Départ pour Babylone.--La traversée du pont de bateaux.--Les zaptiés
d'escorte.--Le caravansérail de Birounous.--Convoi mortuaire sur la
route de Kerbéla.--Iskandéryeh-Khan.--Apparition du tumulus de
Babylone.--Un orage en Chaldée.--La plaine de Hillah.--Les rives de
l'Euphrate.--La tour de Babel identifiée avec le Birs Nimroud et le
temple de Jupiter Bélus.--Le kasr ou château de Nabuchodonosor.--Les
jardins suspendus.--Le tombeau de Bel-Mérodach.
21 décembre 1881.--Il faut renoncer à rendre visite aux palais des
Sargon et des Sennachérib, trop éloignés de Bagdad. Nous ne pouvons, en
revanche, passer indifférents dans le voisinage de la tour de Babel, des
murs de Babylone et des célèbres jardins suspendus, ces merveilles du
monde ancien dont les descriptions ont excité nos premières curiosités
d'enfant.
Malgré mon antipathie pour les Turcs de la Turquie officielle, je me
suis placée ce matin sous la protection de quatre zaptiés mis à nos
ordres par le valy de Bagdad et, chevauchant un squelette de cheval
jaune serin, que son propriétaire, de peur des mauvais esprits, a décoré
sur l'épaule d'une main peinte au henné, j'ai franchi le pont de bateaux
et rejoint le frayé de Babylone.
Si les lazzi des gamins attroupés devant mon bucéphale canari ne
m'avaient assourdie à mon passage dans la ville, j'aurais trouvé grande
allure à notre petite troupe. Des zaptiés vêtus, contrairement à
l'usage, d'abbas, de coiffures fort propres et armés de fusils Snider,
qu'ils déchargent en accentuant une bizarre fantasia, un cuisinier
d'occasion, des muletiers, des bêtes ployant sous le poids des
provisions, suivent nos pas. Seul un colonel de l'armée des Indes, qui
avait demandé à Marcel la permission de se joindre à nous, a manqué à
l'appel; nous l'avons vainement attendu au pied du tombeau de Zobeïde.
Anne, ma sœur Anne, je n'ai rien vu venir. L'air qui passe sur Borsippa
rendrait-il oublieux, comme l'assure le Talmud.
Le frayé traverse d'abord une plaine verdoyante semée en blé et coupée
de rigoles d'irrigation, puis il rejoint les bords du Tigre, franchit un
canal sur un pont de bateaux digne de rivaliser en solidité avec un
praticable de théâtre, et nous conduit auprès d'une machine routière
hors d'usage. On taxerait volontiers de folle l'idée d'envoyer dans un
pays dépourvu de routes, de ponts, de charbon et de trafic un engin
d'une utilité bien contestable même en Europe: mais comme on change de
manière de voir quand on suppute le nombre de livres que le gouvernement
ottoman a dépensées avant d'amener sur les berges boueuses du canal une
semblable machine, et le nombre de familles honorables qui ont vécu
durant des années de cette exploitation du trésor public!
Dès lors nous entrons dans le désert. De nombreux canaux fertilisaient
autrefois la contrée; il ne reste de ces cours d'eau que les ruines de
digues assez élevées pour arrêter encore le regard.
L'abandon de cette plaine jadis si fertile ne date pas, semble-t-il,
d'une époque bien reculée: sans remonter à Hérodote, qui signale le
territoire de Babylone comme l'un des plus riches de l'empire Perse, on
peut prendre à témoin de la fertilité de la Chaldée les géographes du
douzième siècle. «Le chemin de Hillah à Babylone, disait Ibn Djobaïr,
est un des plus beaux et des plus agréables de la terre; les plaines
fertiles sont semées d'édifices qui se touchent et de villes qui se
pressent à droite et à gauche de la route.» Il n'a pas fallu longtemps
aux fils de Mahomet pour réduire à néant l'inépuisable richesse du pays.
Tout en devisant du sort des empires et en évoquant la Bible et les
prophètes, nous gagnons de pauvres maisons groupées autour du
caravansérail d'Azad-Khan. Quelques paniers de dattes étalés sous un
auvent, une boutique où l'on distribue du café bouillant, sont des
attractions trop vives pour des philosophes de notre trempe. Une tasse
de café me met en appétit; je me laisse tenter par la vue des sacoches
rebondies, et, comme rien ne nous oblige à hâter notre marche, nous
mettons pied à terre et déchirons à belles dents un poulet tendre
quoique musulman. Autant de pris sur l'ennemi.
