As-tu été assez longtemps délaissé, mon pauvre cahier! Et cependant te
voilà revenu dans mes mains; trop débiles pour transcrire les pensées
d'une tête plus faible encore, elles t'ont repoussé pendant bien des
jours, mais elles te retrouvent avec plaisir, compagnon d'infortune,
confident des misères passées. Gravir l'échelle de l'_Escombrera_ a été
mon dernier effort. Il n'eût pas fallu m'en demander davantage: j'étais
exténuée et n'aurais pu, à mon arrivée sur le navire, aller d'une
extrémité à l'autre de la dunette sans m'abattre comme un cheval fourbu.
Un repos absolu, du sommeil à discrétion m'ont rendu quelques forces. Je
pense, donc je vis. Cependant j'en suis encore à me demander comment
j'ai pu, dans l'état où je me trouvais en quittant Chouster, faire
quatre étapes à cheval, recevant tous les jours de la pluie, pataugeant
au milieu des marais et n'ayant pas même le courage de manger. Peu de
souvenirs de ce voyage, si ce n'est celui de mes souffrances, sont
restés gravés dans ma mémoire. L'esprit inerte, j'ai traversé tout le
sud-ouest de la Susiane sans regarder, sans voir, et c'est à la mémoire
de mon mari que je dois la description du pays compris entre Chouster et
Mohamméreh.
[Illustration: PONT LACHGIAR A CHOUSTER.]
Le 22 janvier nous sortîmes de la ville par ce pont Lachgiar qui sert de
barrage et complète le système d'irrigation des Sassanides. Après avoir
voyagé toute la journée dans une plaine toute verdoyante, nous ne
savions guère, à la nuit tombante, où trouver un gîte, quand des
colonnes de fumée signalèrent la présence d'un campement. Des chiens
farouches aboient à notre approche, et ils grondent encore que nous
sommes déjà installés sous la tente du cheikh. L'abri est spacieux,
mais, comme le temps est menaçant, il est encombré de vaches, de jeunes
agneaux et de poulinières. Tout ce monde nous fait place au feu et à la
chandelle, représentée par une lampe de terre remplie de graisse, et
d'abord un colloque animé s'engage entre notre hôte et les deux soldats
de l'escorte. Ceux-ci, charmés de faire à bon compte étalage de leur
zèle et surtout de réconforter leur estomac, exigent le sacrifice d'un
mouton. Le chef de la tribu allègue sa pauvreté et propose de tuer un
bel agneau, suffisant en somme pour le repas de six personnes. Sur
l'acquiescement des guerriers, il sort afin de donner des ordres, et
revient une demi-heure après.
«Çaheb, dit-il à Marcel, votre escorte veut me contraindre à tuer un
agneau en votre honneur. Dispensez-moi d'un pareil impôt: ma tribu est
si pauvre!
--Je te payerai ton agneau.
[Illustration: FABRICATION DU «DOUKH» (PETIT-LAIT). (Voyez p. 693.)]
--C'est impossible: le chahzaddè saurait que je n'ai pas fait honneur à
sa recommandation. Si vous vouliez une belle poule?
--Apporte ta poule.»
Sur le doux espoir de dîner bientôt, nous avons attendu l'arrivée de la
volatile, mais on la cherchait encore à onze heures du soir. De
concession en concession, nous avons dîné d'un peu de lait aigre, au
grand mécontentement des soldats et des tcharvadars. Ce maigre régal
terminé, Marcel organise nos couvertures et, par habitude, place
derrière les oreillers une caisse de tôle où s'entassait jadis notre
fortune. Quelle inspiration céleste! Comme je dormais à moitié, secouée
par les frissons et la fièvre, un bruit épouvantable résonne à mon
oreille et me fait brusquement sauter sur mon séant. A la lueur diffuse
que projettent les charbons à demi éteints, nous pouvons alors juger du
péril auquel nous venons d'échapper. Un poulain, après avoir rompu ses
entraves, est venu faire la cour à une jeune pouliche modestement
couchée auprès de sa mère. La bonne dame, indignée de cette audace, a
décoché à l'intrus une ruade vigoureuse, tandis que l'amoureux répondait
aux avances de sa belle-mère en faisant voler ses pieds au-dessus de nos
têtes. Le coffre seul a été blessé dans la bagarre. Quelques centimètres
plus à gauche ou plus à droite, plus haut ou plus bas, et nos crânes
eussent eu le sort de la boîte défoncée. Allah le veut, nous sortirons
saufs, si ce n'est sains, de ce maudit pays.
