je
n'avais rien à vous dire; rien n'est changé pour nous depuis mon
dernier entretien avec vous; nous ne sommes pas dans les événements;
nous les attendons, et en attendant, nous nous conduisons selon notre
prévoyance.»
--«Je retourne demain à Windsor; j'en reviendrai après-demain soir;
lundi, je conduirai lady Palmerston dans l'île de Wight; j'irai de là
à Tiverton voir mes _constituents_ et assister à nos courses locales.
Je ne serai de retour à Londres qu'au commencement de la semaine
suivante; je pense que nous saurons alors quelque chose d'Alexandrie.»
--«Est-ce que rien ne vous est encore revenu sur les propositions de
la Porte au pacha?»
--«Non; il y a eu quelque retard dans les courriers; les propositions
doivent avoir été faites au pacha, ou lui être faites à peu près en ce
moment.»
--«Elles auront donc été faites avant l'échange des ratifications?»
--«Oui.»
--«Et toutes les ratifications sont-elles arrivées?
--«Oui; celles de la Russie sont venues avant-hier, il ne manque plus
que celles de la Porte elle-même.»
Je ne relevai pas la conversation, et il y eut un moment de silence.
Lord Palmerston reprit: «M. Thiers, à son retour du château d'Eu, a
parlé à lord Granville des instructions données à vos amiraux; je
sais qu'elles sont très-modérées, très-prudentes, et que vous leur
prescrivez d'éviter avec soin tout malentendu, tout conflit.
--«Les instructions du gouvernement du Roi sont exactement conformes à
sa politique. Il désire que la paix ne soit pas troublée. Il ne va
pas au-devant des périls qu'il n'a pas faits; il s'appliquera, au
contraire, à les détourner.
--«L'amiral Stopford restera à son poste, quoique son temps de service
soit fini et que, selon la règle, il eût pu être rappelé. C'est un
homme très-sage et qui s'est toujours bien entendu avec les amiraux
français.
--«On peut, je crois, en dire autant de l'amiral Hugon.»
La conversation languit encore un instant: «Le roi Léopold m'a parlé
de son idée, dit lord Palmerston; un traité entre les cinq puissances
qui garantisse le _statu quo_ de l'Empire ottoman.»
--«Nous avons déjà, mylord, causé plus d'une fois, vous et moi, bien
qu'un peu en passant, de cette solution; elle est efficace et simple.
Elle assure à la Porte un protectorat incontesté. Elle n'accorde point
au pacha ce qu'il demande, et ne tente point de lui retirer, par la
force, ce qu'il possède. Elle maintient la paix dans le présent et la
garantit dans l'avenir. Elle unit les cinq puissances dans une action
commune aussi bien que dans une même intention. Mais il est clair
qu'un même traité général ne pourrait se conclure qu'autant qu'il
ferait tomber et remplacerait tous les traités partiels qui l'auraient
précédé.
--«Cela est vrai, et c'est ce qui n'est pas possible à présent. Un
traité a été conclu entre quatre puissances, non dans un but général
et permanent, comme serait celui dont nous parlons, mais dans un but
spécial et momentané. Ce traité partiel doit suivre son cours, et
lorsqu'il aura atteint son but, le traité général pourra fort bien
prendre place. Aujourd'hui il faut attendre les événements.
--«Oui, mylord; mais nous prévoyons les événements autrement que vous;
nous regardons comme très-difficile, comme impossible, peut-être, ce
qui vous paraît facile, et comme très-périlleux ce qui vous paraît
sans danger. Et pendant que votre traité partiel suivra son cours,
la paix de l'Orient, l'équilibre de l'Europe, la paix de l'Europe
pourront fort bien être compromis sans retour.
--«Je sais que vous pensez ainsi. On verra. Si les événements vous
donnent raison, alors comme alors. Au fond, nous avons, vous et nous,
en Orient, la même politique générale et permanente. S'il fallait
faire venir des armées russes en Asie, l'Angleterre n'y serait
probablement pas plus disposée que la France. Nous chercherions alors
d'autres moyens, et ce qui n'est pas possible aujourd'hui le serait
peut-être alors. En attendant, nous essayerons de ce qui a été
convenu, les moyens maritimes.
--«Mylord, que vont faire réellement vos flottes?
