dont nous venons de parler, il fallait bien qu'il y eût quelque
chose de réel derrière le labeur exagéré de cette lutte. La souffrance,
à tout le moins, était vraie. Il suffisait, pour s'en convaincre, de
regarder les traits ravagés de Montalt, et cette main qui sortait,
sanglante, de sa poitrine déchirée.
Il y a des ressemblances étranges, des rapports tout gros de souvenirs,
où l'esprit vient se heurter à l'improviste, et qui font renaître au
vif l'angoisse, morte depuis des années...
Montalt, qui passait sa vie dans un sophisme perpétuel, reniant ce
qu'il aimait, exaltant ce qu'il méprisait, Montalt, le contempteur
acharné de la vertu, de l'honneur, de l'amour, devait avoir à l'âme une
blessure envenimée.
Cette philosophie qu'il s'était faite ne lui allait point. Le froid
scepticisme jurait dans sa bouche, où l'on n'eût deviné que des paroles
généreuses et chevaleresques. Il se mentait à lui-même, ou bien il
poursuivait la vengeance insensée des cœurs déçus...
Tout en lui semblait provenir d'une réaction funeste, et poussée
jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Cet homme avait dû adorer
passionnément tout ce qu'il conspuait désormais.
On aurait pu reconstruire son passé rien qu'avec ses haines.
Il y en avait une, puérile en apparence et qui nous a fait
parfois sourire: nous voulons parler de son aversion pour la Bretagne.
Peut-être eût-on trouvé, dans ce sentiment même, la source de l'intérêt
si grand qu'il prenait au récit de Robert. Nous disons peut-être, car,
avec ces natures exceptionnelles, il faut se méfier des inductions, et
si Montalt avait un secret, il ne l'avait confié à personne...
Il y avait bien un quart d'heure qu'il était sorti du bal. Depuis ce
temps, il restait immobile et comme anéanti. Ses bras tombaient le
long de son corps; sa belle tête, renversée sur les coussins du divan,
exprimait la détresse amère et désespérée.
Il se redressa au bout de quelques minutes, et passa le revers de sa
main sur son front que baignait une sueur froide.
—Non!... murmura-t-il, je ne veux pas avoir pitié... Je veux
sourire... sourire comme tout à l'heure, dût mon cœur se briser, en
songeant qu'ils peuvent être malheureux aussi... que la main de Dieu,
s'il y a un Dieu, a pu s'appesantir sur eux!... qu'ils souffrent!...
qu'ils se meurent!...
Il se couvrit le visage de ses mains.
—Oh! fit-il avec un sanglot dans la gorge, n'y a-t-il pas des années
que je les déteste?... Tant mieux! tant mieux! si le hasard me
venge!...
Il se leva brusquement et se prit à parcourir la chambre à grands pas.
—Et puis..., poursuivit-il en rejetant en arrière les boucles de
ses cheveux, qui se collaient à son front humide, que m'importe
cela? Est-ce que je connais ces gens?... Faut-il que je devienne fou
parce que trois ou quatre misérables coquins ont mis au pillage une
gentilhommière de Bretagne?...
Il eut un sourire contraint et saccadé.
—Sur ma parole, reprit-il, j'ai souffert comme s'il se fût agi de
quelque chose... J'avais trop bu peut-être... Est-ce que je prendrais
le vin tendre en vieillissant?... J'aime mieux croire que mes nerfs
seuls étaient en révolte... et que j'avais tout simplement la fièvre, à
force d'écouter ce lâche coquin qui me contait ses prouesses contre une
femme... Par le nom de Dieu! s'interrompit-il en contenant sa voix qui
voulait éclater, je crois que je me serais guéri, si je l'avais broyé
sous mon talon comme une vipère!...
Son pas se ralentit et ses lèvres eurent un sourire amer.
—Et pourquoi cela?... continua-t-il en se répondant à lui-même: que
m'a fait cet homme?... N'a-t-il pas le droit d'être un empoisonneur
et un assassin?... Est-ce un crime de vaincre en tromperie
la femme astucieuse et perfide? Encore une fois, que me fait tout
cela?... Pourquoi ma tête est-elle en feu?... Pourquoi mon cœur se
déchire-t-il dans ma poitrine?...
Ses yeux s'égaraient. Il se laissa choir de nouveau sur le divan.
