Séjour à Sarvistan.--Le palais de Sarvistan.--Départ pour
Darab.--Retraite sur Chiraz.--La plaine de Kavar.--Modification du
caractère des montagnes.--La Forteresse de la Fille.--Bas-relief
sassanide.--Le palais de Firouz-Abad.
30 octobre.--Les douleurs durent sans interruption depuis deux jours.
Elles s'exagèrent au moindre mouvement et ne permettent à Marcel ni de
se mettre sur son séant ni de prendre d'autre nourriture que de l'eau de
riz et du jus de grenade.
J'ai maintenant l'explication de l'inconcevable accueil du naïeb de
Sarvistan et de la brutalité avec laquelle il me traite depuis notre
arrivée.
Le golam chargé de lui annoncer notre venue lui a fait une description
fort exagérée de l'état du Farangui. De ces renseignements il a conclu
que, à l'exemple des Persans dénués de toute force de résistance à la
maladie, l'un de nous venait chercher un tombeau à Sarvistan. La figure
décomposée de mon mari a mis le comble à l'inquiétude de notre hôte. Il
a récapitulé, à quelques chaïs près, la dépense que lui occasionneraient
les grattages, lavages et blanchiments à la chaux d'une maison souillée
par le décès d'un chrétien, et cette addition l'a rendu féroce. Le naïeb
n'a point osé nous chasser, dans la crainte d'encourir les représailles
de Çahabi divan, mais il veut à tout prix nous envoyer trépasser
ailleurs.
«Sarvistan est malsain, fiévreux, le climat est humide, les eaux sont
nuisibles; vous seriez bien mieux dans un village voisin, à peine
éloigné de douze kilomètres», me répète-t-il sans cesse.
A la quatrième invitation, je me suis fâchée. «S'il suffisait de faire
plusieurs étapes sur les mains pour me débarrasser de votre présence et
de vos conseils, ai-je répliqué, je tenterais l'expérience; mais je suis
décidée à ne pas quitter Sarvistan avant la guérison complète de çaheb.»
Finalement j'ai prié mon hôte de ne pas me gratifier d'aussi fréquentes
visites et de passer la porte sur-le-champ. Depuis cette algarade, le
naïeb m'a prise par la famine et a chargé du soin de me tourmenter une
sorte de gamin de douze à quatorze ans, aux traits délicats mais
flétris, auquel tous les domestiques obéissent respectueusement et qui
fait dans la maison la pluie et le beau temps.
[Illustration: TOMBEAU DU CHEIKH YOUSEF BEN YAKOUB.]
Le gouverneur ne s'est pas contenté de nous couper les vivres: hier
soir, quand j'ai voulu envoyer au village faire des approvisionnements,
les golams s'y sont refusés. Acheter des aliments au bazar pendant que
nous sommes censés recevoir l'hospitalité du naïeb serait faire à ce
personnage une injure dont aucun marchand n'oserait se rendre complice!
Marcel heureusement va de mieux en mieux. J'ai eu le bonheur de trouver
un habitant du village qui connaissait les _koumbaz malè gadim_
(coupoles, bien de l'antiquité); cette nouvelle a rempli mon mari de
joie et lui a rendu courage. Notre situation s'améliorera dès qu'on le
verra debout.
1er novembre.--Je ne m'étais pas trompée. Le spectre de Banquo assis à
la table de Macbeth ne causa pas plus d'effroi au thane de Glemmir que
la résurrection de mon mari à notre entourage. Naïeb, golams,
domestiques se sont jetés à plat ventre devant lui en même temps que
volailles, œufs, mouton affluaient au logis.
Cette politesse tardive et hypocrite s'il en fut jamais n'a pas eu le
don de me désarmer, et, sans prendre garde à la mine piteuse de notre
hôte: «Je demande à Dieu, lui ai-je dit d'un ton solennel, que malade,
loin de votre patrie, loin de votre famille, vous trouviez une
hospitalité pareille à celle que vous nous avez donnée.»
Le naïeb a pâli sous cette malédiction, comme s'il redoutait de la voir
plus tard peser sur lui, et s'est retiré sans prononcer un mot.
