Visite aux cimetières de la rive gauche.--Tombeau de Josué.--La colonie
juive de Bagdad.--Le tombeau de la sultane Zobeïde.--Incendie dans le
bazar.--Le Khan Orthma.--Le minaret de Souk el-Gazel.--Les bazars et les
marchands de Bagdad.
19 décembre.--J'ai passé la journée à parcourir les cimetières et les
tombeaux de la rive gauche situés sur le sol abandonné de la vieille
Bagdad. Une ville morte habitée par des cadavres n'a rien en soi de bien
attrayant. En Europe peut-être, mais sous le ciel de la Chaldée les
figurants de la danse macabre revêtiraient eux-mêmes un aspect
enchanteur. Quel magicien que le soleil, et comme je comprends le culte
des vieux peuples de l'Orient pour ce dieu de la vie et de la lumière!
Les champs de repos en ce pays ont un caractère moins lugubre encore
qu'à Stamboul ou à Scutari. Nulle barrière morale ou matérielle ne
s'interpose entre les morts et les vivants; les ombres n'effrayent
personne.
Le plus grand de tous ces cimetières s'étend autour de la mosquée
funéraire du frère de Haroun al-Rachid. La chapelle est précédée d'une
superbe allée de palmiers. Leurs verts panaches sont le rendez-vous de
chanteurs emplumés, qui nous régalent de leurs gazouillements, tout en
volant de branche en branche jusque sur les fils d'un télégraphe chargé
de porter la pensée bien loin de ce ciel enchanteur. Les tombes, plates
ou bombées, suivant le sexe de l'habitant, sont toutes recouvertes d'une
construction exécutée en matériaux des plus grossiers et maçonnés avec
du mortier de terre.
Pendant que j'examinais la tour d'Akerkouf, dont la grande masse se
dessine en gris bleuté sur le fond uniformément jaune de la plaine, et
que j'invectivais à bonne distance les minarets d'or de Kâzhemeine, de
lugubres lamentations sont arrivées jusqu'à moi: un convoi s'avançait à
pas précipités. Le cadavre est porté sur une civière et recouvert d'un
cachemire surmonté, du côté de la tête, d'une sorte de couronne. Allah a
rappelé à lui une des houris promises à ses élus. Le cortège s'arrête
auprès d'une fosse fraîchement creusée; je veux me rapprocher afin
d'assister aux cérémonies: peine perdue, le cawas accourt et me donne
une deuxième représentation de la pantomime de Kâzhemeine. J'essaye de
rester sourde à ses supplications, mais le pauvre homme me montre sa
figure d'un geste si pitoyable que je me rassieds à l'instant: il serait
peu charitable de hasarder le dernier œil de mon Turc. Je n'ai pas eu à
regretter ce sacrifice: la civière a été déposée tout près de la fosse,
les plus proches parents se sont serrés autour de la morte, et, prenant
dans leurs mains une haute draperie, l'ont soutenue tout autour du
tombeau, afin de dissimuler, au moment de confier le cadavre à notre
commune mère, jusqu'à l'idée des formes féminines. La terre a bientôt
remplacé pour l'éternité ce voile à l'abri duquel la femme musulmane
traverse la vie; la foule s'est dispersée; les oiseaux, effarouchés par
le cortège, ont repris leur concert interrompu et ont donné à la
nouvelle arrivée une aubade de bienvenue.
[Illustration: JEUNES FILLES JUIVES DE BAGDAD.]
A notre tour nous avons quitté le cimetière et nous sommes dirigés vers
un monument dont les coupoles dépassent à peine les murs qui
l'entourent. Nous frappons à une porte bardée de fer: le guichet
s'ouvre, un gardien passe la main à travers le judas et exige avant de
tirer les verrous un kran de bakchich par personne. Marcel s'exécute: on
ne saurait payer trop cher l'honneur de contempler le tombeau d'un homme
qui a arrêté le soleil, et nous pénétrons... dans la cour placée
au-devant du cénotaphe de Josué. De longues sentences écrites en
caractères hébraïques de couleur vert pomme et bleue courent sur
l'archivolte d'une seconde baie, qui donne accès à l'intérieur de
l'édifice. Deuxième guichet, deuxième main tendue.