Mais quels sont les cavaliers que j'aperçois à l'horizon? Ils s'avancent
aussi rapidement que le permet le train des mulets d'escorte chargés de
cantines et de tentes. La troupe se rapproche et je distingue bientôt le
compagnon de voyage vainement attendu ce matin. Il est vêtu du costume
adopté aux Indes par les officiers anglais mis à la tête des troupes
indigènes, et coiffé d'une calotte de feutre rouge autour de laquelle
s'enroule une longue pièce d'étoffe bleue dont une extrémité retombe sur
les épaules et sert de couvre-nuque.
Le colonel Gérard, un descendant de ces Français exilés lors de la
révocation de l'édit de Nantes, n'a pas abandonné le projet de parcourir
la Mésopotamie; s'il nous eût faussé compagnie, ce n'eût point été de
son plein gré. Campé sur un beau poulain acheté la veille aux environs
de Ctésiphon, il se présentait ce matin à l'entrée du pont de bateaux
jeté sur le Tigre. Le vent était frais et le tablier, cédant à
l'influence de la brise, dansait une sarabande effrénée. Notre compagnon
de route fit tous ses efforts pour encourager son cheval récalcitrant à
avancer; peine perdue: «il mangea la défaite», comme disent nos amis les
Persans, et, à la grande joie des badauds, fut forcé de mettre pied à
terre; muletiers et serviteurs s'attelèrent à l'animal, et, en fin de
compte, sous peine de s'exposer à un accident ou de voir le cheval
affolé se précipiter dans le fleuve, le colonel dut reprendre le chemin
du consulat et louer au plus vite une bête plus docile. Combien de fois
n'ai-je pas vu de petits ânes se débattre rageusement à l'entrée du pont
et atteindre l'autre extrémité la queue la première, à la remorque de
leurs conducteurs accrochés à cet appendice! Seuls des fatalistes
peuvent s'engager sans frissonner sur les ouvrages d'art construits par
messieurs les Turcs, et maître aliboron est trop intelligent pour avoir
embrassé la foi islamique.
Le colonel achevait de nous conter sa mésaventure quand un nuage de
poussière s'élève de nouveau dans la direction de Bagdad. Le tourbillon
se rapproche, grossit, pirouette sur lui-même et s'ouvre enfin. Bien
loin de dissimuler Jupiter en personne, il enfante deux cavaliers à
figure patibulaire, mal vêtus, mal armés et sales à faire peur au diable
lui-même.
Les nouveaux venus s'arrêtent devant les marchands de dattes et
fraternisent avec nos zaptiés. Aurions-nous la malchance de faire route
avec de pareils bandits? Nous ne sommes pas en possession de grandes
richesses, mais il serait bien dur de donner le peu qui nous reste à des
gens d'aussi mauvaise mine.
«Çaheb, permettez-moi de présenter à Votre Excellence les zaptiés qui
vont désormais l'accompagner, dit en s'avançant le chef de notre
escorte.
--Deux hommes ne suffisent donc pas à épouvanter les voleurs?
--Là n'est pas la question. A votre départ de la ville, vous avez été,
sur la demande du consul, entouré des zaptiés les plus beaux et les
mieux vêtus de Bagdad, de vrais zaptiés de luxe; nous vous avons fait
faire une sortie digne de votre rang, il ne nous reste plus qu'à vous
saluer et à reprendre le chemin de la caserne. Des gens bien montés et
bien équipés ne sauraient courir les chemins de caravane. Donnez-nous le
bakchich qui nous est dû pour avoir brûlé sans compter la poudre du
gouvernement et usé nos habits en votre honneur, et qu'Allah vous
accompagne!»
Cela dit, les zaptiés de parade reprennent aussitôt le chemin de la
boîte à coton où on les conserve à l'abri de la poussière et des
mouches, et nous laissent en compagnie des deux forbans mis désormais à
notre solde.
Nous voyageons toute la journée au milieu de terres incultes, de canaux
éboulés et de briques jetées sur le sol comme de la jonchée devant la
procession. On croirait fouler aux pieds les ruines d'immenses villages.
A la tombée de la nuit, une grande construction de briques apparaît à
l'horizon et se détache sur le fond orangé du ciel: c'est le magnifique
caravansérail de Birounous, ainsi nommé d'un puits creusé à mi-chemin de
Bagdad à Hillah. Bâti par des Persans, sur des dimensions proportionnées
au nombre des Chiites qui viennent y chercher un refuge, cet édifice
reproduit à grande échelle les caravansérails de l'Iran. La porte,
surmontée d'un balakhanè (maison haute), donne accès dans une cour
centrale entourée d'arcades. Le temps est-il beau, les voyageurs
prennent possession de ces niches aérées; les bises de l'hiver
soufflent-elles, ils aiment mieux les galeries ménagées en arrière des
arcades; chacun s'assied sur les hautes estrades construites entre les
contreforts intérieurs portant les arcs-doubleaux des voûtes, et garde
ses bagages tout en surveillant les bêtes de somme installées dans la
niche opposée.