—Mon Dieu!... fit-il après un long silence, pendant lequel sa
physionomie, changeant peu à peu, vint à exprimer une rêverie douce
et mélancolique; pauvre Bretagne!... pauvre petite église où l'on
priait Dieu du fond du cœur!... Pauvre enfant, qui aimait peut-être
et qu'on abandonna pour l'ombre d'un extravagant héroïsme!... Que
de souvenirs bons et chers!... Tout le reste ne fut-il pas un rêve
pénible?... Qu'y eut-il après ces années heureuses?... Vingt années
d'efforts fiévreux, de luttes entreprises pour s'étourdir et pour
oublier... le jeu terrible des batailles... de l'or conquis sans
joie... une vie perdue!...
Sa tête se pencha sur sa poitrine.
—Et tant de bonheur là-bas!... murmura-t-il: l'autre n'avait-il pas
raison de défendre son trésor?... Mon Dieu! mon Dieu!... se reprit-il
en tressaillant, sais-je où va ma pensée?... S'il était vrai!... si ma
souffrance avait un écho tout au fond de son cœur!... A ma plainte
le silence a répondu... mais entendit-elle ma plainte?... Oh!
l'histoire de cet homme! Ne lui cacha-t-on pas mes regrets et ma misère?
Sa main se glissa dans son sein, et il en retira cette boîte de sandal,
dont le couvercle était chargé de diamants.
Il la contempla durant quelques secondes en silence, et ses yeux
devinrent humides.
Mais, au moment où il allait l'ouvrir, ses sourcils se froncèrent; il
la remit dans son sein d'un geste plein de courroux.
Il se leva encore une fois, révolté contre lui-même.
—Folie!... folie! s'écria-t-il; que reste-t-il d'un rêve?... Je suis
Berry Montalt, l'homme qui n'a ni regret, ni espérance!... J'ai mis un
voile sur mon passé!... Je ne crois pas à l'avenir!... Je suis seul, et
je suis fort!
Il s'arrêta en face d'un miroir et regarda sa taille haute et fière.
Ses cheveux noirs bouclaient autour de son front. Il était jeune,
brillant, superbe.
La glace lui renvoya l'orgueilleux défi qui était sur son visage.
Il sonna.
Séid montra sa face noire à la porte de la chambre à coucher.
—Mon opium!... dit Montalt, et déshabille-moi!
Il y avait bien longtemps que le nabab appelait ainsi, chaque soir, le
sommeil rebelle à son chevet.
Tandis que Séid préparait le breuvage, on frappa doucement à la porte
extérieure.
Montalt fit signe d'ouvrir.
C'était M. Smith, tout de noir habillé, comme il convient à un homme
décent et qui sait vivre.
Montalt le reçut le verre à la main.
—Pardon, milord..., dit M. Smith que son emploi léger n'empêchait pas
de garder en toute occasion une gravité puritaine; Votre Seigneurie me
paraissait occupée, cette nuit, d'affaires si importantes que je n'ai
pas osé la déranger... J'avais pourtant une bonne nouvelle.
—Qu'est-ce?... demanda Montalt en buvant une gorgée.
—Nos deux intraitables ont enfin pris leur parti, répliqua M. Smith.
—Ah!... fit Montalt; Étienne et Roger?...
—Non pas, s'il plaît à Votre Seigneurie, dit M. Smith. Je veux parler
des deux charmantes miss que nous convoitons depuis si longtemps.
—Mes deux petits chapeaux de paille!... s'écria le nabab; elles ont
enfin consenti à vous entendre?
—Mieux que cela!
—Elles ont promis de venir?
—Elles sont venues, milord.
—Seules?...
—Conduites par une honorable lady de ma connaissance... mistress
Cocarde.
Montalt tenait son verre à la hauteur de ses lèvres.
—Il n'y en a donc pas une!... murmura-t-il; toutes... toutes pour un
peu d'or!...
Il avala d'un trait le reste de son breuvage.
—Pardieu! dit-il en se dirigeant vers la porte qui avait donné passage
à Séid, je vais donc m'endormir gaiement!
* * * * *
Il était un peu plus de neuf heures du soir quand madame Cocarde et ses
deux protégées descendirent de voiture dans une de ces ruelles désertes
qui côtoyaient alors les Champs-Élysées, entre l'avenue Marigny et les
terrains de Beaujon. Elles traversèrent une courte allée de tilleuls,
joignant les communs d'une maison de grande apparence, qui semblait
illuminée pour une fête.
Diane et Cyprienne, tremblantes, se laissaient conduire par madame
Cocarde, laquelle était, au contraire, fort à son aise et paraissait
connaître à fond les localités.
