Visite de Mme Fagregrine.--La morale s'accroît-elle en Perse en raison
de la longueur des jupes?--Départ de Chiraz.--Le lac salé.--Arrivée à
Sarvistan.
_Chiraz_, 24 octobre.--Le soleil s'abaissait vers l'horizon, et j'étais
béatement occupée à suivre des yeux les mouvements des poissons mordorés
qui se jouaient dans un bassin creusé au-devant de la maison, quand la
porte du jardin s'est ouverte à deux battants devant une femme
soigneusement voilée et montée sur un merveilleux âne blanc. La nouvelle
venue était escortée de nombreux serviteurs, l'âne paré d'une housse de
Kirmanie et d'une selle de velours bleu brodé d'argent. La favorite d'un
mouchteïd ne voyagerait pas en si pompeux équipage.
Allah très grand! comment une fidèle chiite ose-t-elle s'aventurer dans
cet antre de chrétiens? c'est à n'en pas croire mes yeux! L'élégante
khanoum saute vivement à terre, se dirige vers moi et me tend gentiment
la main: «Bonsoir, Madame», me dit-elle. Mon étonnement est au comble:
jamais depuis mon arrivée en Perse je n'ai entendu sortir un mot de
français ou d'anglais des lèvres d'une femme iranienne: «Je suis Mme
Fagregrine, reprend la visiteuse en levant son voile, j'ai très vivement
regretté d'être absente de Chiraz quand vous êtes venue m'apporter la
lettre du consul de Tauris, M. Bernay; dès mon retour de la campagne
j'ai tenu à venir vous dire moi-même tout le plaisir que j'éprouvais à
voir des compatriotes.»
Mon interlocutrice est une preuve en _tchader_ et _roubandi_ de la
difficulté qu'éprouvent les individus ou les familles privés de toute
communication avec la mère patrie à résister longtemps aux influences
des milieux ambiants. Son père, un Français, vint s'établir en Perse il
y a une cinquantaine d'années et se maria, peu après son arrivée, avec
une Arménienne de Djoulfa. Il se préoccupa de donner à l'enfant née de
cette union une éducation européenne, mais ne songea guère à l'instruire
des principes de la religion chrétienne. Dans ces conditions, la jeune
fille trouva tout naturel d'épouser, à l'âge de seize ans, un Suédois
qui était venu à pied de l'extrémité septentrionale de l'Europe, avait
fait rapidement fortune et s'était finalement décidé à confesser la foi
musulmane afin d'obtenir le titre et l'emploi de médecin en chef de
l'armée royale. Voilà donc la fille d'un Français obligée, pour sa part,
bien qu'elle n'ait jamais renié les croyances de ses pères, de vivre et
de se voiler, au moins en public, comme une Persane.
Mme Fagregrine a deux filles charmantes; l'une se dit protestante: elle
obéit en cela à la volonté formelle de son père, volonté qui ne témoigne
pas de la fermeté des convictions musulmanes de ce singulier néophyte;
l'autre est catholique, afin d'être agréable à sa mère. En réalité,
prêtres et pasteurs faisant également défaut à Chiraz, elles vivent dans
une ignorance complète de leur religion. Ainsi s'est rompu le premier
lien qui rattache les enfants perdus à la mère patrie. La culture
intellectuelle des demoiselles Fagregrine est à la hauteur de leur
instruction religieuse: tandis que la mère parle la langue originelle de
sa famille et a conservé l'esprit enjoué de notre race, les filles, en
véritables khanoums, seraient même dans l'impossibilité de me faire
entendre en français qu'elles ont avec moi une communauté d'origine.
Cinquante ans et deux générations ont opéré cette absorption complète de
l'élément européen.
Il suffit d'ailleurs de passer quelque temps en Orient pour juger par
soi-même combien il est mal aisé de réagir contre les mœurs, les
coutumes et les idées du pays où l'on vit.
A mon arrivée en Perse la seule idée de voir appliquer une bastonnade me
serrait le cœur; le sang me montait à la face quand j'entendais parler
des madakhels, vols plus ou moins déguisés des gouverneurs aux dépens du
roi, des femmes au détriment de leur mari, des domestiques au préjudice
de leurs maîtres; je me servais moi-même; je me pressais quand je
croyais être en retard; j'étais exacte à mes rendez-vous; je connaissais
le quantième du mois et tenais à jour mon calendrier.
Aujourd'hui je promets et, à la rigueur, je ferais moi-même administrer
la bastonnade aux gens qui me gênent ou m'ennuient; j'apprends sans
rougeur appréciable que le dernier gouverneur de Chiraz, un frère de Sa
Majesté, ne négligeait pas les bénéfices les plus modestes et se faisait
payer une rente journalière de cinq francs par le portier de son palais,
quitte à autoriser le pipelet à rançonner les gens que leurs affaires
appelaient auprès du chef de la province. Je n'ouvre plus des yeux
ébaubis quand les dames du _high life_ persan me racontent naïvement
qu'elles font danser l'anse du panier et thésaurisent toute leur vie
afin de s'assurer une belle situation à la mort de leur mari;
j'appellerais plutôt deux serviteurs que de ramasser de mes propres
mains mon mouchoir ou mon ombrelle; j'arrive toujours en retard d'une
heure aux rendez-vous donnés; enfin, en comparant mes cahiers avec le
calendrier du télégraphe, je me suis aperçue que, depuis mon départ de
Téhéran, j'ai rajeuni de trois jours.