Enfin nous avons fui Sarvistan!
A part la beauté des jardins et des vergers, je ne vois à signaler dans
le village que le tombeau ruiné du cheikh Yousef ben Yakoub, bâti en
1341, mais modifié et agrandi depuis cette époque. Une partie de la
construction est en pierre. La salle du tombeau, ornée de colonnes, est
entourée d'un beau lambris de faïences à reflets métalliques formé
d'étoiles cuivrées, réunies les unes aux autres par des croix d'émail
bleu turquoise. L'effet général de cette décoration est charmant; mais,
si l'on compare entre elles les étoiles, on s'aperçoit que l'émail
métallique est quelquefois trop cuit, souvent pas assez, et que les
plaques les mieux réussies n'ont cependant pas la beauté des émaux de
Kachan ou de Véramine et ont été fabriquées en pleine période de
décadence.
Avant mon départ, le naïeb a eu l'audace de me demander sa photographie.
Je me suis donné le malin plaisir de le faire poser huit ou dix fois de
suite, puis je lui ai déclaré que, n'ayant pas le temps de tirer une
épreuve, je lui enverrais son portrait... plus tard. Croirait-on que cet
abominable personnage a confié à l'un de ses serviteurs la mission de
nous suivre et de prendre sa photographie quand je voudrais bien
l'achever? Voilà un garçon destiné à voir du pays, j'en fais mon
affaire!
[Illustration: PLAN DU PALAIS DE SARVISTAN.]
En sortant du village, nous abandonnons le sentier de montagne qui porte
le titre orgueilleux de «_Vieille route de Bender Abbas_», et nous
voyageons pendant trois heures dans une vallée sauvage. Au fond de cette
plaine couverte d'herbes sèches et dures s'élèvent les ruines imposantes
d'un palais, dont l'aspect général rappelle celui des vieilles mosquées
mogoles. Cette impression se modifie quand on pénètre à l'intérieur du
monument; les briques énormes qui jonchent le sol, le tracé elliptique
des arcs et de la coupole, les rares ornements qui garnissent les murs,
présentent un caractère archaïque très prononcé.
La partie la plus intéressante de l'édifice est, sans contredit, la
grande salle. Le dôme qui la recouvre est de forme ovoïde; il repose sur
quatre trompes bandées entre les angles, et sur quatre pendentifs
raccordant la base de la coupole aux faces verticales des murs. Ces
dispositions permettent de faire remonter au moins jusqu'à l'édifice de
Sarvistan l'origine de la coupole sur pendentifs, l'une des plus
puissantes conceptions architecturales des Byzantins.
L'aspect du palais de Sarvistan est majestueux et imposant; l'étude de
chaque partie de l'édifice est des plus attrayantes et prouve que les
Iraniens, non contents d'établir une relation simple entre la montée et
l'ouverture des arcs générateurs de la coupole et des berceaux,
comprirent, à l'exemple des Grecs, la nécessité de ne jamais abandonner
au caprice du constructeur la détermination des grandes lignes d'un
édifice. Les Grecs calculaient les dimensions d'un temple en prenant
pour unité le demi-diamètre moyen de la colonne; les Perses choisirent
l'ouverture de l'arc comme base de leur système modulaire. L'architecte
de Sarvistan n'a eu garde de s'affranchir des sujétions harmoniques et
des règles sévères léguées par ses devanciers, sujétions dont l'usage
s'est perpétué jusqu'à la fin du treizième siècle. Les infractions que
l'on peut signaler à Sarvistan ne s'élèvent jamais au-dessus d'un
centième de la cote moyenne. Elles doivent être attribuées à la
négligence et à l'ignorance des chefs d'ateliers, et ne sauraient en
tout cas infirmer l'emploi d'une théorie modulaire.
Sur les côtés de la salle centrale s'élèvent de longues galeries,
divisées en travées par des contreforts portés à leur base sur des
colonnes bâties en moellons grossièrement dégrossis. Les quillages sont
lourds, les contreforts massifs; la corniche est uniformément composée
d'un ornement en dents de scie compris entre deux listels. L'exécution
technique de cette partie de l'édifice n'est nullement en harmonie avec
l'habileté déployée par les architectes qui ont conçu le plan du palais
et la hardiesse des maçons qui ont osé jeter les coupoles.
