Étienne ne raisonnait plus. Que ce fût ou non une scène préparée par le

nabab, ses souvenirs, violemment évoqués, envahissaient son cœur. Il

croyait.

—Tout ce que nous avons est à eux!... s'écria-t-il; où les trouver?

D'un mouvement involontaire, il avait saisi la main de l'inconnue, qui

était froide.

La ceinture verte n'avait point parlé encore. Ce fut elle qui répondit.

Sa voix sèche et irritée semblait aller à l'adresse de Roger.

—On n'a pas besoin de vous..., dit-elle. Ceux qui n'ont point

abandonné Madame et son mari à l'heure de la détresse se chargeront de

les secourir...

—Ce n'est pas tout encore..., reprit l'autre jeune fille;

Blanche... celle que vous appeliez l'Ange... des misérables l'ont

enlevée à sa mère!

—Nous voilà prêts à faire tout ce qui est possible pour la retrouver,

dit Étienne.

—D'autres se chargeront encore de ce soin..., répliqua la ceinture

verte. On n'a pas besoin de vous!

—Mais..., reprit Étienne en hésitant: vous ne nous parlez plus de

celles... que nous aimons?

Les deux inconnues gardèrent le silence.

Elles étaient immobiles, dans l'ombre du berceau, et se tenaient par la

main.

Roger s'était rapproché.

—Je vous en prie!... dit Étienne, nous aurions pu chercher à savoir

qui vous êtes et nous ne l'avons pas fait... Je vous en prie,

donnez-nous des nouvelles de Diane et de Cyprienne?...

—Diane est morte..., répondit la ceinture rouge à voix basse.

Et la ceinture verte ajouta de même:

—Cyprienne est morte.

Les deux jeunes gens demeurèrent anéantis. En ce premier moment

d'angoisse, toute idée de supercherie s'évanouissait.

Ce fut seulement au bout de quelques secondes que Roger s'écria

tremblant d'indignation:

—Tout cela n'est que mensonges odieux!... Étienne... viens!...

laissons ces femmes!...

Il voulut entraîner le peintre, mais celui-ci résista.

—Qui que vous soyez, dit-il d'une voix brisée par l'émotion, ayez

pitié de nous, au nom de Dieu!... Si vous êtes venues vers nous, par

l'ordre de Berry Montalt, pour railler un amour qui est notre espoir et

qui est notre vie, soyez pardonnées!... Mais, en grâce, dites-nous, oh!

dites-nous bien vite que tout cela n'est qu'une comédie!

—Diane est morte!... répéta la ceinture rouge.

—Cyprienne est morte!... dit l'autre jeune fille.

Mais leurs voix avaient changé d'accent.

Elles tremblaient.

Roger se couvrit le visage, et des larmes jaillirent entre ses doigts.

—O Cyprienne!... Cyprienne!... murmura-t-il parmi ses sanglots.

Étienne était immobile et glacé comme une statue.

—Elles sont mortes..., reprit la ceinture rouge, assassinées...

Étienne fit un pas en arrière, et sa poitrine rendit une sorte de

rugissement.

—Assassinées par un homme qui danse à cette belle fête!...

acheva la jeune fille.

—Son nom?... s'écrièrent à la fois Étienne et Roger.

Puis Roger ajouta, se reprenant malgré lui à l'espoir:

—Mais c'est impossible, mon Dieu!... nous l'aurions su!...

—Elles vous aimaient, les deux pauvres jeunes filles!... prononça

lentement la ceinture rouge; puisque vous dites leur avoir écrit, si

elles n'ont point répondu à vos lettres, il faut bien qu'elles soient

mortes!...

—Une lettre!... s'écria Étienne, que ce mot sembla ranimer tout à

coup; j'ai une lettre!... ah! nous allons savoir...

Il fouilla vivement dans la poche de son habit et en retira le message,

portant le timbre de Redon. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne

pouvait l'ouvrir.

Quand il eut fait sauter enfin le cachet, soit que ses yeux fussent

troublés, soit que l'obscurité fût trop grande, il ne put parvenir à

déchiffrer l'écriture.

Roger avait un voile sur la vue.

Ils s'élancèrent tous les deux vers la lumière. La lettre était du

confrère d'Étienne, et confirmait tout ce que les deux jeunes gens

venaient d'apprendre.

Pontalès était maître du manoir. Les Penhoël dépouillés erraient on ne

savait où; les deux filles de l'oncle Jean, pauvres belles-de-nuit,

disait l'artiste breton en faisant allusion à la légende de Bretagne,

avaient été enterrées dans le cimetière de Glénac...