--«Elles intercepteront toute communication avec l'Égypte et la Syrie,
et fourniront au sultan les moyens de transport dont il pourra avoir
besoin. Nous n'établirons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la
même situation où nous avons été naguère, vous et nous, sur les côtes
d'Espagne. Méhémet-Ali n'est pas un souverain, pas plus que ne l'était
don Carlos; nous n'avons pas, à son égard, le droit belligérant; le
sultan aurait seul le droit de blocus. Il fera ce qu'il pourra avec
ses propres forces. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni
avec les intérêts commerciaux, ni avec les droits des neutres. Nous ne
le pouvons pas.»
Je retins et prolongeai la conversation sur ce point; je rappelai avec
détail ce qui s'était passé quant à l'Espagne, les difficultés que
nous avions, l'Angleterre et nous, également reconnues, les principes
que nous avions également respectés. Lord Palmerston convint de
tout et me répéta à plusieurs reprises ces paroles: «Point de blocus
commercial.»
--«Est-il vrai, mylord, lui dis-je, que vous augmentiez votre flotte
de quelques vaisseaux?»
--«Oui, nous allons la porter à seize. Vous portez, en ce moment, la
vôtre à dix-huit. Vous préparez même cinq vaisseaux de plus, ce qui
vous donnerait une prépondérance que nous ne saurions accepter. Je
ne sais pas bien à quelle époque vos cinq vaisseaux pourraient être
prêts; mais si cet accroissement annoncé se réalisait, nous serions
obligés, soit de convoquer le Parlement pour lui demander de plus
puissants moyens, soit d'inviter une partie de la flotte russe à venir
nous joindre dans la Méditerranée, ce qui nous déplairait fort, car
nous n'avons nulle envie d'ajouter encore, de ce côté, aux apparences
d'intimité.»
Je ne répondis rien. La conversation se prolongea quelque temps,
revenant sur des idées ou des faits rebattus, sur la question de
savoir si Méhémet-Ali accéderait aux propositions de la Porte, sur
le vrai sens de la note du 27 juillet 1839, sur la tentative
d'arrangement direct entre la Porte et le pacha et sur la part que la
France y avait prise. Lord Palmerston me tint, à cet égard, le même
langage que le baron de Bülow: «Votre cabinet a fait cela en se
cachant de nous et pour finir l'affaire sans nous. On se serait bien
moqué de nous si cela avait réussi.» Je répondis par une récrimination
péremptoire, la convention du 15 juillet conclue en se cachant de
nous, et nous nous séparâmes sans nous être rapprochés d'un pas, mais
sans aigreur et en nous en remettant aux événements prochains de la
conduite que, de part et d'autre, nous aurions désormais à tenir.
Tous ces entretiens, tous ces plans, toutes ces tentatives de
conciliation aboutirent à un nouveau document diplomatique que, le 24
août, j'annonçai à M. Thiers en ces termes: «Le roi Léopold et lord
Melbourne ont, avec quelque peine, décidé lord Palmerston à écrire
à lord Granville une dépêche qui vous sera communiquée, et qui
contiendra d'abord de nouvelles explications sur le sens de la
convention du 15 juillet dernier et les intentions spéciales de
l'Angleterre dans cet acte. Pas la moindre pensée d'hostilité ni de
négligence envers la France. Aucune vue d'agrandissement quelconque en
Orient. L'adhésion pure et simple et pratique à la note du 27 juillet
1839, conçue dans l'unique dessein de maintenir l'indépendance et
l'intégrité de l'Empire ottoman. Ceci sera destiné à répondre aux
susceptibilités, aux inquiétudes, aux pressentiments sinistres de
la France. Puis viendra l'indication que, malgré la convention du 15
juillet dernier, et même en en supposant le succès, l'Orient sera bien
loin d'être réglé. La situation générale de l'Empire ottoman et ses
rapports avec l'Europe resteront en l'air. Allusion à la convenance,
à la nécessité d'un grand traité entre les cinq puissances pour
garantir, envers et contre tous, l'état actuel des possessions de la
Porte. Ouverture à la France pour rentrer ainsi dans l'affaire.--Eh
bien oui, a dit lord Palmerston, je ferai le premier pas (_I'll move
the first_).
«Dans la pensée de lord Melbourne, m'a dit le roi Léopold, la
convention du 15 juillet dernier serait absorbée et abolie par le
traité général, s'il se concluait. Lord Palmerston n'en est pas encore
là.