Nous prendrait-on pour des Rothschild en déplacement? Les sacristains et
les portiers des galeries flamandes sont des écoliers bien modestes
auprès des concierges de Josué. Enfin! nous voici dans la place. La vue
d'une salle blanchie à la chaux et d'un bloc de maçonnerie grossièrement
exécuté n'est jamais fort intéressante: mais, quand on a acheté ce
spectacle au prix de huit francs et d'une demi-heure de pourparlers, on
a le droit de se déclarer volé. Le sanctuaire, malgré son extrême
simplicité, est tenu en grande vénération. Les Israélites, à certaines
époques de l'année, y affluent en nombreux pèlerinages, non seulement de
Bagdad, mais encore de la Chaldée tout entière. La main mise sur le
cénotaphe d'Esdras et de Josué indique combien sont puissants et
nombreux les juifs du vilayet. Descendent-ils de ces Babyloniens qui
quittèrent les rives du Tigre vers 1030 après Jésus-Christ, ou bien
vinrent-ils en Mésopotamie au temps des califes se mettre à l'abri des
tempêtes que déchaînait contre eux l'intolérance des nations
européennes?
Quoi qu'il en soit, la colonie constitue une force commerciale très
importante, détient les affaires financières de la province, et fait
preuve en toute circonstance d'une intelligence et d'une activité
extraordinaires.
Les maisons du quartier israélite se distinguent des habitations
musulmanes à leur aspect moins rébarbatif et moins claustral. Des
fenêtres percées dans les murs extérieurs, des moucharabiehs jetés en
encorbellement sur les rues permettent aux dames juives de suivre, sans
être vues, les allées et venues des passants. Toutes mènent une
existence très retirée et en apparence fort simple, mais exhibent, si
l'occasion s'en présente, une profusion de pierreries et de perles qui
constituent à elles seules des fortunes faciles à emporter ou à
dissimuler.
[Illustration: TOMBEAU DE ZOBEÏDE. (Voyez p. 600.)]
Combien de fois ai-je entendu vanter la splendeur des colliers à six
rangs de perles portés par les enfants d'un riche banquier, sans
préjudice des bracelets, broches, bagues, boucles d'oreilles en
brillants et calottes semées de roses dont se parent, aux jours de
grandes fêtes, ces filles d'Israël?
Si l'on n'ouvre point sans parlementer et sans clef d'argent la porte du
monument funéraire de Josué, on ne pénètre pas--à moins d'avoir des
ailes à sa disposition et de se présenter devant les ouvertures ménagées
au sommet des alvéoles de la pyramide--dans le charmant tombeau de
Zobeïde, la sultane favorite de Haroun al-Rachid, ce calife qui envoya à
Charlemagne une ambassade et des présents. La porte du monument est
murée.
Cette mesure témoigne d'un profond respect pour une femme qui fut mariée
à l'un des plus puissants souverains de l'Orient, et d'une tendre
sollicitude à l'égard des voleurs.
Des malfaiteurs, paraît-il, avaient établi dans ce pieux édifice, situé
auprès de la route de Bagdad à Hillah et Kerbéla, leur résidence de
prédilection. L'administration turque, toujours secourable aux bandits
et aux coupe-jarrets, pensa qu'il serait peu délicat de déloger les
hôtes de Zobeïde. Dans la bagarre les zaptiés eussent été forcés de
saisir quelque voleur maladroit, un bavard peut-être; une première
indiscrétion en eût amené une seconde, et d'indiscrétion en indiscrétion
on en fût arrivé à compromettre... Allah lui-même. Procéder ainsi,
quelle mauvaise politique! Foin des sbires et des gendarmes! Un matin
que l'on savait les voleurs en promenade, le valy se contenta d'envoyer
une escouade de pacifiques maçons avec ordre de fermer sur-le-champ
l'unique baie qui donnait accès dans le tombeau. Les expulsés
apprécièrent les bons procédés de l'administration à leur endroit,
dédaignèrent de renverser une muraille à peine terminée et allèrent
porter ailleurs leurs culottes et leur quartier général.
Je dois ajouter cependant que, sur la demande des gens dévots, le
gouvernement a fait ménager un trou carré au milieu de la maçonnerie: en
y introduisant la tête comme un rat dans une souricière, on peut
parcourir du regard l'intérieur de l'édicule.
La salle est octogonale et surmontée d'une voûte ornée d'alvéoles
reproduits en relief sur l'enveloppe extérieure de la pyramide. Les
murs, sans ornements, sont blanchis à la chaux et dépourvus de lambris
ou de revêtements. Zobeïde ne repose pas seule au milieu de l'édifice:
la femme d'un très puissant chef arabe a sollicité et obtenu la faveur
de dormir son dernier sommeil à côté de la sultane. Les tombes sont
couvertes de blocs exécutés en grossière maçonnerie.