[Illustration: BILDARS. (Voyez p. 693.)]
Dès l'aurore tout est bruit autour de nous. Les troupeaux s'élancent au
dehors, les _bildars_ (possesseurs d'une bêche) s'apprêtent à aller
creuser des rigoles d'égouttement au milieu des champs ensemencés en
blé. Ici des femmes bronzées par le soleil, mais belles de formes et
d'attitude, impriment un rapide mouvement à une outre suspendue à trois
perches réunies en faisceaux et séparent ainsi la crème du _doukh_
(petit-lait); là des cavaliers sautent sur le dos de leurs coursiers et
partent pour la chasse ou la maraude, tandis que les vieillards allument
leurs pipes, s'asseyent en cercle et, silencieux, gardent le campement.
Comme à Douéridj, la race est vigoureuse et ne se ressent en rien du
voisinage des rachitiques habitants de Dizfoul et de Chouster.
[Illustration: HABITANT DU VILLAGE DE VEÏS.]
J'ai parcouru durant toute la seconde étape une plaine très basse
transformée en un véritable marécage. Eau dessous, brume dessus. Vers
les cinq heures la nuit est tombée; seul le clapotis monotone que
produisaient les bêtes en marchant dans le marais troublait le silence.
Pas de tentes à espérer. J'avais froid, j'étais lasse, très lasse;
l'idée de passer une nouvelle nuit dehors, l'état de l'atmosphère me
remplissaient le cœur d'angoisse et de terreur.
«J'entends des aboiements!» s'écrie Marcel.
Les braves chiens, ils sont tous méchants, hargneux, galeux, mais
néanmoins je les aurais embrassés si je les avais tenus à portée de mes
bras. Vers dix heures nous avons atteint les _kapars_ (maisons faites de
branchages) d'une tribu arabe.
De ce campement à Veïs on suit une route jalonnée par les substructions
de monuments sassanides. Tous les édifices dont les débris jonchent le
sol étaient bâtis en moellons, posés tantôt de champ, tantôt sur lit.
Quelques ruines semblent être les derniers vestiges de petits palais ou
de vastes maisons, les autres marquent la place des kanots destinés à
surélever les eaux du Karoun au-dessus du niveau de la plaine.
Veïs est le seul village important que nous ayons rencontré depuis
Chouster. Il est placé à la limite des possessions de cheikh Meusel et
profite du trafic qui se fait avec Mohamméreh. Des barques, utilisées au
transport des blés, sillonnent le Karoun, bordé de maisons assez
proprement bâties et surmontées de terrasses; de nombreux troupeaux de
moutons et de vaches témoignent de l'aisance des villageois. Le bourg
est d'ailleurs dans ses beaux jours: la population, en habits de fête,
célèbre le mariage du fils aîné du ketkhoda.
Dès notre arrivée, l'heureux époux est venu nous prier de prendre part
aux réjouissances de sa famille. J'ai dû, à regret, décliner
l'invitation: ma figure décomposée était ma meilleure excuse. Nous n'en
avons pas moins été considérés comme gens de la noce. J'ai eu droit aux
_chirinis_ (sucreries), apportées en grande pompe, et à la visite d'un
jeune danseur, charmant enfant qu'à sa robe flottante, à ses longues
manches, semblables, quand il tournoyait, aux ailes d'un papillon, à ses
longs cheveux bouclés, aux bijoux répandus sur toute sa personne, à ses
poses alanguies, on aurait plutôt pris pour une fille que pour un
garçon. A peine le danseur avait-il cessé ses exercices chorégraphiques,
exécutés au son grinçant d'une viole monocorde, qu'il a dû céder la
place à des artistes conduits par un derviche du Fars. Deux énormes
singes à poils gris se sont livrés à une débauche de cabrioles et ont
fourni un prétexte honnête à la curiosité d'innombrables visiteurs. Des
Européens sont des bipèdes bien autrement intéressants à examiner que
les singes les mieux éduqués, et il serait mal à nous de ne pas jouer de
bonne grâce le rôle de bête curieuse.
La quatrième et dernière étape en caravane nous a conduits au village
d'Ahwas. Vingt ou trente masures délabrées indiquent seules la place
d'une ville fort puissante au temps des Sassanides.