Il fait froid, nous nous réfugions à l'intérieur du caravansérail. Des
colis longs d'environ deux mètres et jetés en tas irréguliers le long
des murs remplissent les arcades voisines de celle où nous campons. Ils
appartiennent, paraît-il, à des pèlerins chiites arrivés avant nous, et
sont confiés à notre probité. Je serais très fière de cette preuve de
confiance s'il ne se dégageait de ce dépôt une odeur infecte. Inquiète,
je palpe les paquets. Je ne rêve pas, ce sont des cadavres!... les uns
habillés de tapis et ficelés comme des saucissons de Lyon, les autres
couchés dans des caisses, qui laissent apparaître à travers leurs ais
mal joints les chairs noircies et desséchées de leurs horribles
propriétaires. De la Perse entière et même des Indes, les Chiites
transportent leurs morts sur les terres sanctifiées par le voisinage du
tombeau d'Houssein, fils d'Ali; j'ai pour voisins de nouveaux arrivants.
Malgré tout mon respect pour ces momies vagabondes, je ne me suis pas
senti le cœur de les tutoyer toute une nuit. Nous avons déménagé et
porté nos pénates au dehors. Le colonel a suivi notre exemple, et la
soirée s'est terminée tristement, sans qu'il ait été possible de se
soustraire aux bouffées empestées apportées de l'intérieur du
caravansérail par la brise du soir.
Le désir commun à tous les Chiites de se faire inhumer à Kerbéla quand
ils peuvent se permettre ce luxe posthume, remonte sans doute aux
premiers temps de l'Islam, car il se rattache de très près aux
dissensions intestines nées au lendemain de la mort du Prophète entre
les candidats à sa succession.
A en croire les Chiites, Mahomet, avant de rendre le dernier soupir,
aurait désigné pour son héritier son neveu et disciple bien-aimé Ali,
l'époux de sa fille Fatime. Ses volontés ne furent pas respectées:
Abou-Bekr, Omar et Othman occupèrent successivement le califat. Après la
mort d'Othman, survenue en 656, Ali, déjà vieux, devint enfin commandeur
des croyants. Les sectaires qui avaient empêché Ali d'accéder au pouvoir
ne désarmèrent pas après sa mort et s'acharnèrent sur ses fils Hassan et
Houssein; tous deux périrent assassinés, l'un à Médine, l'autre à
Kerbéla, et consacrèrent par leur martyre les plaines arrosées de leur
sang. De cette époque date la scission entre les Chiites et les
Sunnites, ou des partisans d'Ali et des disciples d'Omar.
En me plaçant à un point de vue purement spéculatif, je me suis souvent
demandé qui, des Alites ou des Sunnites, était en possession de la vraie
foi musulmane. Sans entrer dans des discussions de théologie
transcendantale, il me semble que la réponse est écrite en grosses
lettres dans le Koran. Mahomet, après s'être soucié d'enrichir sa
famille au point d'ordonner à tous les fidèles de consacrer à
l'entretien de ses descendants une bonne part de tous leurs biens et du
butin qu'ils conquerraient à la guerre, ne pouvait frustrer son neveu et
gendre de l'héritage politique dont il avait seul la disposition, pour
le transmettre à des disciples qui n'étaient supérieurs à Ali ni en
dévouement, ni en courage, ni en intelligence. _Quod est absurdum_,
c'est d'autant plus absurde qu'on ne saurait contester à Mahomet le
talent d'avoir su intéresser Allah à ses petites affaires et de s'en
être fait, quand son intérêt personnel ou celui des siens était en jeu,
un auxiliaire logique et tenace. J'approuve donc les Persans d'avoir
choisi Ali pour leur patron et d'entreprendre, si cette idée les charme
pendant leur vie, un dernier voyage à Kerbéla peu de jours après leur
mort.
S'il y a loin de la coupe aux lèvres, combien plus loin encore de la
Perse ou des Indes au tombeau d'Houssein, distant parfois de plus de six
mois de la maison mortuaire! Aussi bien, à moins d'avoir été sur terre
un grand personnage, tout autant dire un grand pécheur, et de voyager
avec son ex-maison et même avec ses ex-femmes, autorisées, afin de se
distraire des lenteurs du voyage, à prendre des maris de caravane, ne
peut-on jamais se promettre d'arriver à destination. Quant aux pauvres
diables confiés à la seule protection des anges Nekir et Monkir, ils
font leur funèbre pèlerinage ficelés quatre par quatre sur un seul
cheval, aussi gentiment empaquetés que les crocodiles de Siout, et
n'atteignent pas toujours la dernière demeure de leurs rêves. Pas un
brave homme de tcharvadar qui n'hésite, s'il vient à perdre un mulet, à
se débarrasser d'un chargement impossible à transporter, au profit des
aigles ou des chacals, habitués à une table moins bien servie que celle
du roi des oiseaux.