25 octobre.--Je m'étais promis d'aller avant mon départ remercier mon
aimable compatriote des bons moments qu'elle m'avait fait passer, et je
me suis rendue dans ce but à la ville.
Bâtie sur le modèle des maisons musulmanes, la vaste habitation de Mme
Fagregrine est claire et bien aérée. Plusieurs «belles à figure de lune»
s'y étaient donné rendez-vous et attendaient avec impatience mon
arrivée. En honnêtes provinciales, elles n'ont point encore adopté les
modes de la cour. A mesure qu'on descend vers le sud, les robes
s'allongent: à Téhéran, où le climat est frais, elles arrivent à peine à
mi-cuisse; à Ispahan les jupes atteignent le genou; à Chiraz, où l'on
étouffe, elles tombent jusqu'au mollet.
La morale y gagne-t-elle? je n'en puis juger que par ouï-dire. «Celles
de nos femmes qui n'ont point failli n'ont jamais trouvé l'occasion de
se mal conduire», m'assurait dernièrement un vieux Chirazien. J'aime à
croire qu'il était misanthrope.
Après une conversation toujours amenée sur les mêmes sujets et
agrémentée des mêmes questions: «Pourquoi travaillez-vous? Combien votre
mari a-t-il de femmes?» je me suis remise en selle et j'ai été retrouver
Marcel dans un jardin planté d'orangers superbes et de rosiers de toute
taille et de toute espèce qui s'étage en terrasse autour du Bagè-Takht,
copie moderne des jardins suspendus de Babylone. Les fleurs blanches et
carminées se sont flétries aux chaudes ardeurs du soleil, mais les
arbres du verger ploient sous le nombre des grenades, des coings doux,
des oranges et des citrons musqués. Le poète perd à cette
transformation; le philosophe se console en goûtant à ces fruits exquis
de n'avoir pas été témoin de la période de la floraison.
[Illustration: LE BAGÈ-TAKHT.]
26 octobre.--Nous l'avons échappé belle: on vient de déclarer la
faillite d'un riche banquier de la ville. Le passif atteindra cinq cent
mille krans, somme colossale pour le pays. Grâce à Dieu, nos lettres de
crédit ne sont pas payables chez ce financier. Nous ne nous sommes pas
moins empressés d'aller toucher chez un de ses confrères les trois cents
_tomans_ qui doivent nous être remis. Ah! ce n'est pas petite affaire
que de compter trois mille krans! La cérémonie, plusieurs fois retardée,
a été fixée à ce jour. M. Blackmore a mis à notre disposition l'agent du
télégraphe chargé de la vérification des monnaies; le banquier a délégué
son expert, et ces deux personnages en ont désigné un troisième, suprême
arbitre appelé à trancher toutes les difficultés.
Le papier-monnaie n'existe pas, le toman d'or est rarement accepté dans
les campagnes; nous sommes donc obligés de nous charger de krans
d'argent, monnaie de valeur variable suivant le titre, la date de
l'émission, le pays où on les reçoit, la contrée où on les donne, et
enfin en raison de la dépréciation que leur ont fait subir en les
rognant, ou en les passant à l'eau régale, les divers banquiers entre
les mains desquels ils ont séjourné.
Le bailleur s'assied au milieu d'une salle, dont il ferme soigneusement
les portes, de façon à n'avoir pas à se préoccuper des allants et des
venants; il vide sur le tapis un sac de pièces, les saisit à pleines
mains et les dispose en piles régulières, de façon à pouvoir compter les
tas en longueur et largeur.
Cette première opération terminée, la partie prenante visite à son tour
tous les krans, les fait résonner sur une pierre, rejette les plus
douteux. Les deux experts discutent, crient, s'injurient, entaillent le
métal avec un canif, le flairent et font un lot des pièces sur la valeur
desquelles ils ne peuvent s'entendre. Elles sont remises au troisième
augure, qui coupe un bras à l'une des parties, une jambe à l'autre et
arrive toujours à mettre d'accord les deux adversaires. L'argent, jeté
dans un sac, est porté à son légitime propriétaire. Celui-ci doit à son
tour le compter et finalement l'enfermer dans une caisse assez solide
pour enlever aux domestiques toute idée de faire des emprunts à son
trésor, et assez petite cependant pour être gardée sous la tête pendant
les repos de caravane. Tant que les charges sont aux mains des
tcharvadars, gens probes et méritants s'il en fut jamais, on peut être
sans inquiétude: à moins que la caravane ne soit dépouillée par les
voleurs, le dépôt sera fidèlement rendu; malheureusement on arrive à
l'étape, les muletiers remettent alors à chacun les colis lui
appartenant et n'en répondent plus jusqu'au moment où ils les rechargent
de nouveau. L'obligation de monter la garde autour du coffre-fort, que
signalent son poids et la nécessité de l'ouvrir presque tous les jours,
devient alors un véritable assujettissement.