Les chevaux ne peuvent plus désormais s'avancer vers le sud;
l'inondation couvre la plaine; il faut fréter un bateau et dire adieu à
nos braves mulets et à nos excellents tcharvadars. Mes épaules rompues,
mes jambes brisées, mes reins en marmelade ne vous regretteront pas,
pauvres amis; je ne vous oublierai pas non plus: maîtres et bêtes
constituez la meilleure race de l'Orient. Vous êtes bien un peu têtus et
indisciplinés, mais vous avez le pied sûr, l'estomac accommodant, le
cœur vaillant et le caractère profondément honnête.
[Illustration: BATELIER D'AHWAS.]
Ahwas est bâti auprès d'un antique barrage. L'ouvrage, destiné à relever
les eaux du Karoun et de l'Ab-Dizfoul, qui se réunissent à Bendè khil,
est des plus intéressants. Construit en biais sur l'axe du fleuve, il
n'a pas moins d'un kilomètre de longueur. A considérer les canaux
majeurs creusés en amont de la digue et dont les dimensions
transversales dépassent cent mètres, on peut se rendre compte de
l'immense quantité d'eau charriée par eux et de la richesse du sud-ouest
de la Susiane sous les règnes glorieux des fils de Sassan. Est-il besoin
d'ajouter que les canaux sont obstrués et la digue fort compromise?
Le barrage n'est point la seule relique de l'antique cité sassanide. Si,
après avoir dépassé les anciens remparts, changés en collines, on tourne
brusquement vers l'est, on longe une crête calcaire qui va se relier aux
montagnes des Bakhtyaris. Tout le rocher, à la surface et sur sa
hauteur, est découpé en compartiments funéraires à une ou deux places.
Des dalles de pierre recouvraient ces sépultures--les feuillures
ménagées pour les recevoir en témoignent--mais elles ont été enlevées
pour construire des maisons, ou bien transportées sur les tombes
musulmanes qui s'étendent dans la plaine tout le long du cimetière
antique. Pas un signe, pas une inscription ne permet d'assigner une date
précise à ce champ de repos; il fut creusé, je pense, au temps de la
prospérité de la ville, c'est-à-dire à l'époque des Sassanides.
D'innombrables fragments des poteries enlevées des tombes au moment où
elles ont été violées couvrent le sol, et les villageois assurent qu'en
temps de pluie les eaux entraînent vers le fleuve des bijoux d'or, des
pierres gravées et des monnaies à l'effigie des Chapour.
Aujourd'hui Ahwas compte à peine deux cents habitants, tous fort
pauvres. Ils vivent opprimés par un cheikh, horrible vieillard à barbe
rouge, le plus mauvais homme que j'aie encore rencontré. Ce monstre a
compris dès notre venue le parti qu'il pouvait tirer de notre état de
maladie, et, au lieu de nous aider à trouver un bateau pour descendre le
Karoun jusqu'à Mohamméreh, il s'est adjugé à lui-même l'entreprise de
notre transport et a défendu à tous les bateliers de nous louer aucune
embarcation. Pendant trois jours il a bataillé avec Marcel et n'a jamais
voulu se contenter de nos derniers krans, trois ou quatre fois
supérieurs à la valeur de son _belem_ (embarcation en bois léger enduit
de bitume).
[Illustration: MONTREURS DE SINGES A VEÏS.]
De guerre lasse, et croyant, en nous prenant par la famine, forcer à son
profit la serrure de la fameuse caisse de fer, il a interdit aux
villageois de nous vendre des vivres sous peine du bâton, et nous a
contraints à lui acheter ses poules maigres et ses œufs couvis.
Nous désespérions de satisfaire cet Harpagon en turban, quand il se
présente dans l'écurie où nous sommes installés:
«Un bon belem est préparé par mes soins, les bateliers acceptent un prix
minime, et vous êtes libres de partir sur-le-champ.»
C'était à n'en pas croire nos oreilles!
Une heure plus tard nous prenions possession d'un canot si étroit que
des coudes on heurtait les bordages, si petit que le moindre mouvement
l'eût fait chavirer.
[Illustration: UN LION SUR LE BORD DU KAROUN. (Voyez p. 698.)]
Deux rameurs, munis d'avirons en forme de cuillers, se plaçaient l'un à
l'avant, l'autre à l'arrière, et le léger esquif, lancé en plein
courant, laissait bientôt dans la brume Ahwas, son barrage et son cheikh
maudit.