22 décembre.--Un bruit de castagnettes produit par les étrilles des
muletiers m'arracha dès l'aube à mes rêves macabres. Prendre les devants
sur nos voisins de la nuit fut ma première préoccupation; peine perdue:
la route était sillonnée de cadavres en déplacement et villégiature. A
midi nous passons devant le caravansérail d'Iskandéryeh, moins beau que
celui de Birounous, mais tout aussi fréquenté, car il est bâti à la
bifurcation des chemins qui se dirigent, l'un vers Kerbéla, l'autre vers
Hillah. Nous ne sommes qu'à quatre heures de la capitale de la célèbre
Nitocris et de la non moins légendaire Sémiramis.
23 décembre.--J'ai traversé Babylone sans m'en douter, et Dieu sait
pourtant que ce ne sont point les maisons qui m'ont empêchée
d'apercevoir la ville.
Le soleil avait déjà parcouru les deux tiers de sa course, en langue
vulgaire il était près de deux heures, quand le ciel s'est obscurci
soudain. Le vent soulevait des tourbillons de sable au milieu desquels
nous disparaissions, le tonnerre grondait, les éclairs sillonnaient le
ciel au-dessus de la vieille capitale de la Chaldée sans plus de respect
que s'il se fût agi de bouleverser une simple butte à moulins; enfin la
pluie s'est mise à tomber lourde et serrée.
C'était la première fois depuis le mois de mars dernier que nous
recevions une averse. Le ciel est un honnête payeur: il nous a rendu le
capital et ne nous a pas marchandé les intérêts. Mouillés jusqu'aux os,
nous longeons sans la distinguer la masse de terre que nous avions
aperçue dès notre départ d'Iskandéryeh et pénétrons dans des champs
ensemencés. Il fait un temps à ne pas mettre un Turc à la porte. Quelle
belle occasion pour nos guides de choisir un raccourci: ils ne tardent
pas à être complètement égarés!
Nos chevaux atteignent bientôt une éminence formée de tessons de
poteries et coupée en tous sens de tranchées profondes; ces indices nous
permettent de reprendre la bonne piste et, peu d'instants après,
d'arriver, ruisselants d'eau et de sueur, devant une maison habitée par
l'agent indigène des fouilles de Babylone.
Depuis plusieurs années déjà, l'Angleterre bouleverse l'emplacement des
palais de Nabuchodonosor. Un conservateur du British Museum vient tous
les ans constater l'état des «excavations» et donner, si cela est
nécessaire, une impulsion nouvelle aux travaux; mais la surveillance
journalière est confiée à un Arménien, chez lequel nos guides nous ont
amenés. Le brave homme me montre le produit des fouilles. Depuis six
mois on a trouvé des tablettes de terre cuite couvertes d'inscriptions
en caractères cunéiformes, des fragments d'animaux domestiques ayant
probablement appartenu à des arches de Noé données en étrennes aux
gamins babyloniens, des vases en agate rubanée, et des figurines de
terre cuite traitées dans le style grec le plus pur. L'orage s'étant
calmé pendant la durée de cet intéressant examen, la caravane reprend
bientôt le chemin de Hillah, où elle trouvera logement et provisions. A
peine avons-nous abandonné les montagnes de décombres, que nous entrons
dans une voie ménagée entre de belles plantations de palmiers. La pluie
semble communiquer une vie nouvelle à toute la nature: la verdure des
arbres est plus brillante; les rayons du soleil, surpris d'avoir un
moment disparu, se jouent à travers les gouttes de cristal suspendues à
l'extrémité des feuilles; les colombes, les tourterelles se poursuivent
de branche en branche, tandis que sur le chemin, plaqué de larges
flaques d'eau, sautillent d'impertinentes corneilles toutes prêtes à
narguer les passants.
A trois heures de marche des tumulus, apparaissent de blancs minarets,
puis les premières habitations des faubourgs de Hillah, l'Euphrate, un
pont de bateaux moins mobile que celui de Bagdad, et enfin la ville
elle-même.
Les zaptiés, partis en éclaireurs, ont déjà choisi les logements et nous
attendent sur le meïdan afin de nous conduire dans la demeure déserte
d'un riche personnage parti récemment pour la Mecque.
Hillah, l'une des _moutessarafiehs_ (sous-préfecture) du vilayet de
Bagdad, a été décimée par la peste en 1831 et compte à peine aujourd'hui
une population d'environ quinze mille habitants, composée d'Arabes, de
Chaldéens, de Juifs industrieux et puissants, de Persans chiites et de
fonctionnaires de la Sublime-Porte, ces chancres rongeurs de toutes les
villes turques. Il faut joindre à ce noyau les voyageurs et les nomades,
si nombreux dans les villes d'Orient et surtout dans les centres voisins
des pèlerinages célèbres.