«Je vous donne cela comme je l'ai reçu, sans me charger de concilier
et de faire marcher ensemble ces deux traités, l'un spécial, l'autre
général et ne réglant pourtant pas ce que le spécial a réglé; l'un
s'exécutant pendant que l'autre se négocie; le grand traité destiné à
subir le petit, si le petit réussit, et à le remplacer s'il échoue.
Je vois surtout là une manière de nous rappeler dans l'affaire, et une
initiative indirectement prise envers nous, à cet effet.
«La dépêche de lord Palmerston à lord Granville ne contiendra aucune
demande d'explication sur les armements de la France. On espère que,
dans votre réponse, vous caractériserez vous-même ces armements, et
toute la politique comme les mesures actuelles de la France, d'une
façon qui exclue toute idée de menace et d'ambition belligérante. Le
roi Léopold regarde ceci comme important, surtout pour les cabinets
continentaux.
«Sur ceci, j'ai dit à l'instant qu'en écartant de nos préparatifs
toute idée de menace et d'ambition belligérante, vous ne voudriez,
à coup sûr, rien donner à entendre qui en atténuât le moins du monde
l'importance et l'effet, ni qui altérât en rien l'attitude que la
France croyait devoir prendre et voulait garder. Mon insistance a été
bien comprise et bien acceptée.
«Voilà pour cette dépêche projetée qui, du reste, n'était pas encore
rédigée hier. Lord Palmerston y travaillait.»
Terminée le 31 août et expédiée à Paris le 1er septembre, la dépêche
de lord Palmerston fut communiquée le 3 au cabinet français par sir
Henri Bulwer, chargé d'affaires d'Angleterre en l'absence de lord
Granville. Elle trouva M. Thiers dans une disposition peu favorable;
les nouvelles qu'il recevait de Saint-Pétersbourg lui décrivaient la
vive satisfaction que causait à l'empereur Nicolas le traité du 15
juillet: «Depuis son avénement, m'écrivait M. Thiers le 23 août, il
n'a pas été plus joyeux. Il triomphe, non pas d'être exposé au voyage
d'Orient, mais d'avoir brouillé la France et l'Angleterre. Il tient ce
résultat pour immense, et il ne dissimule pas les espérances qu'il en
conçoit. Il regarde comme dur d'être obligé éventuellement d'agir en
Orient, car il n'est pas si préparé qu'il veut le paraître; mais il
n'en fera pas moins tout ce qu'il faudra pour amener la brouille de la
France et de l'Angleterre au dernier terme. Il a dit qu'il exécuterait
la convention du 15 juillet à lui seul, s'il le fallait.»
Les nouvelles d'Alexandrie ne préoccupaient pas moins M. Thiers que
celles de Saint-Pétersbourg: «Si les Anglais, comme je le crains, me
disait-il, vont tenter quelque chose sur les côtes de Syrie, je
crains que, pour le pacha, cela ne soit équivalent à tout; car il est
capable, sur une menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de
mettre le feu aux poudres. Eh preuve, je vous envoie une dépêche de
Cochelet. Vous verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel
homme! Vous verrez si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la
difficulté de _la Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais
raison, et si je connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez
pour certain que, s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou
tel point du pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus,
amène les Russes et fait sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont
sensibles au danger de la guerre doivent être abordés avec cette
confidence.... Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.»
Quand le nouveau _memorandum_ de lord Palmerston arriva, il fut loin
de produire, sur le cabinet français, l'effet que s'en étaient promis,
je ne dirai pas le ministre qui l'avait écrit, mais ceux qui le lui
avaient suggéré: «La fameuse note n'arrange rien, m'écrivit le 4
septembre M. Thiers; elle empirerait la situation plutôt qu'elle ne
l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles. C'est exactement
le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de récriminations sur le
passé, demandant une seconde fois notre influence morale, et offrant,
après l'exécution du traité du 15 juillet, de nous admettre encore au
nombre des cinq pour garantir l'Empire turc contre les dangers dont
il pourrait être éventuellement menacé. Cela, interprété au vrai,
signifie qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
contre les Russes. On n'est pas plus accommodant en vérité, et nous
aurions bien tort de nous plaindre. Il valait mieux en rester sur le
_memorandum_ du 17 juillet. Toutefois il ne faut pas prendre ceci
en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette note
ajouterait au mauvais procédé, si nous voulions prendre les choses en
mauvaise part, car lorsque le traité du 15 juillet nous a si vivement
blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution on se
mettra avec nous, c'est redoubler le mal. Mais il faut dire cela
accessoirement, sans y insister, sans en faire une réponse officielle,
par forme de confidence, afin qu'on sache que nous ne nous tenons
pas pour satisfaits. Il faut éviter que cette démarche devienne une
nouvelle cause de mécontentement entre les deux cours; mais il faut
se garder de laisser dire aux Anglais qu'ils nous ont donné une
satisfaction. La réponse officielle sera faite avec calme, avec
mesure, avec beaucoup d'égards pour l'Angleterre; mais elle
maintiendra notre dire et notre droit. Elle n'est pas très-urgente.»