Roger pleurait comme un enfant; Étienne, les yeux secs et le visage

livide, retourna précipitamment sur ses pas. Un vague espoir lui

restait.

Sous le berceau touffu, à la place où étaient restées les deux jeunes

filles, il n'y avait plus personne.

Étienne chercha de tous côtés; ce fut en vain.

Roger et lui appelèrent. Point de réponse.

Seulement, comme ils se laissaient choir sur le gazon, épuisés et l'âme

navrée, une voix vint jusqu'à leurs oreilles, voix mélancolique et

douce, qui sonna comme l'écho d'une plainte lointaine, parmi les gais

accords de l'orchestre.

Cette voix disait ces mots:

—Belles-de-nuit...

IX

UNE BONNE HISTOIRE.

—Mais vous ne buvez pas, M. le chevalier! disait Montalt en décoiffant

un troisième flacon de vin du Rhin.

Robert tendit son verre; ses joues étaient pourpres, et son regard

s'alourdissait.

—Ah çà! murmura-t-il en clignant de l'œil avec mystère, je ne

voulais pas vous en dire si long!... Mais je sais bien à qui je

m'adresse... et du diable! si vous n'aimerez pas mieux faire des

affaires avec moi que de me trahir!

—Vous trahir?... Fi donc!

—Et puis, quand vous le voudriez... vous ne savez ni les noms ni les

adresses, mon cher lord!... Et de Rennes jusqu'à Brest, il y a plus

d'un manoir rococo, plus d'une famille assommante, et plus d'un benêt

de mari dans la position... vous m'entendez bien?... Allez donc mettre

la main justement sur mon brutal!... Ah! mais... où en étais-je?

Montalt sourit paisiblement.

—Vous en étiez, répondit-il, à cette lettre que vous enlevâtes à

Madame avec une adresse si consommée...

Robert remercia d'un grave signe de tête, et porta son verre à ses

lèvres.

En ce moment où il ne pouvait observer le nabab, la physionomie de

celui-ci eut comme un voile de tristesse. Durant un instant de raison,

ses traits détendus exprimèrent un découragement profond et amer. Cela

dura bien peu; car, lorsque Robert posa son verre vide sur la table,

Montalt avait repris son sourire placide et légèrement ennuyé.

—Peste! dit Robert, je crois que j'ai un succès! L'histoire vous amuse

donc, puisque vous vous rappelez comme cela les détails?

—Jamais histoire ne m'a mieux diverti, répliqua Montalt avec ce ton de

politesse froide que prennent les auditeurs résignés.

—Vous n'êtes pas dégoûté, mon cher lord!... Et pourtant Dieu sait que

je passe d'excellentes aventures... C'est votre faute... Vous nous

avez traités royalement, et nous autres, Espagnols, nous avons la tête

facile à échauffer... Nous disons donc que j'en étais à la lettre...

Mais, bah! bien avant ce temps-là, j'avais le secret de la pauvre

femme... Si vous saviez comme ces bonnes gens sont spécialement créés

et mis au monde pour être trompés! Une idée, milord!... Voulez-vous que

notre première affaire se fasse en Bretagne?

—Chevalier, je ne dis pas non..., répliqua Montalt.

—Je me suis laissé dire que vous détestez la Bretagne.

—Raison de plus pour y faire des affaires...

—Ah! diable!... ah! diable! s'écria Robert; voilà un mot, ma

parole!... Il n'est pas fort, mais pour un Anglais... Dame! milord,

vous êtes chez vous, ne vous gênez pas! Comprenez-vous la position?

La fortune de notre homme était déjà entamée assez passablement, et

Capulet, le fameux ennemi héréditaire, avait déposé chez maître la

Chicane de bons petits actes, qui nous constituaient, de compte à demi,

propriétaire de la moitié des biens de Montaigu...

Robert, qui était un drôle quelque peu lettré, avait trouvé pour

Pontalès et Penhoël ces deux pseudonymes romantiques.

—Mais, poursuivit-il, nous avions madame Montaigu, la mère de l'Ange

qui, malgré l'infidélité de son époux,—vous savez, il en tenait pour

Lola,—exerçait sur lui une dangereuse influence... Madame Montaigu

est encore une belle femme, morbleu! et si j'avais eu le temps, je me

serais fait aimer d'elle, sans trop de répugnance, pour arranger la

chose tout d'un coup... Mais, en définitive, c'eût été payer bien cher

quelques mille francs de rente... Je vous prie de croire, milord, que

je ne me prodigue pas comme cela!...