Les maisons de Hillah, bâties en matériaux empruntés aux monuments
antiques, ainsi qu'en témoignent les briques sigillées au nom de
Nabuchodonosor et les couches de bitume employées en guise de mortier,
sont aussi hautes que celles de Bagdad, mais conservent néanmoins un
caractère oriental très prononcé avec leurs murs sans ouverture
extérieure et leurs terrasses que dominent des bouquets de palmiers et
de bananiers. La luxuriance de la végétation corrige heureusement la
sévérité et la monotonie de cette architecture aveugle. Du haut de notre
terrasse en particulier, le panorama est des plus gais; la vue s'étend
sur les deux rives du fleuve, plantées de superbes dattiers, et sur les
eaux animées par le va-et-vient des embarcations et des cavaliers qui
font baigner leurs chevaux. Semblables à un orchestre de pibrochs
aquatiques, de nombreux villageois, trop paresseux pour aller chercher
le pont de bateaux, préfèrent se dépouiller de leurs vêtements, gonfler
d'air des outres de cuir et se lancer à la nage en serrant dans les bras
ces précieux flotteurs. Ainsi déjà en usaient leurs ancêtres quand leurs
talents natatoires ne leur permettaient pas de compter sur la brasse et
la coupe.
[Illustration: PASSAGE DE L'EUPHRATE A LA NAGE: BAS-RELIEF ASSYRIEN.]
Il n'existe point à Hillah de monuments intéressants de la période
musulmane; cependant, le long de la route de Kerbéla, s'élève une petite
mosquée connue sous le nom de Mechhed ech-Chems ou Mosquée du Soleil.
D'après les traditions populaires, elle signalerait le champ de bataille
où Ali, craignant à l'approche de la nuit de perdre les bénéfices d'une
victoire certaine, s'inspira des procédés bibliques et arrêta du regard
et du geste la marche de l'astre lumineux. Si l'on s'en rapporte au
contraire à un texte antique, il est permis de supposer que cet édifice
est bâti sur l'emplacement d'un temple du soleil érigé par
Nabuchodonosor: «Au soleil, le suprême arbitre qui règle les différends
dans mon palais, j'ai construit en briques et en bitume, dans Babylone,
le temple du juge de l'univers, le temple du dieu Chamach».
Hillah, en tant que ville musulmane, succéda à la vieille cité
chaldéenne au commencement du douzième siècle.
[Illustration: RIVES DE L'EUPHRATE A HILLAH.]
A cette époque, les derniers rayons du soleil babylonien éclairaient
encore les rives de l'Euphrate: aujourd'hui la rivale de Ninive, la
capitale de Nabuchodonosor est tombée au rang d'une sous-préfecture
turque. La chute ne serait pas plus profonde si César ou Napoléon,
ressuscités par une méchante fée, étaient réduits à s'affubler d'un faux
nez et à servir comme caporaux dans l'armée d'un Cettivayo ou d'un
Soulouque. «Que Babel atteigne le ciel et qu'elle ait rendu inaccessible
la hauteur de sa force, c'est de moi que lui viendra sa destruction»,
dit le Seigneur. Il s'est cruellement vengé, le dieu d'Israël! Les
prophètes n'avaient prédit que la ruine: ils n'avaient pas rêvé pour
Babylone cette grotesque survivance.
Si l'on examine les environs de la ville, et si l'on suit du regard des
murs éboulés qui semblent relier les deux tumulus placés aux extrémités
de Babylone, on est amené à penser que Hillah devait occuper à peu près
le centre des cinq cent treize kilomètres carrés compris dans l'enceinte
aux cent portes d'airain. Il ne faut pas conclure de l'immense espace
entouré de défenses à une innombrable quantité de maisons. Quinte-Curce
affirme que les constructions groupées sur les rives de l'Euphrate
couvraient seulement quatre-vingt-dix stades carrés[10]; le reste du
terrain, mis en culture, suffisait, en temps de siège ou durant une
période de famine, à nourrir les citoyens. Quoique la place réservée aux
habitants ne fût pas très considérable, la population devait néanmoins
être fort dense, car les maisons, contrairement aux usages des villes
d'Orient, où le terrain à bâtir est le plus souvent sans valeur,
s'élevaient sur trois ou quatre étages.
[10] Le stade babylonien avait quatre mètres de plus que le stade
olympique. Le stade olympique valait cent quatre-vingts mètres.