Déterminer l'âge de ce monument est une question fort délicate; tout ce
que l'on peut affirmer, c'est qu'il paraît remonter bien au delà de
l'ère musulmane. Les légendes locales, dont il ne faut pas, je dois
l'avouer, faire grand cas, attribuent aux princes achéménides, ou plutôt
à Djemchid, l'origine des kanots et la grande prospérité de cette partie
du Fars; c'est la seule tradition à laquelle on puisse se rattacher. Si
l'on remarque, d'un autre côté, que les rois achéménides ont toujours
occupé le Fars, que les nombreuses forteresses placées sur les sommets
voisins de Chiraz, les puits profonds percés dans le roc, soit auprès de
cette ville, soit au-dessus de Sarvistan, sont leur œuvre, on est amené
à penser que le palais de Sarvistan, bâti pendant une période où le Fars
jouissait d'une grande prospérité, est antérieur à l'avènement des
Sassanides. Cette hypothèse me paraît d'autant moins hasardée que les
Sassanides ont toujours vécu soit à Chouster, soit dans les provinces du
nord-ouest, c'est-à-dire dans le voisinage des frontières que menaçaient
les Romains ou les Byzantins, et que le Fars, au contraire, fut
abandonné par les rois de cette dynastie, comme l'indique la ruine
totale de la Chiraz achéménide.
Les renseignements les plus précis que j'ai pu obtenir de nos gens ont
trait à de délicieux pilaus que l'on préparait jadis sous les grandes
coupoles de Sarvistan, devenues de vulgaires cuisines, et que des
courriers lancés au triple galop apportaient, encore tout fumants, à
leur souverain logé dans une citadelle bâtie au sommet de la montagne.
La mimique de mon guide en parlant d'un hypothétique plat de riz
confectionné il y a plus de deux mille ans est si expressive, il lèche
ses lèvres d'une façon si gourmande à l'idée de ce repas, qu'à son
exemple je suis toute prête à chercher au loin les rapides cavaliers
commis au transport de ce dîner royal.
[Illustration: PALAIS DE SARVISTAN.]
_Miandjangal_, 2 novembre.--Hier soir, au sortir du palais, les golams
nous ont engagés à prendre un chemin de traverse et nous ont conduits
directement à Miandjangal, première étape sur la route de Darab. L'heure
étant trop avancée pour réclamer un gîte dans la maison du ketkhoda,
nous avons pris possession d'un imamzaddè tout en ruine, occupé déjà par
des moines mendiants. Je venais de m'étendre à la place fraternellement
cédée par les derviches, quand je me suis sentie dévorée d'une façon
tout à fait intolérable. J'ai allumé ma lanterne de poche et j'ai poussé
un cri d'horreur. Bien des fois, depuis que nous sommes en route, j'ai
fait connaissance avec certains animaux blancs ou noirs, à pattes
multiples et à figure repoussante, avec des poux, puisqu'il faut les
nommer par leur nom, mais jamais je n'en avais vu en telle abondance. Le
plus vieux de nos golams s'est réveillé au bruit de ma chasse
vengeresse, a dégagé sa tête du grand couvre-pied qui l'enveloppe la
nuit et m'a demandé la cause de mon émoi: «La présence de ces insectes
vous portera bonheur: ils viennent de la Mecque», a-t-il dit après avoir
considéré avec une certaine complaisance les petits _hadjis_ qui se
promenaient sur sa barbe rouge. Puis, comme le limaçon rentrant dans sa
coquille, il a rabattu la couverture sur sa tête et s'est rendormi.
[Illustration: GALERIES LATÉRALES DE SARVISTAN.]
_Nabandagan_, 3 novembre.--A l'aurore, nous nous sommes mis en selle.