La paix soit sur les deux belles!
L'extérieur du monument de Zobeïde rachète par sa grâce et son élégance
la pauvreté des dispositions intérieures. L'édifice est d'ailleurs très
postérieur à la sultane, puisque le mode de construction et le style des
ornements permettent de le classer au nombre des œuvres architecturales
du commencement du treizième siècle. Les jolies mosaïques monochromes
des tympans, les terres cuites estampées avec une grande délicatesse et
placées au-dessus des ogives, rappellent d'une manière frappante les
monuments de la période seljoucide.
20 décembre.--Tout Bagdad est en émoi: un incendie s'est déclaré cette
nuit au bazar. Le feu a été vivement attaqué par les marchands, qui en
pareil cas emploient un procédé fort ingénieux pour mettre leurs
boutiques à l'abri des flammes, des pompiers et des voleurs. Dès qu'un
sinistre est signalé, tous les intéressés courent sur les terrasses de
bois et de terre jetées au-dessus des rues ménagées entre les boutiques,
et coupent à la hache les pièces maîtresses de cette épaisse toiture: en
tombant, elle étouffe le feu sous les décombres et obstrue en même temps
toutes les ouvertures des magasins. Aujourd'hui le bazar incendié offre
l'aspect d'une ruine, mais, dans deux ou trois jours, les négociants,
n'ayant plus à redouter les tisons mal éteints, déblayeront les terres,
remettront les bois à leur place, et ouvriront sans inquiétude leurs
échoppes demeurées intactes.
[Illustration: LE KHAN ORTHMA.]
Le feu s'est déclaré à peu de distance de la plus ancienne partie du
quartier commerçant, non loin du magnifique Khan Orthma (Caravansérail
Couvert). Si le foyer de l'incendie n'eût été circonscrit avec décision,
les flammes se fussent propagées jusqu'à cet entrepôt, et eussent privé
Bagdad d'un des plus beaux spécimens de l'architecture persane du
douzième siècle.
[Illustration: VUE DE BAGDAD DU HAUT DU KHAN ORTHMA.]
Le Khan Orthma est un vaisseau rectangulaire recouvert de voûtes
élégamment appareillées. Des contreforts extérieurs, distants de trois
mètres environ, reçoivent la retombée d'arcs-doubleaux jetés en travers
de la nef et réunis entre eux par des voûtains. Ces voûtains sont
surmontés de coupoles ajourées portant en partie sur le tympan des
grands arcs. Le mur qui vient clore latéralement la salle est percé d'un
double étage d'ouvertures; les deux murs pignons sont eux-mêmes terminés
par des maçonneries évidées laissant filtrer quelques rayons de soleil
dont l'éclat vient s'ajouter à la lumière fournie par les fenêtres et
par les coupoles. Les mosaïques monochromes qui décorent l'ensemble de
ces voûtes sont d'une légèreté et d'une grâce incomparables. Pourtant
l'architecte s'est surpassé le jour où il a conçu la galerie de
circulation placée tout autour de la nef.
Il est bien difficile à un constructeur, quand il ne dispose que de
briques, c'est-à-dire de matériaux de petites dimensions, de créer des
encorbellements résistants; les Persans sont passés maîtres dans cet
art, et c'est au désir de ménager à l'intérieur des pièces des saillies
considérables que l'on doit ces élégants pendentifs et ces ruches
d'abeilles considérés, à tort, comme des ornements caractéristiques de
l'architecture arabe, alors qu'ils représentent les parements des
petites voûtes de briques destinées à raidir et à porter les maçonneries
en surplomb.
[Illustration: MINARET DE SOUK EL-GAZEL.]
Les alvéoles en ruches d'abeilles eussent juré avec la disposition
générale du Khan Orthma: l'architecte s'arrêta à un parti sévère et,
procédant par saillies successives, jeta des arceaux sur des corbeaux
implantés dans le mur; les tympans de ces arceaux servent d'appui à des
consoles réunies au moyen d'une architrave courbe. Il prépara ainsi un
encorbellement d'un mètre trente environ, et le couronna d'un fort cavet
que surmonte une légère balustrade en bois. Les bandeaux et les tympans
sont couverts de briques estampées analogues à celles que nous avons
vues au tombeau de Zobeïde et que l'on retrouve si fréquemment dans les
édifices de la période seljoucide.