24 décembre.--Je reviens du Birs Nimroud ou tour de Babel. Si l'on admet
avec la Bible que ce monument si célèbre dans l'histoire hébraïque est
la cause première de la confusion des langues, je dois le maudire, car
nous lui sommes redevables de déclinaisons cabalistiques, de
conjugaisons infernales, de syntaxes sataniques qu'il faut apprendre en
tous pays avec l'appréhension de ne les savoir jamais. Ce n'est pourtant
pas d'une montagne de lexiques ou de grammaires comparées que se compose
le tumulus du Birs, mais de blocs faits en briques de tout âge et de
toute taille.
Après avoir franchi la porte de Mechhed Ali, et pris la route de Hillah,
on traverse une plaine déserte; au milieu des ruines que les millénaires
ont accumulées et les siècles aplanies se dresse, dans la direction du
sud, une montagne créée de main d'homme, ainsi que l'indique la
configuration du pays. A mesure que l'on se rapproche de cette masse,
l'œil la juge plus énorme qu'il ne l'avait supposée tout d'abord, et il
renonce bientôt à l'analyser en entier pour en étudier successivement
les diverses parties. Nous avançons. Nos chevaux, fatigués par l'orage
de la veille et par l'allure rapide que nous leur avons fait prendre
depuis notre départ de Hillah, gravissent péniblement des montagnes de
décombres, se lancent à l'assaut d'une colline artificielle, le Tell
Ibrahim, et s'arrêtent essoufflés au pied d'un édifice arabe. La coupole
blanche du monument recouvre les cendres fort hypothétiques d'Abraham.
Le tombeau du patriarche, en aussi grande vénération en Chaldée que les
cénotaphes d'Esdras ou d'Ézéchiel en Mésopotamie, sert d'abri aux
villageois qui viennent cultiver les terres voisines du Birs Nimroud.
Une jarre de terre remplie d'eau, mise à la disposition des passants, a
mérité ou valu à ce petit sanctuaire les marques de reconnaissance des
pèlerins. Je suis flattée de retrouver sur tous les murs de l'imamzaddè
des empreintes de mains rouges semblables à celles qui décorent la
croupe de mon cheval canari.
Une dépression peu profonde sépare le Tell Ibrahim du Birs Nimroud,
identifiée depuis les travaux de l'illustre assyriologue M. Oppert avec
le temple décrit par Hérodote sous le nom de Jupiter Bélus. Le Birs est
surmonté d'un pan de mur plein, haut de onze mètres, qui affecte la
forme d'une tour carrée déchirée à son sommet. Autour de ce massif sont
épars d'énormes blocs de briques qui forment, au-dessous d'une
vitrification verte des plus étranges, un conglomérat dur comme du fer.
De ce point toutes les ruines paraissent s'abîmer devant le Birs
Nimroud. La vue s'étend indéfiniment, et, grâce à la transparence de
l'air, on aperçoit, en évoluant sur soi-même: au sud les minarets de
Mechhed Ali, au nord-ouest les murs de Hillah, au nord les palmiers de
Kerbéla, enfin à nos pieds les lacs de Harkeh et de Hindiyeh, couverts
de villages lacustres où se réfugient les tribus arabes, certaines
d'échapper ainsi au contrôle soupçonneux de l'autorité turque. Heureuses
tribus!
[Illustration: PLAN DE BABYLONE.]
Ces points topographiques soigneusement reconnus, grâce aux nombreuses
informations prises par le colonel Gérard, nous descendons au pied du
tumulus. En le considérant de la plaine, il est aisé de retrouver dans
les masses d'abord un peu confuses du Birs les grandes lignes d'un
édifice formé d'étages successifs et superposés. Il serait plus
difficile de déterminer la hauteur totale de la construction, les
premiers étages étant profondément ensevelis sous les sables de la
plaine et mêlés aux ruines détachées du sommet. En se référant aux cotes
directement déterminées et aux analogies du _birs_ avec le _zigourat_
(tour à étages) compris dans le palais de Sargon, on peut néanmoins
assigner à l'édifice une hauteur approximative de quatre-vingts mètres.
Dans cette hypothèse les sept étages de la tour avaient chacun huit
mètres et reposaient sur une terrasse de cent vingt-huit mètres de
longueur et de vingt-cinq mètres de hauteur. Les gradins étaient reliés
les uns aux autres par des rampes douces ménagées devant les façades
nord-ouest. Tous étaient revêtus d'un parement de briques émaillées. Si
l'on s'en rapporte à la description de la forteresse d'Ecbatane laissée
par Hérodote et aux traces de couleurs découvertes sur le _zigourat_ de
Dour Saryoukin (Khorsabad), il semble même que ces gradins étaient
consacrés aux dieux protecteurs de la semaine, portaient leurs couleurs
caractéristiques et que leur ordre suivait la marche des jours.