Les deux jeunes filles ne portaient plus le costume que nous
leur avons vu quelques heures auparavant dans l'avenue Gabrielle. Par
une sorte de pieux instinct, au moment d'affronter le danger suprême,
elles avaient repris leurs vêtements bretons: le bonnet collant des
Morbihannaises, le chaste mouchoir de cou et la petite jupe en laine
rayée.
Madame Cocarde avait un chapeau à haute plumes frisées et un cachemire
Ternaux de qualité supérieure.
Elle sonna, un domestique vint ouvrir; puis arriva un monsieur en habit
noir qui accueillit madame Cocarde avec une politesse digne.
—Votre servante, M. Smith, dit la principale locataire d'un air
dégagé, vous ne m'attendiez pas à pareille heure, je parie?
—Il est toujours temps, belle dame..., commença M. Smith.
—Bien!... très-bien!... interrompit madame Cocarde; je me suis un
peu pressée... et voilà de petits anges qui prendraient bien quelque
chose... Entrons!
M. Smith mit le binocle à l'œil et braqua sur les deux jeunes filles
un regard connaisseur.
—Ah! oh!... fit-il, modulant malgré lui les tons chromatiques de
l'interjection anglaise; _Very pretty maiden, by God!..._
Puis il ajouta tout bas:
—Est-ce que ce sont elles?
Madame Cocarde cligna de l'œil et répondit:
—En propre original.
M. Smith salua et passa devant. On monta un petit escalier dont les
marches disparaissaient sous la laine moelleuse d'un tapis, et M.
Smith, qui montrait le chemin, ouvrit bientôt une porte au premier
étage.
Il s'effaça et salua encore.
—Donnez-vous la peine d'entrer..., dit-il en indiquant la porte
ouverte.
Diane et Cyprienne hésitaient.
—Allons, mes perles!... s'écria madame Cocarde, c'est de vous qu'il
s'agit... Moi, je suis trop vieille..., ajouta-t-elle avec un soupir,
pour entrer là dedans... on va vous servir à souper.
—C'est fait, interrompit M. Smith.
—Alors, bon appétit, mes mignonnes!... dit madame Cocarde qui poussa
ses deux protégées dans la chambre, et referma la porte sur elles.
M. Smith prit un carnet dans sa poche et en sortit deux ou trois
chiffons soyeux qu'il déposa dans la main tendue de madame Cocarde.
Celle-ci fit une belle révérence et disparut.
Cyprienne et Diane restaient immobiles auprès de la porte fermée. Elles
n'osaient point lever les yeux, parce qu'elles croyaient voir là,
quelque part, devant elles, l'objet de leur vague terreur.
Un homme sans doute, en définitive; mais cet homme aux proportions
fantastiques, ce monstre que rêve la frayeur des jeunes filles.
Ce fut Cyprienne qui se hasarda la première à relever les yeux, bien
lentement d'abord et bien timidement. Elle vit une pièce de moyenne
grandeur, doucement éclairée par deux lampes à verres dépolis, et
tapissée de velours sombre depuis le parquet jusqu'au plafond, où des
caissons sculptés encadraient de fraîches peintures.
Sur le velours des lambris tranchait un cordon de cadre d'or dont la
forme élégante et les mignardes ciselures allaient bien aux toiles
charmantes qu'ils renfermaient.
Les meubles étaient, comme tous ceux de l'hôtel, de la première époque
du règne de Louis XV: c'étaient de véritables joyaux qu'on avait dû
payer un prix fou. Dans une embrasure, une harpe, soulevant la draperie
de mousseline des Indes, montrait à demi la courbe gracieuse de son
accolade incrustée.
La couleur chatoyante des étoffes et l'or sculpté des membrures
tranchait sur le fond sombre de la tapisserie, qui doublait leur
coquette fraîcheur.
Où l'or ne se montrait point, l'émail luisait, jetant ses
guirlandes de fleurs sur les consoles en bois de rose.
Il était impossible d'imaginer un boudoir plus délicieux...
Et la main qui l'avait orné ne s'était livrée ici à aucune confusion
bizarre. Les souvenirs d'Asie faisaient trêve et ne venaient point,
comme dans le reste de l'hôtel, contrarier le style fleuri de notre
XVIIIe siècle.
On avait opté, il s'agissait d'amour, entre l'Asie savante en volupté
et la France de Louis XV. On avait choisi la France de Louis XV, grand
honneur pour elle assurément.