Un escalier large et bien compris, phénomène rare en pays musulman,
conduit à une terrasse qui domine de toute sa hauteur l'ensemble des
constructions particulières de la ville. Les minarets, les palmiers, les
coupoles brillantes sont ici, comme dans toutes les cités d'Orient, les
traits caractéristiques du paysage.
La présence à Bagdad d'un monument franchement iranien n'est pas un fait
isolé; non loin des murailles du caravansérail s'élève encore le
magnifique minaret de Souk el-Gazel, qui présente, avec son couronnement
d'alvéoles à petites imbrications, tous les caractères de l'art persan
du douzième siècle. Plus loin se dressent les bâtiments d'une école
transformée aujourd'hui en entrepôt des douanes, bâtiments qui doivent
leur renom à leurs beautés architecturales et à de superbes inscriptions
devant lesquelles se pâment les artistes calligraphes.
Une remarque et je clos cette longue parenthèse archéologique. Les
nombreux édifices que renferme Bagdad n'ont pas seulement une valeur
intrinsèque: ils forment une sorte de musée où l'on peut suivre plus
aisément qu'en Perse l'histoire des différentes manifestations de l'art
iranien depuis l'avènement des Seljoucides jusqu'à nos jours. Le style
de chaque époque a laissé ici son empreinte, tandis que dans leur pays
originel les monuments sont dispersés suivant la position de la capitale
choisie par la dynastie qui les a élevés.
En descendant de la terrasse du Khan Orthma, je deviens la proie des
marchands de tapis persans ou turcs. J'ai vainement cherché au milieu
d'un prodigieux amoncellement de tissus quelques pièces remarquables. On
ne m'a montré que les laines grossières et mal teintes des fabriques de
Farahan ou les épaisses carpettes de Smyrne.
Outre les tapis on trouve au bazar les soies de Damas en pièce, les
mousselines blanches brodées de soie jaune, les abbas lamés d'or que les
hommes jettent sur leurs épaules, les izzas réservés aux femmes, les
babouches colorées et, dans les galeries voisines, des harnachements
couverts de mosaïques de cuir ou de drap: c'est-à-dire tout l'arsenal du
luxe banal de l'Orient. Mais il ne faut point chercher ici ces armes
précieuses, ces émaux ou ces brocarts que l'on rencontre à Kachan, à
Ispahan et surtout à Stamboul. D'ailleurs y fussent-ils qu'on ne les y
découvrirait point: l'abondance des marchandises vulgaires, jointe à la
maussaderie des négociants si on les oblige à déplier leurs
marchandises, ne facilite guère les recherches.
[Illustration: INSCRIPTION DANS L'ENTREPÔT DE LA DOUANE.]
Quant aux produits de l'industrie locale, on doit, à Bagdad comme en
Perse, les commander et les solder en même temps; ce singulier système
de transaction empêche les étrangers, souvent condamnés à partir à jour
fixe, d'emporter des souvenirs qu'on serait forcé de payer plusieurs
mois à l'avance et dont il faudrait attendre indéfiniment la livraison.
Les gens expérimentés, les habitants du pays sont souvent victimes de
l'âpreté des négociants; je laisse à penser de quelle manière sont
traités les voyageurs.
Mme Péretié me montrait ces jours-ci quatre belles portières lamées d'or
qu'elle venait de faire tisser, et me faisait remarquer qu'à moitié
hauteur la couleur incarnat de la soie se transformait subitement en une
teinte rouge framboise. Dès son arrivée à Bagdad elle commanda ses
portières au hadji Baba, l'un des meilleurs tisserands de la ville, et,
suivant l'usage, elle remit d'avance la moitié du prix convenu, en
promettant de donner le solde au moment où le travail serait à demi
exécuté. Deux mois se passent, le marchand se présente et prie sa
cliente de venir constater que les portières sont à demi tissées. Mme
Péretié se rend à la fabrique, se déclare très satisfaite et remet en
partant le prix intégral de la commande. Six mois s'écoulent encore; un
beau matin on annonce hadji Baba: aidé de ses apprentis, il apporte
l'ouvrage terminé. On déplie les pièces de soie; elles sont chacune de
deux couleurs différentes. Mme Péretié, stupéfaite, adresse de violents
reproches au marchand, mais celui-ci, sans se troubler, se contente de
lui répondre en se retirant:
«Vous m'avez donné l'argent en deux fois: j'ai préparé la teinture à
deux reprises. Si les couleurs ne sont pas exactement les mêmes, c'est
votre faute, et non la mienne.»
Il a bien fallu garder les portières: elles étaient payées.