Au-dessus de la dernière et septième tour se trouvait la tente de Nébo,
l'arbitre suprême du ciel et de la terre.
On rechercherait en vain la table et le grand lit richement paré sur
lequel le dieu venait se reposer auprès d'une vierge indigène, et cette
chapelle où les prêtres brûlaient tous les ans mille talents d'encens et
sacrifiaient des victimes parfaites devant la statue sacrée: tout est
ruines et décombres, du faîte au pied du Birs Nimroud.
[Illustration: BIRS NIMROUD OU TOUR DE BABEL.]
J'ai déjà dit que l'identification du Birs avec le temple de Jupiter
Bélus d'Hérodote, le temple des Sept Lumières de la tradition
babylonienne, ne saurait faire de doute aujourd'hui; mais un fait bien
plus singulier a été révélé par la lecture des cylindres chaldéens
découverts par sir Rawlinson dans les angles de l'édifice. Ces documents
viennent au secours de la tradition hébraïque, tout en donnant au temple
de Bélus une origine relativement moderne.
Nabuchodonosor nous dit lui-même: «Pour l'autre, qui est cet édifice-ci,
le temple des Sept Lumières, et auquel remonte le plus ancien souvenir
de Borsippa, un roi antique le bâtit (on compte de là quarante-deux vies
humaines), mais il n'en éleva pas le faîte. Les hommes l'avaient
abandonné depuis les jours du déluge, proférant leurs paroles en
désordre. Le tremblement de terre et le tonnerre avaient ébranlé la
brique crue, avaient fendu la brique cuite des revêtements; la brique
crue des massifs s'était éboulée en formant des collines. Le grand dieu
Mérodach a engagé mon cœur à le rebâtir: je n'en ai pas changé
l'emplacement, je n'en ai pas altéré les fondations. Dans le mois du
salut, au jour heureux, j'ai percé par des arcades la brique crue des
massifs et la brique cuite des revêtements. J'ai ajouté les rampes
circulaires; j'ai écrit la gloire de mon nom sur la frise des arcades.
«J'ai mis la main à construire la tour et à en élever le faîte; comme
jadis elle dut être, ainsi je l'ai refondue et rebâtie; comme elle dut
être dans les temps éloignés, ainsi j'en ai élevé le sommet.»
Ce serait donc en ce lieu que se serait formée la tradition que les
Hébreux apportèrent en Judée, et sous mes pieds se retrouverait la
célèbre tour de Babel. A quel ordre de phénomènes historiques ou
géologiques se rapportent l'érection de cette immense construction et la
légende de la confusion des langues? je ne saurais le dire: de
mystérieuses obscurités enveloppent encore les premiers âges de
l'humanité.
Le temple des Sept Lumières, pour lui donner désormais son vrai nom, ne
s'élevait pas au cœur même de Babylone, mais dominait le faubourg de
Borsippa. Il ne faudrait pas conclure cependant de l'extrême éloignement
des deux centres religieux et royaux représentés l'un par les palais,
l'autre par le Birs, que Babylone et Borsippa aient toujours été deux
villes distinctes; d'après Hérodote par exemple, l'enceinte extérieure
enveloppait Borsippa. On ne me surprendrait pas toutefois en m'apprenant
qu'il n'en fut pas toujours ainsi et que, tour à tour distante de la
ville ou confondue avec les faubourgs, la cité religieuse fut comprise
dans les fortifications ou reléguée hors des murailles élevées par les
rois, murailles renversées et reconstruites sur des dimensions plus
restreintes ou plus larges selon l'inclémence ou la prospérité des
temps.
25 décembre.--Au retour de Borsippa nous sommes venus camper sur le
tumulus d'Amran-ibn-Ali, que nous avions foulé aux pieds il y a trois
jours, alors que nous étions en quête d'un abri.
Des collines de briques pulvérisées, des tranchées dont les déblais ont
servi à combler d'autres tranchées plus anciennes, font de cette partie
de Babylone un dédale au milieu duquel on circule sans trouver de point
de repère. Quelques lourds massifs de maçonnerie reliés par des mortiers
durs comme du fer, un lion de basalte, d'un travail très barbare, à demi
enseveli dans les décombres, signalent seuls la demeure des rois
chaldéens, le palais mortuaire d'Alexandre.
Moins de traces encore des jardins suspendus élevés par Nabuchodonosor,
prince amoureux et galant, afin de satisfaire un caprice de sa femme
Amytis, fille d'Astyage, roi de Médie, et de rappeler à la jeune reine
qui ne pouvait s'accoutumer à l'aspect monotone des plaines de la
Chaldée les hautes montagnes de sa patrie.