Montalt ne sourcilla pas. Pourtant un regard, plus perçant que celui

de Robert, eût distingué peut-être, à travers cette enveloppe de

tranquillité impassible, un signe de malaise bientôt réprimé.

Mais Robert n'avait garde; il suivait laborieusement les fils de son

récit, et c'était tout au plus s'il parvenait à ne point s'y perdre;

car le nabab lui versait toujours à boire, et l'ivresse venait à grand

train.

—Vous ai-je déjà parlé de l'autre?... demanda-t-il en s'interrompant

brusquement. Oui... j'ai dû vous toucher quelques mots déjà de l'oncle

d'Amérique... une autre variété de fossile qui est, dit-on,

puissamment riche, et dont j'espère bien hériter quelque jour...

—Vous êtes un homme admirable!... dit le nabab.

—Merci bien!... Je vous parle de l'oncle d'Amérique, parce que la

lettre lui était adressée.

Un imperceptible tressaillement agita la face de Montalt, qui baissa

les yeux, comme s'il eût craint, cette fois, de croiser son regard avec

celui de Robert.

—Quel crime innocent... mon cher lord! s'écria ce dernier, et que de

tonneaux de larmes, pourtant, versées à l'occasion de ce crime comme on

n'en fait plus!... Vous diriez une page mouillée des pleurs de trois

cents grisettes et arrachées à un roman puéril et honnête de ce bon M.

Ducray-Duménil!... Figurez-vous deux enfants bien élevés, qui cueillent

le fruit défendu en tremblant et qui se voilent ensuite la face, ne

sachant comment faire pénitence de cet horrible péché!...

Il s'interrompit pour rire de tout son cœur. Il était ivre.

—Ah! ah! ah! continua-t-il en se tenant les côtes; n'est-ce pas que

c'est drôle?... Et du drame, corbleu, dans ce paradis terrestre!... Ève

aimée par les deux frères... L'aîné qui la cède au cadet... En voilà

un présent!... Et le cadet épousant Ève, sans se douter que le

goût de la pomme fatale ne lui était déjà plus absolument inconnu... Un

verre de quelque chose, s'il vous plaît!... Et l'aîné, partant pour la

Syrie, toujours avec des larmes dans les yeux!... Vivent les larmes!...

A votre santé... milord. Oh! oh!... Qu'y avait-il donc dans ce vin?...

Vous devinez ce que contenait la lettre, j'en suis sûr. Madame Montaigu

disait dans un style à fendre l'âme:

«Pourquoi m'as-tu menée sur la coudrette?... Pourquoi m'as-tu

abandonnée?... Pourquoi ton frère m'a-t-il épousée?... Pourquoi,

pourquoi, pourquoi?...

«Et je souffre!... et je suis bien malheureuse!... Et des larmes

encore!... des fleuves entiers de larmes!...»

La ligne bleuâtre qui était sous les yeux de Montalt semblait se

creuser et prendre une teinte plus foncée. Par intervalles, un

mouvement convulsif agitait sa lèvre. Mais son beau front restait

calme, et il souriait toujours.

Il n'avait rien à cacher, sans doute, sinon son dégoût pour la barbare

gaieté de ce bourreau, qui raillait impitoyablement ses victimes. Et

pourtant, derrière cet obstiné sourire, ce n'étaient pas seulement la

fatigue et la répugnance que l'on voyait percer. Il y avait plus. On

aurait cru parfois deviner de l'angoisse, parfois la tempête

terrible, toute prête à éclater.

Robert ne voyait rien de tout cela. Et peut-être était-ce tout

simplement le jeu de la lumière lointaine qui venait, glissant à

travers le feuillage, écrire de capricieuses pensées sur le visage

immobile de Montalt...

—Bref, reprit Robert, la lettre était compromettante comme tout ce

qui tombe de la plume naïve de la vertu... Il y en avait dix fois plus

qu'il ne fallait pour monter la tête de mon brutal; d'autant mieux

que ledit buveur d'eau-de-vie avait reçu de son côté un message...

une lettre du frère aîné, qui ne pouvait pas se tenir en paix dans

son exil, et qui envoyait, par la poste, un volume de pathos... Ma

foi, milord, je donnerais vingt louis pour avoir dans ma poche ces

deux morceaux d'éloquence... Nous les lirions ensemble, et cela vous

réjouirait, j'en suis sûr.