L'impression de M. Thiers était fondée: en rédigeant sa note du 31
août, lord Palmerston s'était beaucoup plus préoccupé de lui-même
que de ses lecteurs français; et sans aucun dessein d'envenimer le
dissentiment des deux pays, il s'était appliqué à établir que, depuis
l'origine et dans le cours de l'affaire, l'Angleterre n'avait eu aucun
tort, ni fait aucune faute, bien plutôt qu'à dissiper les
préventions et à apaiser l'irritation de la France. C'est un esprit
essentiellement argumentateur, qui se déploie et se complaît dans la
discussion même, au point d'en perdre souvent de vue le but définitif
et pratique. Je répondis le 9 septembre à M. Thiers: «Je pense comme
vous que la nouvelle dépêche de lord Palmerston n'est qu'une seconde
édition du _memorandum_ du 17 juillet, qui vaut moins que la première.
C'est de la politique comme les théologiens font de la controverse,
possédés de la manie d'avoir eu toujours et pleinement raison. Lord
Palmerston ne songeait pas à cette dépêche. On l'en a pressé; on
voulait qu'elle devînt une démarche, une avance; il n'a pas voulu
faire une avance; il a écrit une dissertation. Il met cependant à
cette dissertation une certaine importance. Ses amis en parlent comme
d'un chef-d'oeuvre. Si elle était publiée, elle ferait quelque
effet sur le public anglais. Votre réponse aura donc, à son tour, de
l'importance; et il est fort désirable que, lorsqu'elle viendra à être
connue, elle puisse aussi, à son tour, faire de l'effet. Soyez sûr
qu'ici le public a besoin d'être informé, éclairé; sa disposition est
bienveillante, son désir de la paix très-vif; mais il est dans
une grande anxiété d'esprit; il ne voit pas clairement en quoi son
gouvernement a eu tort, pourquoi la France a raison de s'en plaindre
et de s'en séparer. Les idées ne sont ici ni promptes, ni fécondes. On
ne saisit pas, par soi-même et du premier coup, tout ce qu'il y a
dans une question, dans une situation. On attend les faits, les
allégations, les raisons réciproques. On a, des enquêtes et des
discussions à la suite des enquêtes, une telle habitude que cette
habitude est devenue en quelque sorte la règle et presque la nature
des esprits. Il faut donc leur fournir de quoi examiner, comparer,
débattre, réfuter. Aux hommes même les mieux disposés, les plus
décidément amis, il faut donner des renseignements, des preuves, car
ils n'y suppléent pas par la seule activité de leur propre pensée,
et si on ne leur fournit pas ce qu'ils attendent, ils demeurent
incertains et inactifs. Je sais combien il est difficile, en de telles
affaires, de satisfaire à une telle disposition; mais il importe que
vous la connaissiez et que vous en teniez grand compte.»
Deux incidents survinrent à cette époque qui méritent d'être rappelés:
l'un, à raison de ses conséquences que je retrouverai plus tard;
l'autre, comme symptôme de l'état des esprits parmi les hommes qui,
à Constantinople, à Alexandrie, à Paris et à Londres, concouraient ou
assistaient diplomatiquement à l'exécution du décret du 15 juillet.