Et c'est ainsi que se traitent les affaires à Bagdad!
Attribuer à la pénurie de capitaux les singulières exigences des
marchands serait une erreur. Les banquiers, fort nombreux, sont toujours
disposés à ouvrir des crédits aux petits négociants, et l'argent,
quoique prêté à gros intérêt, ne fait jamais défaut aux industriels
honnêtes et laborieux. En outre ils jouissent de privilèges qui
facilitent singulièrement leurs affaires; l'État, en vue de favoriser
les transactions, ne les charge ni d'impôts ni de patentes, et les
oblige seulement à acquitter des droits d'entrée d'autant moins onéreux
qu'il est toujours aisé de se mettre d'accord avec les préposés de la
douane. En réalité, les marchands bagdadiens exigent le payement des
commandes avant la livraison, d'abord parce qu'ils bénéficient des
intérêts autant qu'il leur plaît de faire durer le travail, et, en
second lieu, parce que les ruses de leurs clients ordinaires les ont mis
depuis longtemps à une dure école.
Les bazars les plus riches ne sont pas les plus fréquentés, les objets
de valeur étant apportés d'habitude au domicile des clients; mais, en
revanche, on ne saurait concevoir une animation pareille à celle des
quartiers où l'on vend les cotonnades anglaises, la quincaillerie russe
et les merveilleux anneaux de verre devant lesquels s'arrêtent,
haletantes et l'œil allumé de convoitise, les femmes nomades qui
viennent apporter des poules, des œufs ou des légumes au marché. Toutes
arrivent le visage découvert, mais dès leur entrée au bazar elles
cherchent à ramener sur leur figure un pan du voile de laine qui enserre
leur tête, afin de copier autant que possible les modes de Bagdad. Quand
on y tient, il est pourtant facile de voir de très près les femmes
arabes: c'est encore meilleur marché que d'entrer dans le tombeau de
Josué. Le type est assez vulgaire et semble avoir perdu cette élégance
de formes que j'ai tant admirée chez les nomades de la tribu de Filieh.
Pour être juste, je dois ajouter que les paysannes appartiennent à la
classe la plus pauvre et portent les traces des durs labeurs auxquels
elles sont assujetties pendant que leurs maris courent à la chasse ou au
pillage.
J'ai terminé mes promenades à travers la cité des califes en allant
visiter les marchés aux vivres. Est-il spectacle plus réjouissant et
plus coloré que la vue des étalages où s'amoncellent les produits qu'il
faut servir tous les jours aux mille bouches d'une ville? Seuls le
vernis des légumes, leur chaude coloration, le pelage et la fourrure du
gibier sont capables de briller dans les atmosphères grises du Nord, et
d'égayer les parois utilitaires de nos halles de fer; mais, quand on
sort de l'usine où s'écoule la vie européenne, lorsque le soleil pénètre
en souverain au milieu des pyramides de fruits qu'il a fait mûrir, le
tableau devient d'autant plus enchanteur que la nature dispose d'ors et
d'émaux assez variés pour composer des symphonies toujours nouvelles. A
Bagdad en particulier, les bazars, dès la pointe du jour, sont
abondamment approvisionnés de vivres et encombrés de marchands et
d'acheteurs, parfois contraints de s'ouvrir un passage à l'aide du
bâton, tant la foule est compacte. La vie matérielle, quand on
s'accommode des mets du pays, ne doit pas être ruineuse. La volaille et
le gibier sont livrés à très bas prix; un mouton coûte six francs; le
poisson est abondant. Les légumes, surtout les cucurbitacées, apportés
en couffes de la Mésopotamie supérieure, ont une valeur dérisoire et
s'entassent dans un débarcadère spécial, tant leur masse est
considérable et encombrante. Je ne puis comparer le volume des barques
qui les contiennent à la faible capacité des estomacs européens, sans me
sentir prise d'un certain respect pour des gens qui auront digéré avant
ce soir les montagnes de melons et de pastèques approvisionnés sous mes
yeux.
Pourtant, si jamais je m'égare, que l'on ne vienne pas me chercher dans
ce pays de cocagne. Je ne me déciderai à y planter ma tente que le jour
où on l'aura purgé des fonctionnaires turcs, de la peste et du bouton de
Bagdad. De ces trois fléaux, les deux derniers me paraissent encore les
moindres.
[Illustration: LE DÉBARCADÈRE DES COUFFES A BAGDAD.]
[Illustration: TRANSPORT DES CADAVRES A KERBÉLA. (Voyez p. 611.)]