—D'après ce que vous m'en dites, M. le chevalier, répliqua Montalt

dont la voix était ferme, cela devait être curieux, en effet.

—Vous ne vous figurez pas!... Je me procurai aussi cette seconde

lettre, pensant bien qu'à l'occasion ce larcin retomberait tout

naturellement sur Madame, car Montaigu ne la lui avait jamais montrée.

—Ah! fit le nabab involontairement.

Robert le regarda.

—Ma parole! s'écria-t-il, c'est un plaisir que de vous conter des

histoires!... Vous n'êtes pas excessivement impressionnable, milord...

mais au moins vous écoutez, et c'est flatteur...

«Une fois les deux lettres dans mon portefeuille, la chère dame n'avait

plus un mot à dire... Je la tenais... au moindre signe de révolte, je

faisais le geste de mettre la main à ma poche... et tout aussitôt elle

courbait la tête comme si j'avais eu un talisman à lui montrer.

«Aussi tout alla comme sur des roulettes... Montaigu vendait,

vendait!... Capulet achetait, achetait!... Si bien qu'un beau jour,

Montaigu n'eut plus à vendre que l'héritage de son frère absent.

«Il fallait pour cela une procuration.

«M. de la Chicane, cet honnête homme de loi, qui est déjà de votre

connaissance, lui fournit un moyen tout simple pour sortir d'embarras.

«—Imitez la signature de votre frère..., lui dit-il.

«Montaigu ne fit point trop le difficile... Un soir que sa bouteille

d'eau-de-vie s'était vidée plus lestement que de coutume, il fit un

premier faux... Les autres vinrent sans effort ni douleur.

«Il faut vous dire que ce pauvre diable de Montaigu avait bien quelque

répugnance à mener ce métier-là; mais, outre que nous ne laissions

jamais un louis dans sa caisse, il croyait se venger ainsi de son

coquin de frère, car je l'avais endoctriné admirablement. Le frère,

après avoir fait la sottise de s'en aller, avait fait la sottise de

revenir, un beau jour, bayer aux corneilles sous les murailles du

manoir.

«La date de cette romanesque visite correspondait justement avec la

naissance de l'Ange. Comme bien vous pensez, je n'étais pas homme à

négliger cette coïncidence...

—Je m'en fie à vous!... dit Montalt, au front duquel brillaient

quelques gouttes de sueur, amenées là sans doute par la chaleur

croissante qui régnait dans le jardin; vous fîtes croire à notre homme

que l'Ange n'était point sa fille...

—Précisément!... Et le voilà de plus en plus enragé contre son pauvre

frère qui n'en pouvait mais.

«Dès ce moment l'affaire eût été dans le sac, si nous n'avions

rencontré sur nos pas un obstacle d'un genre assez fantastique.

«Pardieu, milord, nous sommes dans le pays des lutins, il faut bien que

mon récit contienne quelques diableries.

«L'obstacle dont je vous parle consistait en deux petits démons qui

nous ont donné bien du fil à retordre... Mais il me semble que vous ne

versez plus à boire!»

Montalt, en effet, jugeait que son partenaire était en bon point. Il

ne voulait pas embarrasser davantage la langue et les idées de Robert.

Mais arrêtez donc un homme ivre! Le chevalier saisit la bouteille, et

se versa lui-même un plein verre.

—Deux petits démons..., reprit-il en cherchant le fil perdu de sa

pensée, deux petits démons... Ah çà! Blaise et Bibandier vont-ils

passer leur soirée à me faire des signes stupides derrière les

arbres? Morbleu!... ajouta-t-il en se levant et en menaçant nos deux

gentilshommes, qui, demi-cachés par le tronc d'un platane, cherchaient,

en effet, à attirer son attention, jouez, perdez, trichez! cela ne me

regarde pas... Je fais une affaire avec mon ami Montalt; vous voyez

bien... Si j'aperçois encore vos figures de déterrés, je vous brise une

bouteille sur le crâne!

Blaise et Bibandier disparurent. De cet incident, le nabab ne parut pas

s'émouvoir plus que du reste.

—Au diable!... fit Robert en se rasseyant, les brutes ne savent pas

de quoi il s'agit, et je veux être pendu si nous partageons avec

eux!... Où en étais-je?

—Deux petits démons...

—Bien, bien!... deux monstres d'enfants!... les filles de l'oncle

crustacé... Je ne peux pas vous dire, moi, tout le mal qu'elles nous

ont donné... volant nos actes, déchirant nos quittances, forçant nos

secrétaires... Ah! si le Montaigu n'avait pas été une poule mouillée...

ou si seulement ces deux petites viragos avaient porté des pantalons au

lieu de jupons, ma foi! je ne pourrais pas dire ce qui serait arrivé...