Le sentier suit d'abord un défilé étroit, le Tangè-Kerim, puis il
descend dans une vallée resserrée entre deux montagnes d'un aspect très
pittoresque, et traverse enfin une plaine fertile, semée de nombreux
villages.
Le soir du même jour.--Le sort en est jeté! Nous revenons sur nos pas.
Marcel a ressenti une nouvelle atteinte du mal qui l'a tant fait
souffrir à Sarvistan. Se lancer en un pareil état dans un pays à peu
près sauvage serait folie; il est impossible de continuer notre marche
sur Darab. Les golams me montrent au loin des massifs d'arbres, indices
certains de la richesse de la vallée, et m'assurent que Darab est au
milieu de ces bouquets de verdure; mais, Cyrus en personne résidât-il
sous ces ombrages, nous n'irions pas plus loin.
D'ailleurs Marcel, atterré par la souffrance, est obsédé d'une idée
fixe. Il ne prend plus aucun intérêt au voyage et veut se rapprocher au
plus vite de Chiraz, de façon à permettre au docteur Odling de nous
rejoindre, si cela devient nécessaire. Dès que je verrai la possibilité
de nous remettre en route, je me rendrai à son désir.
_Koundjoun_, 5 novembre.--Après un jour de repos à Nabandagan, nous
avons pu faire les deux étapes qui nous séparaient de Sarvistan. Sans
nous arrêter au bourg, nous sommes venus chercher gîte au village de
Koundjoun. Maintenant que mon malade est débarrassé de toutes ses
douleurs, il est désespéré d'être revenu sur ses pas sans avoir atteint
Darab, et se plaint sans trêve ni merci de mon manque de fermeté. Si je
montrais le moindre bon vouloir, il demanderait à rebrousser chemin.
Toutes ces belles remontrances me laissent la conscience parfaitement en
repos: les Achéménides m'ont occasionné assez de tourments. Néanmoins
j'aurais mauvaise grâce, en l'état actuel, à vouloir gagner Chiraz; il a
donc été décidé que, si la santé de Marcel continuait à s'améliorer,
nous poursuivrions notre voyage vers Firouz-Abad. Grâce à ce compromis,
la paix s'est rétablie dans notre ménage.
_Deh Nô_, 6 novembre.--Décidément nous sommes en route pour Firouz-Abad.
Au sortir de la montagne, aride, hélas! comme toutes les montagnes de la
Perse, nous avons gagné, vers le soir, une plaine magnifique, plus vaste
encore que celle de Sarvistan. Les champs de blé ensemencés depuis
quelques jours sont saupoudrés d'émeraudes; des femmes, des enfants
préparent les rigoles d'arrosage; plus loin les laboureurs retournent la
terre, tandis que les semeurs s'avancent derrière eux d'un pas cadencé
et lancent à pleine main le grain dans le sillon. Depuis Véramine je
n'avais vu de paysage agricole aussi riche et aussi riant. Le ciel sans
doute prend à tâche de me dédommager des mauvais jours passés.
Nous sommes venus coucher au village de Kavar, situé à la jonction des
chemins de Chiraz à Lar et de Chiraz à Firouz-Abad. Ce matin, à
l'aurore, les chevaux étaient sellés. Le sentier de Firouz-Abad s'élève
d'abord sur un cône de déjections, puis il pénètre dans une gorge
étroite couronnée de rochers assez élevés pour nous donner de l'ombre.
Après plusieurs heures d'une ascension rendue très pénible par la
déclivité du chemin, nous atteignons enfin le col; rien à cela
d'extraordinaire; mais la merveille des merveilles est le tableau qui
s'offre à mes yeux après avoir franchi la ligne de faîte. Nos regards,
habitués aux sauvages escarpements et aux rochers dénudés, sont ravis à
la vue de _khonars_ (buissons arborescents) au milieu desquels on a
toutes les peines du monde à se diriger, sans laisser aux épines deux
choses précieuses, les yeux des cavaliers et les oreilles des mulets.
Autant sont noueux les troncs des buissons cachés sous les épaisses
branches retombant en cascade sur le sol, autant le feuillage est léger
et délicat. En me piquant beaucoup les doigts, j'ai pu faire une
abondante provision de baies d'un goût délicieux, à la chair douce et
sucrée comme celle d'une prune.