Cyprienne, dont la paupière se relevait à demi, poussa un petit cri
de joie, non pas peut-être à la vue de toutes ces merveilles, mais à
l'aspect d'un guéridon aux pieds de bronze, dont la tablette incrustée
supportait un souper adorable. L'eau vint à la bouche de Cyprienne, qui
ne put s'empêcher de sourire.
Mais elle baissa les yeux, parce que ce premier regard n'avait pas
éclairé tous les coins de la chambre, et que la jeune fille gardait une
bonne part de sa frayeur.
Diane, immobile et pâle, avait l'air d'une victime qui attend.
Ses idées étaient autres et plus graves que celles de sa sœur;
peut-être devinait-elle mieux la nature du danger et l'étendue du
sacrifice...
La paupière de Cyprienne s'ouvrit une seconde fois, et ses narines
s'enflèrent pour saisir toutes les effluves aromatiques que lui
envoyait la table servie.
—Diane!... dit-elle tout bas.
Et comme sa sœur ne répondait point, elle lui secoua le bras
doucement.
—Vois donc!... reprit-elle, il n'y a personne...
Les longs cils bruns de Diane se relevèrent, et son regard triste fit
le tour de la chambre.
Sa poitrine oppressée rendit un soupir.
—Personne, répéta-t-elle; mais on va venir...
Cyprienne traversa la chambre sur la pointe des pieds, et comme si elle
eût craint de réveiller Barbe-Bleue endormi.
Il y avait sur la table des petits pains tendres, dorés, appétissants.
La pauvre fille avança la main, la retira, puis l'avança encore.
Était-ce du poison?
Elle prit un petit pain et l'approcha de ses lèvres, qui étaient toutes
pâles. Elle n'osait guère.
Mais qu'ils semblaient bons, ces petits pains! Comme ils cédaient, en
craquant, sous les doigts de Cyprienne, qui n'avait pas mangé depuis
deux jours!...
Sa bouche s'ouvrit; ses dents blanches et fines attaquèrent la
croûte blonde, et le petit pain disparut comme par enchantement.
Elle en saisit deux autres et revint vers sa sœur en sautant.
—Tiens, Diane!... dit-elle en lui présentant la moitié de sa proie, il
n'y a rien dedans, j'en suis sûre!
Diane, qui n'avait pas laissé échapper une plainte, était exténuée
autant que sa sœur, et souffrait de la faim, davantage peut-être,
car la dernière bouchée avait été pour Cyprienne.
Elle jeta sur le petit pain un regard de convoitise. Elle hésita, puis
sa main s'ouvrit à son tour...
Elle mangea.
—Sens-tu ces viandes froides?... dit Cyprienne, nous n'en avions pas
vu depuis le grand dîner de Penhoël!... Si nous y goûtions?
Diane ne répondit point.
Cyprienne fit une seconde fois le voyage, et mit deux blancs de faisan
sur une assiette: mais, au retour, elle s'arrêta à moitié chemin.
—J'y pense..., dit-elle, nous serons mal là-bas... pourquoi ne
resterions-nous pas auprès de la table?
Elle n'était plus si pâle, et son joli sourire mutin se montrait à
demi, déjà, autour de sa lèvre.
Diane ne bougeait pas.
—Viens donc!... reprit Cyprienne; je te dis que nous serons mieux
auprès de la table... Ce souper-là est à nous.
Ces derniers mots parurent produire une impression pénible sur Diane,
qui tressaillit et leva les yeux au ciel.
Mais Cyprienne, tout entière à sa fantaisie, la prit par le bras et
l'entraîna, bon gré mal gré, vers la table.
—C'est moi qui fais le ménage!... dit-elle en roulant deux siéges sur
le tapis; commandez, mademoiselle... on vous servira.
L'instant d'après, elles étaient assises toutes deux, côte à côte,
devant leurs assiettes pleines. Il y avait, ma foi, du vin dans leurs
verres, et le faisan avait subi une attaque assez notable.
Diane avait résisté, mais devant cette tentation d'une table bien
servie, sa faim l'avait vaincue.
Et puis là n'était pas le danger; la prudence ne conseillait-elle pas,
au contraire, de prendre des forces pour se défendre contre le péril
inconnu?
Durant les premiers instants, les deux jeunes filles se tenaient
assises sur l'extrême bord de leurs siéges; au moindre bruit qui
se faisait dehors, elles frissonnaient de la tête aux pieds,
laissant échapper couteaux et fourchettes.