«Mais, en définitive, avec toutes leurs jongleries, les petites n'ont

pu que retarder de deux ou trois mois le dénoûment de l'histoire.

«Et le dénoûment fut beau, milord... Je vous en fais juge...»

Ici Robert s'interrompit pour se recueillir un instant. Puis il

commença le récit des événements survenus à Penhoël, depuis la nuit

de la Saint-Louis jusqu'à cette autre nuit, qui vit le départ de la

famille dépouillée.

Loin de chercher à gazer les faits, il amplifiait et il exagérait,

tant il avait à cœur de passer auprès de Montalt pour un coquin de

première force.

Montalt écoutait d'un air de complaisante attention. Il n'avait point

perdu son sourire, et la pâleur qui était maintenant sur son

visage pouvait certes provenir de la fatigue, car l'histoire durait

depuis bien longtemps.

C'était toujours ce front tranquille et fier, sans rides, comme le

front d'un jeune homme.

Rien n'avait changé, ni dans son attitude, ni dans l'expression de sa

physionomie.

Seulement, ses yeux baissés ne se relevaient plus, et sa main s'était

plongée sous sa chemise ouverte.

Aux beaux moments du récit, alors que l'éloquence de Robert atteignait

à son comble, on voyait cette main s'agiter imperceptiblement à travers

l'étoffe des habits de Montalt.

Cette dernière nuit de Penhoël, cette nuit sombre et pleine

d'épouvante, où René avait levé l'épée sur Madame, fut racontée par

Robert avec une sorte d'enthousiasme.

L'auditeur le plus froid eût donné là quelque signe d'émotion. Il n'en

fut pas de même de Montalt.

Sa respiration resta égale et calme. Il ne fronça les sourcils qu'une

seule fois, et encore si faiblement! Ce fut lorsque Robert lui montra

Madame, se traînant aux pieds de son mari, et demandant grâce pour la

mémoire de l'absent...

—Elle aimait donc encore ce frère absent? murmura le nabab.

—Peuh!... fit Robert; comédie! comédie!... puisque je vous dis qu'avec

un mot, un geste, avec moins que rien, j'aurais été l'amant de cette

femme-là... Quant au vieil oncle antédiluvien, il mangeait le pain

de la maison, ménageant assez bien la chèvre et le chou... Pardieu!

en définitive, on s'occupait bien du frère absent!... C'est moi, moi

tout seul qui donnais de l'importance à ce fantôme... C'est moi qui

ressuscitais cette prétendue passion, et je puis dire sans vanité que

j'ai bâti mon château sur la pointe d'une aiguille.

Il se renversa sur le dos de son siége.

—Le frère!... reprit-il en riant; qui songeait au frère? Ah çà!

milord, un verre de vin, s'il vous plaît... J'ai fini... Ma conduite en

tout ceci vous semble-t-elle convenablement adroite?

—C'est le sublime de l'art, répliqua Montalt, et je m'estimerais

heureux d'avoir un associé de votre force.

—A la bonne heure!... Tel que vous me voyez, je vous avais deviné,

moi!... Et quoique je vous visse jouer comme une dupe, là-bas, au

Cercle, je savais bien que vous n'étiez pas un homme à préjugés... Il

ne vous manque qu'un peu de triture...

—Vous serez mon maître, M. le chevalier.

—Et nous irons loin ensemble, milord!... Examinez-moi donc le

nœud de cette intrigue!... Comme c'est arrangé!... Comme tous ces

personnages y jouent leur rôle sans le savoir!

Robert oubliait, volontairement bien entendu, que c'était M. le marquis

de Pontalès qui avait tenu en réalité dans sa main les fils de cette

merveilleuse intrigue, et que lui, Robert, y avait joué un rôle,

important il est vrai, mais au profit de M. le marquis.

Il continua, tandis que Montalt s'inclinait en signe d'approbation

entière et sans réserve:

—Il n'y a pas à dire!... Ce n'est point là une histoire de poignard

et de poison, où des bandits subalternes jouent quelques milliers de

francs contre la chance du bagne... Pas de moyens violents... rien que

des combinaisons où la loi pénale n'a rien à voir... On entre chez les

gens... on s'assied à leur place... on les prie poliment de sortir...

et voilà!