Les beautés du paysage sont étrangères, paraît-il, à l'émotion qui
étreint les caravanes en traversant le pays. Des toufangtchis campés au
col m'ont appris, tout en m'aidant à faire ma récolte de baies, que la
montagne et les défilés abritaient naguère encore les repaires d'une
bande de voleurs régulièrement organisée. Ces émules de Mandrin
détroussaient avec tant de conscience les voyageurs et avaient si
aisément raison des muletiers, dont les velléités de résistance étaient
paralysées par les dispositions des chemins, que les tcharvadars avaient
abandonné la route de Chiraz à Firouz-Abad.
Çahabi divan, dès son arrivée au pouvoir, s'est décidé à faire cesser un
état de choses si préjudiciable au commerce de la province, et a expédié
des soldats avec ordre de s'emparer des voleurs. La lutte a été
meurtrière des deux côtés; néanmoins un grand nombre de brigands ont été
pris; plusieurs ont subi le supplice de l'emplâtrage; les autres,
dispersés et effrayés, ne sont plus en état de tenir le pays.
Les toufangtchis m'ont également expliqué la destination de quelques tas
de cailloux amoncelés sur des emplacements bien en vue et désignés par
eux sous le nom de _nechânèh_. Les tcharvadars qui voyagent dans ces
contrées rarement parcourues, contraints de suivre des chemins mal
tracés et souvent même détruits par les avalanches ou les éboulements de
rochers, jalonnent la voie au moyen de tas de pierres, comparables aux
cailloux que le petit Poucet semait sur sa route afin de retrouver la
maison paternelle. En marchant de _nechânèh_ en _nechânèh_, les
voyageurs sont sûrs de suivre un itinéraire praticable, ou du moins de
ne point s'égarer.
La montagne à chaque heure nous réserve de nouvelles surprises: les
buissons noueux font place à un arbre de taille moyenne, dont le
bouquet, en forme de boule, est planté sur un fût court et rugueux. Le
feuillage, très épais, d'un vert assez clair, est taché de grappes d'un
beau rouge vermillon. Ce fruit ou cette fleur, j'hésite à lui donner
l'un de ces deux noms à l'exclusion de l'autre, paraît de loin
irrégulier comme une éponge; si l'on s'en rapproche, on s'aperçoit qu'il
est composé d'une multitude de petites tiges séparées, rappelant par
leur forme, leur couleur, leur vernis, les branches de corail rouge. Les
muletiers ont fait de grandes provisions de ces baies et m'ont assuré
que ce soir, après avoir été cuites, elles seront pour nous un véritable
régal. Sommes-nous encore dans cette Perse que j'ai toujours vue si
sèche et si déserte? Plus nous nous abaissons--et Dieu sait si nous
dévalons depuis quelques jours--plus le paysage devient splendide. De
l'eau, des torrents, des cascades; sur le bord des torrents une
végétation impénétrable où se mêlent les acacias, les chênes verts, les
buis à fleurs blanches, les aubépines arborescentes, dont les fruits
rouges et parfumés atteignent la grosseur d'une cerise, les figuiers
sauvages au feuillage découpé et aux baies à peine grosses comme une
noisette.
7 novembre.--Nous sommes venus passer la nuit dans un village d'assez
pauvre apparence à l'entrée duquel des hommes et des femmes étaient
occupés à battre du riz. Marcel se perfectionne et en remontrerait en
susceptibilité à un fonctionnaire indigène des plus pointilleux. Ne
s'est-il pas avisé de se fâcher tout rouge contre notre hôte, le
ketkhoda, parce que ce malheureux ne nous avait pas salués à notre
arrivée avec tout le respect dû à Nos Excellences? Mon mari était dans
son droit, car les golams ont surenchéri sur ses témoignages de
mécontentement et ont tellement pétrifié le coupable, qu'il est venu
s'excuser et affirmer qu'en nous voyant en si mince équipage il ne
s'était certes point douté de l'importance de nos personnes. Sur cette
flatteuse explication, nous avons jugé habile de nous montrer bons
princes et de laisser au chef du village l'honneur de baiser humblement
un pan de nos jaquettes. Cette affaire était à peine terminée que nous
voyons se faufiler par l'entre-bâillement de la porte le serviteur du
naïeb de Sarvistan.