Le 25 juillet, lord Palmerston m'invita à me réunir chez lui, le
lendemain, aux plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie,
pour continuer, de concert avec eux, la négociation commencée par
mon prédécesseur le général Sébastiani, pour un traité entre les cinq
puissances au sujet de la traite des nègres. Cette négociation avait
surtout pour objet d'amener l'Autriche, la Prusse et la Russie à
entrer dans le système de répression de la traite déjà adopté par la
France et l'Angleterre en vertu des conventions du 30 novembre 1831
et du 22 mars 1833. Par convenance seulement, et pour mettre les cinq
puissances sur le même pied, au lieu de demander à trois d'entre elles
une simple adhésion aux mesures déjà réglées entre les deux autres,
on était tombé d'accord qu'on rédigerait un nouveau traité auquel les
cinq Puissances concourraient également. Et comme il avait été reconnu
que quelques modifications étaient nécessaires dans les mesures
convenues, depuis plusieurs années, entre la France et l'Angleterre
pour en assurer l'efficacité, lord Palmerston avait introduit ces
modifications dans le projet de traité nouveau dont il remit le même
jour, aux cinq plénipotentiaires, une réimpression. Le principale
de ces modifications se rapportait à la fixation des limites dans
lesquelles le droit de visite mutuelle, adopté et pratiqué par
la France et l'Angleterre, serait désormais exercé entre les cinq
puissances. M. de Brünnow s'opposa, par ordre de sa cour, aux
nouvelles limites proposées par lord Palmerston, ainsi qu'au caractère
de perpétuité que devait avoir le traité. Lord Palmerston maintint la
condition de la perpétuité en se montrant disposé à faire, quant aux
nouvelles limites qu'il proposait pour l'exercice du droit de visite
mutuelle, des changements propres à lever les objections du baron
de Brünnow; mais comme le ministre russe déclara qu'il n'était pas
autorisé à accepter ces nouvelles propositions, il fut convenu qu'il
les transmettrait à sa cour, et qu'en attendant toute négociation
resterait suspendue.
Vers la fin d'août, je fus informé que le baron de Brünnow venait
de recevoir de Saint-Pétersbourg l'autorisation de consentir aux
nouvelles limites indiquées pour l'exercice du droit de visite
mutuelle ainsi qu'à toutes les autres dispositions et au caractère
perpétuel du traité. Les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse
étaient munis de la même autorisation. J'appris en même temps que
M. Porter, chargé par son gouvernement de la négociation commerciale
pendante entre la France et l'Angleterre, était sur le point de partir
pour Paris, emportant des instructions définitives pour la conclusion
du traité projeté. Nos amis de Londres me disaient: «Quoique nous
n'ayons pas le droit d'attendre de la France un accueil bien empressé
pour M. Porter, il est cependant d'une grande importance qu'il y
retourne, comme indice de bonnes dispositions, et ce qui est plus,
comme représentant une opinion très-prononcée contre la politique
actuelle de lord Palmerston.» Ils me prièrent donc de l'appuyer
chaudement auprès du cabinet français. En même temps je m'attendais,
d'un jour à l'autre, à recevoir de lord Palmerston l'invitation de me
réunir aux quatre autres plénipotentiaires pour signer définitivement
le nouveau traité relatif à la répression de la traite. Je demandai le
2 septembre à M. Thiers ses instructions et les pouvoirs nécessaires
à ce sujet: «Il paraîtrait étrange, lui dis-je, que je fusse seul
dépourvu de ces pouvoirs, et qu'au moment où l'Autriche, la Prusse
et la Russie adhèrent, après une longue hésitation, au système
de répression de la traite que, depuis longtemps, la France et
l'Angleterre pratiquent de concert, la France seule parlât de retard.
Vous savez quelle importance on attache ici à cette question. Si
nous finissions en même temps, avec l'Angleterre, un traité sur des
intérêts matériels, le traité de commerce, et un traité sur un grand
intérêt moral, l'abolition de la traite des nègres, cela ferait, dans
le public anglais, beaucoup d'effet, et de bon effet. Comme de raison,
c'est de l'effet ici que je suis préoccupé et que je vous parle. Son
importance est grande. Vous en jugerez.»
Comme de raison aussi, M. Thiers se préoccupa de l'effet à Paris
plus que de l'effet à Londres. Il me répondit[16] quant au traité de
commerce: «J'accueillerai bien M. Porter. C'est une chose grave que de
consentir au traité de commerce dans la situation présente. Je crains
d'ôter tout son sérieux à cette situation. Toutefois, je comprends les
inconvénients d'un refus.» Et quant au nouveau traité sur l'abolition
de la traite[17]: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des
nègres. Je crains de faire traité sur traité avec des gens qui ont
été bien mal pour nous.» Les deux négociations demeurèrent ainsi en
suspens.
[Note 16: Le 26 août 1840.]
[Note 17: Le 8 septembre 1840.]