Mais personne ne venait. Elles s'enfoncèrent plus avant dans leurs
fauteuils douillets. Leur verre se vida deux ou trois fois. On ne peut
dire que leur frayeur se calma, mais du moins fut-elle un peu oubliée.
Les yeux de Cyprienne commencèrent à briller; son sourire s'épanouit
plus franchement. Le front soucieux de Diane elle-même perdait peu à
peu ses nuages.
C'étaient deux enfants, et les luttes récentes où les avait jetées leur
enthousiaste dévouement leur avaient appris la témérité.
Elles étaient femmes par leur sensibilité profonde et aussi par la
pudeur; mais, pour tout le reste, vous les eussiez trouvées hardies
plus que des pages.
Elles avaient si souvent gardé leur gaieté vive en bravant le danger de
mort!
Ici le danger était autre, et les effrayait d'autant plus que leur
ignorance ne savait point le définir; mais cette ignorance même
laissait à leur esprit romanesque le loisir d'imaginer des choses
impossibles et de se bâtir une foule de beaux espoirs.
Et puis le péril s'éloignait, ouvrant le champ libre à leur audace un
peu fanfaronne.
Elles se sentaient redevenir vaillantes. La gaieté de Cyprienne gagnait
Diane, dont le front se redressait maintenant haut et brave.
Elles mangeaient d'un appétit joyeux, et faisaient maintenant comme
chez elles.
Cyprienne servait de tous les plats! de tous! Leur faim tenace était de
taille à faire table nette.
Leurs verres se vidaient lestement. Ce qu'il y avait de terrible dans
leur position disparaissait à leurs yeux. Elles jasaient, elles riaient
de bon cœur. Vous eussiez dit deux espiègles enfants, faisant une
équipée folle en l'absence de la famille, et n'ayant rien à redouter,
sinon le retour de leur mère...
Et certes, le pauvre soldat breton, veillant aux grilles de l'Élysée,
aurait eu peine à reconnaître en elles les deux jeunes filles, abattues
par la faim et transies de froid, dont la détresse avait ému son brave
cœur, au commencement de cette soirée.
Leurs joues étaient colorées vivement; leurs yeux petillaient; leurs
voix se mêlaient, libres et gaies.
Elles étaient jolies à ravir!
Diane repoussa enfin son assiette.
—On ne nous empêchera pas d'avoir bien soupé, toujours!... dit
Cyprienne; mon Dieu! que j'avais grand'faim!
—Et moi donc!...
—Et tu ne le disais pas, pauvre sœur... Il n'y a jamais que moi à
me plaindre!
Diane l'entoura de ses bras et la baisa au front. Puis elle se renversa
sur le dos de son fauteuil.
Son regard souriant fit le tour de la chambre.
—Comme tout cela est beau! murmura-t-elle.
—Oh! dit Cyprienne, la chambre de Lola que nous admirions tant à
Penhoël n'était rien auprès de ces belles choses!
—Voilà le Paris que nous avions deviné!... reprit Diane dont les
grands yeux noirs se voilèrent de rêverie. Te souviens-tu de ce que
disaient nos livres, ma sœur?... et de ce que nous disions dans nos
longues promenades au bord du marais?... Nous voyions des richesses
pareilles et bien d'autres enchantements!... Et il nous semblait que
nous étions déjà au milieu de toutes ces merveilles... assises dans un
salon tout de velours et d'or, comme celui-ci... ou demi-couchées sur
le gazon, rempli de fleurs et de lumières...
—Je m'en souviens, ma sœur...
—Petites folles que nous étions! C'est que nous en perdions
l'esprit!... Moi, d'abord, je voyais cela comme je te vois...
—Et moi aussi!
—Il me semblait que nos pauvres vêtements tombaient, et que nous
avions de belles robes de soie... des perles dans les cheveux... des
diamants au cou... des dentelles sur les épaules... Comme je te voyais
jolie, ma Cyprienne!
—Et comme tu me semblais belle, Diane!
—Et, sous ces brillantes parures, nous traversions toutes ces
féeries... Te souviens-tu?... A la fin, il venait toujours un bon
génie... et comme son sourire était doux!... qui nous disait: «Mes
filles, tout cela est à vous... voici de l'or pour sauver Penhoël... je
vous donne le choix; restez ici ou retournez en Bretagne.»
—Et nous répondions bien vite, s'écria Cyprienne: «Merci, merci, bon
génie!... nous voulons revoir ceux que nous aimons!»
Elles se tenaient par la main, et leurs regards se croisaient.