«Le portrait du naïeb est-il prêt? demande-t-il pour la centième fois.
--Va-t'en au diable, toi, ton maître, vos ascendants et descendants! Si
tu reparais, je te fais administrer cent coups de bâton.
--Excellence, c'est deux cents coups que je recevrai si je reviens les
mains vides auprès du naïeb.
--En ce cas, ajoute mon mari, je vais te les remplir.» Et le voilà
écrivant de sa plus belle main une lettre brève, mais dont les termes
concis ont dû combler de joie le destinataire.
_Firouz-Abad_, 8 novembre.--Hier, à la tombée de la nuit, un chant d'un
charme bizarre, composé sur un rythme assez lent, mêlé de notes graves
et aiguës mises brusquement en opposition, a retenti sur la terrasse.
C'était un serviteur du ketkhoda de Deh Nô, mollah bénévole, qui
appelait les paysans à la prière du soir. Il accomplissait avec une
conviction touchante ce pieux devoir recommandé par le Koran comme un
acte des plus agréables à Dieu, et, quand il entonnait la grande formule
de l'islam: «Allah seul est Dieu...», il communiquait à son chant une
émotion inoubliable.
Réveillés ce matin à la voix du même prêtre, nous étions en route avant
le jour; le froid était mordant. Une demi-heure après notre départ du
village, nous avons pu réchauffer nos membres glacés à de grands feux
allumés par des pâtres. Assise auprès des tisons, j'ai interrogé du
regard la plaine et j'ai vu avec surprise la trace blanche du chemin
s'arrêter au pied d'une véritable muraille de rochers. Aurions-nous à
faire l'ascension de ces sommets à l'aspect inaccessible? A ma grande
surprise, les guides m'ont appris que d'ici à Firouz-Abad le chemin
allait sans cesse en descendant. Nous nous sommes remis en selle, et, au
moment où les mulets heurtaient de leurs longues oreilles les parois de
la montagne, le golam placé en tête du convoi a brusquement disparu
derrière un contrefort dissimulant une brèche étroite, digne de
rivaliser avec les Portes de fer de la Kabylie ou avec la célèbre
brisure ouverte par la Durandal.
Au delà de la brèche, la vallée s'élargit, le sentier court sur le flanc
gauche de la montagne, traverse une seconde porte semblable à la
première et débouche enfin dans une gorge admirable, au fond de laquelle
coule un torrent impétueux caché sous la plus merveilleuse végétation de
ginériums et de lauriers-roses que j'aie encore vue dans l'Iran.
Vers deux heures du soir, après une marche dont la lenteur est
l'inévitable corollaire des difficultés du chemin, nous avons rejoint
une petite caravane d'ânes venant de Chiraz. Chaque animal porte deux
grosses bouteilles d'eau de rose à la panse fragile revêtue d'une
épaisse natte de paille. Bien avant de se mêler au convoi on vit dans
une atmosphère embaumée. Les pauvres bourricots, en glissant
maladroitement sur les rochers, ont cassé ou fêlé un certain nombre de
bonbonnes de verre, de telle sorte que leurs longs poils, lustrés comme
les cheveux d'une belle khanoum au sortir du hammam, laissent sur leur
passage une traînée d'air parfumé. Il semble que l'on voyage à travers
les roseraies si vantées par Hafiz et Saadi, ou, plus prosaïquement, que
l'on visite le bazar aux drogues d'une ville quelconque de l'Orient.
[Illustration: LA FEMME D'UN MARCHAND D'EAU DE ROSE.]