Montalt se leva, et ce mouvement, qui mit en lumière les beaux traits

de son visage, montra en même temps d'une façon plus apparente la

pâleur de son front et le cercle bleuâtre qui se creusait au-dessous de

ses yeux. Il avait toujours la main droite appuyée contre son sein sous

la toile de sa chemise.

—Pas un moyen violent! reprit Robert en cherchant quelques

gouttes de vin au fond du dernier flacon vide; pas un meurtre...

Derrière lui, une voix s'éleva qui perça le feuillage du berceau.

—Tu mens!... dit-elle.

Robert se leva en sursaut et retomba pesamment sur son siége.

Montalt se tourna lentement vers l'endroit d'où la voix était partie.

—Est-ce vous qui avez parlé, milord...? balbutia Robert.

—Non..., répliqua Montalt.

La voix se fit entendre de nouveau derrière les arbres, faible, basse,

et arrivant à peine aux oreilles du nabab et de son compagnon.

—Tu mens! répéta-t-elle; tu as assassiné... non pas des hommes

forts... mais deux pauvres jeunes filles que la main de Dieu vengera,

Robert de Blois!

L'Américain semblait frappé de la foudre.

—Nous venons de parler du pays des apparitions surnaturelles, M. le

chevalier, dit froidement le nabab que rien ne pouvait étonner. Vous

avez évoqué des fantômes...

Il salua d'un geste plein de courtoisie, et laissa Robert seul dans le

berceau.

Blaise et Bibandier s'y élancèrent aussitôt.

Le nabab rentra dans le bal; il avait pour coutume de se retirer

longtemps avant la fin de ses fêtes. Ce fut donc sans étonnement qu'on

le vit se diriger vers le perron de l'hôtel.

Il traversa les groupes joyeux en s'inclinant à droite et à gauche,

sans retirer la main qui pressait toujours sa poitrine.

Sa figure pâle avait ce même sourire qu'on lui avait vu au moment où

l'orchestre donnait le premier signal de la danse.

Il franchit le péristyle jonché de fleurs, et rentra dans l'hôtel.

Quand il eut fermé sur lui la porte de son appartement, tout ce calme

qui était sur ses traits disparut comme par magie. Ses sourcils se

froncèrent, des rides se creusèrent à son front. Un feu sombre brûla

dans son regard. Sa gorge, oppressée, rendit un gémissement.

Il se laissa tomber sur un divan, comme si ses jambes n'avaient plus la

force de le soutenir.

Vous eussiez dit un patient qui vient de subir la longue et intolérable

torture...

Quand il retira sa main cachée dans sa poitrine, la toile de sa

chemise, en touchant son sein palpitant, se teignit d'une large

empreinte de sang...

X

LE BOUDOIR.

Il est de ces natures excentriques et vigoureuses qui se plaisent aux

tours de force, et prodiguent volontiers, sans but, l'effort d'un

héroïsme inutile. Donnez-leur, à ces Hercules, un monde à soulever, ils

essayeront; ils réussiront peut-être. Jetez-les au milieu de la vie

commune, ils s'endormiront dans cette oisiveté paresseuse, compagne

inséparable de la vigueur qui se sent et qui ne voit point de travaux

dignes d'elle.

Mais que surgisse l'occasion, l'ombre de l'occasion, ils vont tendre

les muscles de leur corps ou les ressorts de leur âme. Vous les

verrez bondir à l'attaque ou demeurer fermes à la défense, comme ces

grandes roches que la mine déchire, mais ne peut point ébranler.

Si l'occasion n'arrive pas, ils se lasseront en des batailles

imaginaires; ils dépenseront à plier un roseau la puissance qu'il

faudrait pour déraciner un chêne.

Montalt était un de ces cœurs robustes et fougueux qui se laissent

engourdir par l'indolence découragée. Il ne savait plus où allait sa

vie. S'il s'éveillait parfois, c'était pour prodiguer sa force en des

luttes vaines.

Il venait de soutenir le plus épuisant combat qu'il eût affronté

jamais. Pendant de longues heures, il s'était forcé à rester froid,

calme, souriant, avec l'enfer dans le cœur...

Mais pourquoi cet effort gigantesque? Était-ce une gageure folle tenue

contre lui-même? Et cette souffrance, d'où venait-elle?

Avait-il, à savoir toutes ces aventures racontées par Robert, un

intérêt assez grand pour compenser son martyre?

A cette question, il n'aurait pu répondre lui-même peut-être, car tout

était ténèbres et doute au fond de son esprit.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4 · 第 5 / 12 段