—Qui sait? reprit Cyprienne en baissant la voix; le bon génie va venir
peut-être...
Diane secoua la tête gravement.
—Ma pauvre petite sœur..., dit-elle, tu parles comme un enfant...
il n'y a plus de bons génies.
—Oh! s'il venait..., s'écria Cyprienne en suivant son idée, il
faudrait tout d'abord délivrer l'Ange...
—Dès cette nuit!... appuya Diane entraînée à son insu.
—Mettre Madame et Penhoël dans une belle maison...
—Avec notre bon père!
—Et puis courir, courir bien vite jusqu'à Penhoël pour racheter le
château.
—Nous aurions le temps, dit Diane.
—Et comme ils seraient heureux!
—Comme le pauvre Ange nous sourirait doucement!
—Et Madame...
—Et tous! tous!... Ah! c'est trop de bonheur!
Cyprienne se leva en frappant dans ses mains. Elle se jeta au cou de
Diane dans un mouvement d'enthousiasme, et toutes deux se tinrent
embrassées. Elles avaient des larmes de joie dans les yeux.
En ce moment le son d'une musique lointaine et suave arriva jusqu'à
leurs oreilles. Elles se séparèrent pour écouter. C'était un mouvement
de valse, lent, gracieux, balancé, qui empruntait à l'éloignement une
douceur étrange.
—Qu'est-ce que cela?... dit Cyprienne.
Diane avait la tête penchée; elle écoutait avec ravissement.
Les pauvres filles ne buvaient que de l'eau d'ordinaire. Les
quelques gouttes de vin qu'elles avaient bues exaltaient leurs têtes
ardentes et vives.
Cyprienne ne se rendait plus compte du motif qui les avait amenées.
Elle s'élança vers la porte de sortie tout simplement pour entendre de
plus près cette délicieuse musique.
La porte était fermée.
Il y en avait une autre au bout opposé de la chambre; Cyprienne y
courut et l'ouvrit. Aussitôt que les battants sculptés eurent tourné
sur leurs gonds, les deux sœurs poussèrent un cri de surprise: une
lumière éblouissante inondait le boudoir.
La porte donnait sur une chambre, déserte comme la première, mais dont
la fenêtre, large et haute, s'ouvrait sur le jardin illuminé.
Juste en face de la fenêtre, derrière les branches à demi dépouillées
d'un platane, une splendide girandole était suspendue.
Cyprienne s'élança dans la chambre, les bras tendus et la bouche
béante; puis elle s'arrêta muette d'étonnement.
La musique se faisait entendre maintenant plus rapprochée. Cyprienne
fit encore quelques pas afin de voir. Elle se mit à la fenêtre et
risqua un regard au dehors.
—Oh! ma sœur... ma sœur!... dit-elle en plaçant ses deux
mains devant ses yeux éblouis; c'est le jardin de notre rêve!... Nous
sommes dans le palais des fées!
De la fenêtre, en effet, le jardin présentait un aspect magique.
Derrière la girandole, dont les cristaux mouvants masquaient en quelque
sorte la croisée, une double ligne de feux dessinait les rampes d'un
cavalier, planté d'arbustes et de fleurs. Cette partie du jardin,
correspondant à l'aile gauche de l'hôtel, était déserte, mais le regard
en se portant à droite découvrait à travers les feuilles clair-semées
d'un rideau de tilleuls l'illumination des parterres et des pièces de
gazon, où déjà commençait le bal. Les jets d'eau reflétaient en gerbes
colorées l'éclat des mille lumières courant le long des charmilles et
marquant le dessin élégant des arcades de verdure; partout où l'œil
pouvait percer, ce n'étaient que feux étincelants et guirlandes de
fleurs.
Diane et Cyprienne s'accoudaient toutes deux au balcon de la fenêtre,
et ouvraient de grands yeux charmés.
Leur esprit était ébloui plus encore que leurs yeux. Les émanations
tièdes et odorantes, qui montaient du jardin jusqu'à elles, les
retenaient dans une sorte d'ivresse.
Elles n'avaient rien vu jamais, même dans leurs songes d'enfants,
qui pût se comparer à ces splendeurs enchantées.
Quand la danse fit trêve, au delà des tilleuls, quelques couples se
dirigèrent vers cette partie du jardin qui, jusqu'alors, était restée
déserte.
Diane et Cyprienne quittèrent la croisée, afin de n'être point aperçues.
Ce mouvement les força d'examiner la pièce où elles se trouvaient.