Tout comme les bonbonnes sèment leur eau de rose, j'ai failli arroser de
mon sang les rochers du chemin. Dans un passage très difficile, où les
chevaux avaient à descendre sans le secours d'une main courante sept ou
huit degrés de soixante à quatre-vingts centimètres d'élévation, j'ai
jugé prudent, instruite par les fâcheuses expériences des petits ânes,
de mettre pied à terre et d'abandonner à mon mulet le soin de sa
sécurité. Bien m'en a pris: je n'avais pas quitté ma selle depuis deux
minutes, que la bête dégringolait la tête la première de marche en
marche et allait, heureusement, tomber dans la rivière après avoir mis
en marmelade tout son harnachement. Il ne fallait rien moins qu'un
accident aussi grave pour faire sortir la femme du marchand d'eau de
rose du kadjaveh où elle se tenait blottie. Ce passage traversé, nous
avons franchi un dernier _tang_ très étroit dominé par un château connu
sous le nom de Kalè Dokhtar (Forteresse de la Fille). Je mesure des yeux
la hauteur vertigineuse des remparts au-dessus du chemin, car les
guides, depuis ce matin, me rebattent les oreilles de merveilleuses
légendes ayant trait à ce nid d'aigle. Je dédie la suivante aux figaros,
perruquiers et inventeurs d'eau capillaire des deux mondes.
[Illustration: FIROUZ-ABAD.--INTÉRIEUR DE LA SALLE CENTRALE. (Voyez p.
480.)]
Zal, le père du célèbre Roustem, le héros légendaire de tous les contes
persans, étant un jour à la chasse, vit sur la tour de la forteresse une
jeune fille belle à rendre jalouse la lune dans son plein. La princesse,
qui n'était autre que la fille du roi de Caboul, retenue prisonnière
dans le château, aperçut Zal et l'aima. Après s'être longtemps
contemplés à distance, les deux amants trouvèrent monotone cette
situation ultra-platonique et cherchèrent le moyen de «couronner leur
flamme»; mais, à moins d'emprunter à l'amour ses propres ailes, Zal ne
pouvait songer à s'élever jusqu'à sa bien-aimée. Désespéré de l'insuccès
de toutes ses tentatives, il grossissait de ses larmes les eaux du
torrent, quand un expédient des plus ingénieux se présenta à l'esprit de
la dame. Elle dénoue ses longs cheveux, en laisse dérouler les bruns
anneaux jusqu'au pied de la tour et permet ainsi à son amoureux
d'escalader, à l'aide de cette poétique échelle, les murs élevés qui la
retenaient prisonnière. Laquelle des deux, de la belle ou de l'histoire,
a été le plus tirée par les cheveux?
Le défilé étroit au-dessus duquel s'élève la Kalè Dokhtar était jadis
fréquenté par de nombreuses caravanes; des souvenirs glorieux
s'attachaient peut-être à la défense des passes, car, vis-à-vis de la
forteresse et sur les parois d'un rocher qui surplombe la rive droite du
sentier, s'étend une de ces grandes réclames sassanides traitées en
forme de bas-relief et destinées à apprendre aux siècles futurs les
exploits guerriers des souverains de l'Iran. L'épisode, représentant un
combat de cavalerie, paraît traité dans un beau sentiment, mais il est
difficile d'apprécier la composition à sa juste valeur: si l'on se place
à courte distance, on n'embrasse pas d'un regard d'ensemble le tableau,
long de plus de vingt mètres; si l'on s'installe sur le chemin, il est
impossible, eût-on des yeux de lynx, de distinguer les détails du
bas-relief, tant la pierre est dégradée.
Au sortir de la gorge, qui débouche brusquement sur une plaine
verdoyante, s'élèvent, au-dessus d'un monticule naturel situé sur la
rive droite de la rivière, les grandes ruines du palais de Firouz-Abad.