Les jardins suspendus n'eurent pas une longue durée: Quinte-Curce les
dépeint comme une merveille de son temps, mais Diodore de Sicile en
parle toujours au passé. Après la mort d'Alexandre et la fondation de
Séleucie, Babylone fut peu à peu abandonnée, perdit son titre de
capitale, et assista dès cette époque à la destruction progressive du
chef-d'œuvre des architectes babyloniens. Un arrosage insuffisant amena
la mort des arbres, le défaut d'entretien l'éboulement des murs, et le
paradis d'Amytis mêla sa poussière aux cendres de son inspiratrice. Au
temps des Arsacides la ruine était consommée et les jardins servaient de
nécropole, comme le prouve la découverte de nombreux tombeaux parthes
exhumés il y a quelques années.
[Illustration: PATRE GARDANT SON TROUPEAU SUR LES RUINES DE BABYLONE.
«... ET JE RÉDUIRAI LA TERRE DES CHALDÉENS A UNE ÉTERNELLE SOLITUDE.»
(Voyez p. 624.)]
Les recherches pratiquées autour du château royal ont toujours été
heureuses. Aujourd'hui trois ou quatre cents Arabes sont occupés à
extraire la terre amoncelée entre des murs en brique crue d'une
épaisseur formidable, et à mettre à découvert des salles hautes, longues
et étroites semblables à celles que j'ai déjà visitées autour du Birs
Nimroud. Des objets sans grande valeur artistique, mais du plus grand
intérêt historique, tels que des tablettes de terre cuite couvertes
d'inscriptions cunéiformes si serrées les unes contre les autres qu'on
ne suit pas même la direction des lignes, résument les trouvailles
faites ces derniers jours; mais que de paniers de terre il a fallu
remuer et que de patience on a dû déployer pour arriver quelquefois à
rencontrer au fond d'un vase fêlé une omoplate de chacal ou une mâchoire
de cheval!
[Illustration: TOMBEAU DE BEL-MÉRODACH.]
A deux kilomètres environ au nord de la cité royale s'élève, en forme de
pyramide tronquée, l'énorme tumulus que nous avions aperçu
d'Iskandéryeh-Khan et qui semble, avec le Birs Nimroud, déterminer les
limites extrêmes de Babylone. Ce colosse d'argile, haut de quarante
mètres, long de plus de cent quatre-vingts et tout entier élevé de main
d'homme, porte dans le pays le nom de Babil. Il répond comme position au
tombeau de Bélus des auteurs grecs et doit être identifié au temple «des
assises de la terre» bâti en l'honneur du dieu Bel-Mérodach sous le
règne d'Assarhaddon (Assour-Akhé-iddin), roi d'Assyrie. Embelli et
agrandi sous Nabuchodonosor et Nériglissor (Nirgal-sar-Oussour), détruit
et pillé par Xerxès, déblayé sur les ordres d'Alexandre, qui eut un
moment la pensée de faire reconstruire un sanctuaire cher aux
Babyloniens, finalement transformé en forteresse grecque, le temple de
Bel-Mérodach n'est plus aujourd'hui qu'un informe monceau de détritus et
de terre crue. En grimpant le long des parois éboulées, on atteint sans
peine la plate-forme qui couronne la pyramide. A la place des statues
d'or enlevées par Xerxès, je ne vois que des matériaux émiettés et un
puits qui ne correspond à aucune galerie apparente. Il était peut-être
destiné à faire le bonheur des astrologues chaldéens. Deci delà,
répandus au milieu des décombres, se montrent quelques fragments
d'inscriptions grecques ou araméennes. En portant mes pas jusqu'à
l'extrémité méridionale de la pyramide et en me laissant glisser le long
des éboulis qui couvrent ses flancs, j'arrive à des excavations revêtues
de parois maçonnées. Les fouilles pratiquées sur ce point n'ont,
paraît-il, amené aucun résultat intéressant et ont été abandonnées.
Vues du tombeau de Bélus, les ruines de la vieille cité m'apparaissent
plus tristes et plus désolées que jamais; tandis que le _kasr_ (château)
est encore animé par les manteaux colorés et les tarbouchs rouges des
Arabes et des Turcs employés aux fouilles, et que les échos répètent les
sonores chansons des terrassiers, le tumulus de Babil, entouré de
buissons et d'herbes dures, n'est visité que par des chèvres et des
pâtres aussi sauvages que le paysage.
«Et lorsque les soixante-dix ans seront accomplis, je visiterai dans ma
colère les rois de Babylone et leur peuple, dit le Seigneur; je jugerai
leur iniquité et la terre des Chaldéens et je la réduirai à une
éternelle solitude.»
[Illustration: LE LION DE BABYLONE. (Voyez p. 620.)]
[Illustration: TENTE ARABE. (Voyez p. 626.)]