Non moins surpris que ses maîtres, Séropa interroge les matelots: Avant
l'aube, répondent-ils, un courrier entrait à Ahwas et annonçait la
prochaine arrivée du général Mirza Taghuy khan à bord du _Karoun_, le
grand bateau à vapeur de cheikh Meusel. L'Excellence se rend à Chouster
afin de négocier une importante affaire avec le gouverneur de la Susiane
au nom de son maître le prince Zellè sultan. A cette malencontreuse
nouvelle le cheikh a pris peur et il a voulu couper court aux justes
plaintes et aux récriminations de ses prisonniers en se débarrassant
d'eux au plus vite.
Les rives du Karoun ne m'avaient point paru belles à notre premier
voyage; ont-elles changé d'aspect? je serais bien empêchée d'avoir une
opinion à ce sujet. Couchée au fond du batelet, couverte d'un caoutchouc
assez large pour déverser l'eau de pluie à droite et à gauche des
bordages, j'ai passé deux jours et deux nuits insensible, immobile et en
proie à un accès des plus violents.
Le lendemain de notre départ, le belem a stationné plusieurs heures
auprès d'un campement, où Marcel a trouvé du pain et du lait aigre. Nos
gens, un peu reposés, se sont remis en route. Vers minuit le vent se
lève, sa violence est telle, que les matelots, redoutant de voir sombrer
l'embarcation trop chargée, accostent de nouveau auprès d'une rive basse
et attachent deux amarres à des touffes de buissons. Ils dormaient sans
doute d'un seul œil, car tout à coup je les entends chuchoter et
demander à mon mari si nos armes sont chargées. Pour la première fois
depuis mon départ d'Ahwas je me soulève et, saisissant mon fusil, je
regarde autour de moi. La pluie a cessé, le vent a dispersé les nuages
noirs, la lune éclaire la rive et me permet d'apercevoir, se détachant
comme une ombre chinoise sur un fond clair, un magnifique lion à la
crinière fournie, aux membres énormes. L'animal se promène; s'il nous a
vus, il ne paraît éprouver aucune envie de nous goûter. Nous sommes si
maigres! Les matelots, redoutant que le lion, malgré des blessures
mortelles, ne bondisse jusqu'à nous, tranchent les amarres sans nous
laisser le temps d'ajuster le fauve, et lancent le belem en plein
courant.
A minuit nous arrivions à Mohamméreh. Le lendemain Marcel louait une
nouvelle embarcation et nous prenions joyeusement la direction de
Bassorah. Ce voyage n'a pas été de longue durée: le canot atteignait
l'embouchure du Karoun quand j'aperçus sur le Tigre un joli navire paré
à son arrière du drapeau tricolore: c'était l'_Escombrera_, le bateau
sur lequel je comptais rentrer en France.
S'il ne s'arrête pas devant Mohamméreh, où la compagnie dont il dépend a
établi un comptoir, il nous faudra attendre pendant un grand mois un
nouveau départ, ou bien aller chercher aux Indes des communications avec
notre patrie. Cependant l'_Escombrera_ siffle à pleins poumons d'airain
et semble témoigner l'intention de stopper. Il mouille ses ancres?--Non!
Les dieux sont contre nous: les trois couleurs ont dépassé l'embouchure
du Karoun! Mon chagrin est extrême; je n'ose prononcer une parole, et,
malgré moi, un déluge de larmes déborde de mes yeux comme d'une coupe
trop pleine; il faut tenir mon cœur à deux mains si je veux éviter qu'il
ne se brise... Mais! le croirai-je?... le vapeur ralentit sa marche! Nos
matelots, excités par l'appât d'un gros pourboire, font voler le belem:
nous approchons, nous touchons le flanc du navire, je saisis un câble,
je gravis l'échelle, je suis à bord!
A la première tentative faite pour s'arrêter devant Mohamméreh, où
l'_Escombrera_ devait prendre des marchandises, la chaîne de l'ancre
s'est cassée, et le courant a entraîné le bateau. En quelques minutes
l'équipage avait paré la deuxième ancre, et l'on mouillait à un
demi-mille de l'embouchure du Karoun.
J'ai dû à cet accident la dernière angoisse que j'ai éprouvée en Perse.
[Illustration: FEMMES D'AHWAS. (Voyez p. 693.)]
[Illustration: PASSAGE DU CANAL DE SUEZ.]