L'édifice s'annonce sous un aspect des plus imposants, mais semble à
première vue beaucoup plus massif que celui de Sarvistan. Dès que l'on a
pénétré à l'intérieur de la construction, on est frappé de la simplicité
du plan et de la majesté d'une ordonnance que n'embellit aucun décor. On
entre d'abord dans un large vestibule voûté communiquant au moyen de
grands arceaux avec quatre pièces symétriquement disposées par rapport à
l'axe du vestibule et du monument. La nef précède une vaste salle
recouverte d'une coupole ovoïde que les constructeurs semblent n'avoir
osé claver qu'après en avoir réduit l'ouverture. La pièce centrale est
mise en communication par une porte percée dans l'axe du vestibule avec
une cour remplie de décombres au milieu desquels poussent des figuiers
sauvages, et, par des baies voûtées, avec deux pièces absolument
semblables à la première: celle de gauche, comme toute la partie qui
regarde Firouz-Abad, est à moitié ruinée; celle de droite est en parfait
état de conservation. Les portes d'accès et les niches destinées à les
équilibrer dans l'ornementation générale sont décorées de moulures en
plâtre imitées des formes caractéristiques des baies persépolitaines.
Sur la cour se présente l'entrée des nombreuses chambres affectées au
harem; au fond de l'une d'elles, couverte d'une voûte en berceau,
débouche l'escalier d'un vaste souterrain, semblable à ces zirzamins que
les Persans habitent pendant l'été, et qu'ils abandonnent le soir pour
leurs terrasses.
Tout l'ensemble de la construction, y compris les demi-colonnes engagées
dans les parements extérieurs, est bâti en moellons à peine dégrossis;
les matériaux employés aux voûtes sont taillés en forme de dalles plates
et mis en œuvre comme le seraient des briques.
La plaine au milieu de laquelle s'élève le palais est couverte de
monticules de terre et de débris de poteries, derniers vestiges de
maisons abandonnées. Au-devant du grand vestibule s'étend encore un lac
artificiel dont les eaux, amenées par une dérivation souterraine de la
rivière, s'écoulent au milieu des broussailles et des pierres éboulées
qui formaient autrefois les parapets. Tout cela est triste au possible,
et engendre une mélancolie qu'il est malaisé de secouer en parcourant
ces ruines depuis si longtemps abandonnées aux dévastations des hommes
et des siècles.
Assigner une date à un monument aussi grossièrement construit que celui
du Sarvistan nous avait paru bien téméraire; le palais de Firouz-Abad,
d'une période plus barbare encore, a été bâti dans des conditions qui
permettent de sortir du doute. Deux points saillants témoignent de son
origine: ses voûtes, d'un caractère très archaïque, sont d'une époque de
beaucoup antérieure aux coupoles byzantines et aux dômes de Sarvistan;
la décoration gréco-égyptienne, conservée autour des portes des grandes
salles, est achéménide et n'a jamais été utilisée en Perse depuis le
temps où les successeurs de Darius régnaient à Persépolis. Si l'on tient
compte également du soin avec lequel sont défendues les passes de
Sarvistan et de Firouz-Abad, qui commandent toutes deux l'entrée du
patrimoine des Achéménides, on est conduit à penser que le château de
Firouz-Abad a été construit sous les règnes des grands rois pour servir
de résidence au gouverneur militaire de la province placée à l'entrée
des gorges. Le palais de Sarvistan, fort supérieur comme exécution à
celui de Firouz-Abad, aurait été bâti sous la même dynastie, mais à une
époque plus moderne.
[Illustration: RUINES DE FIROUZ-ABAD.--VUE LONGITUDINALE.]
A la nuit close, nous avons quitté les ruines avec l'intention de les
revoir plus en détail le lendemain, et nous sommes venus, en longeant la
rivière bordée de figuiers magnifiques et de palmiers élancés, coucher
au village de Firouz-Abad _gadim_ (vieux), l'ancienne Djour. Comme je
l'avais supposé en examinant de loin ses maisons mal bâties, le vieux
bourg est la demeure de paysans assez pauvres, vivant pêle-mêle avec
leurs bestiaux; tandis que les gens riches de la plaine habitent tous
Firouz-Abad _nô_ (nouveau), que l'on aperçoit à huit ou dix kilomètres,
cachée sous une végétation luxuriante.
[Illustration: BAS-RELIEF DE FIROUZ-ABAD. (Voyez p. 480.)]
[Illustration: ÉDICULE A COUPOLE DE FERACHBAD. (Voyez p. 502.)]