La réception de nos fonds terminée, il s'agit de trouver de bons chevaux
et de préparer notre prochain départ.
Dès son arrivée, Marcel s'est préoccupé de la route que nous aurions à
suivre pour atteindre le golfe Persique. Depuis l'insuccès d'Eclid nous
avons renoncé à gagner la Susiane par la montagne des Bakhtyaris, quitte
à prendre plus tard une voie moins dangereuse et plus abordable. Restent
donc en présence deux itinéraires conduisant à Bouchyr: l'un, qui passe
par Kaseroun et Chapour, est suivi par toutes les caravanes, la poste et
les voyageurs; l'autre, beaucoup plus long, se dirige sur Firouz-Abad et
offre un intérêt tout particulier, en raison des constructions voûtées
élevées auprès de cette ville. En outre, si nous choisissons le chemin
de Firouz-Abad, nous pourrons nous détourner pendant quelques jours de
notre route et visiter le palais de Sarvistan, dont on nous a parlé déjà
à Maderè Soleïman, et les plaines de Darab, c'est-à-dire tout l'ancien
Fars.
Nous nous sommes arrêtés à cette dernière solution, bien qu'elle nous
force à prolonger de trois semaines la durée de notre voyage et à
supporter des fatigues d'autant plus grandes que nous allons abandonner
les voies de caravanes. Je n'entends pas désigner sous le nom de «voie
de caravanes» une route bien empierrée ou simplement tracée (cette
merveille ne se trouve pas en Perse), mais un chemin frayé sur lequel
s'exerce quelque trafic.
Nous voilà donc obligés de former notre convoi, de louer à la journée
muletiers et chevaux, et de nous en rapporter à la grâce de Dieu pour
nous tirer d'affaire par la suite. De crainte des voleurs, Marcel s'est
décidé à confier nos gros colis à un tcharvadar qui les portera chez le
gouverneur de Bouchyr; il gardera seulement les bagages journaliers:
appareils photographiques, batterie de cuisine, vêtements de rechange et
couvertures.
Demain de vigoureux chevaux me mèneront loin de la capitale du
Fars,--Allah bénisse Chiraz! L'un ou l'autre nous n'avons cessé d'y être
malades depuis notre arrivée.
27 octobre.--Maudits soient le madakhel, les Persans et la fièvre! Ce
matin je me suis levée avant l'aurore afin de terminer les préparatifs
du départ, vérifier si les khourdjines contenaient les provisions que
j'ai ordonné d'acheter, inspection indispensable quand on veut éviter de
mourir de faim; puis, tous les paquets achevés, j'ai attendu. A neuf
heures, les chevaux commandés pour la pointe du jour n'avaient pas paru;
un domestique envoyé à Chiraz est revenu à midi: les bêtes étaient en
chemin et allaient arriver incessamment. Vers trois heures, un bruit de
bon augure a retenti sur le sol carrelé disposé devant la maison; je
suis sortie et me suis trouvée en présence de deux yabous si maigres,
qu'ils auraient pu servir de pièces anatomiques. L'un était borgne,
l'autre boiteux. L'imagination s'avouait impuissante à définir leur
couleur. Tous deux portaient au garrot une plaie énorme causée par le
frottement d'un bât mal rembourré et trop lourdement chargé; ils
n'avaient pas plus de poil sur la peau qu'un tambour de basque; une
brise légère les eût enlevés comme un cerf-volant. Une nuit a suffi pour
transformer en squelettes ambulants les brillants coursiers qu'on nous a
présentés hier et dont Marcel, trop confiant, avait payé d'avance la
location!
J'ai refusé de laisser mettre nos selles sur des rosses à peine dignes
de porter des picadors. Mon mari s'est courroucé contre le tcharvadar, a
réclamé les chevaux choisis; le muletier s'est mis à pleurer et a
confessé qu'il ne possédait pas d'autres animaux. C'est un tour
d'Arabet, l'Arménien qui nous a été recommandé par le P. Pascal et qui
vient d'être promu cuisinier au lieu et place de Yousef: ces honnêtes
serviteurs ont toujours quelques nouvelles combinaisons dans leur
bissac. Arabet a prélevé une forte prime sur le prix de la location et a
conseillé au muletier d'emprunter deux bonnes bêtes, de nous les amener
et de leur substituer au dernier moment ses haridelles légitimes. Notre
ardent désir de quitter au plus vite la patrie de la fièvre était un sûr
garant que nous aimerions mieux chevaucher le balai des sorcières que de
prolonger notre séjour. Que faire, en effet? Nous avons la chance d'être
tous deux sur pied en même temps! Refuser les chevaux? Obliger les
domestiques à rendre la prime? Mais ces fils de chien éloigneront les
tcharvadars et retarderont ainsi notre départ! Le muletier a promis, au
nom d'Allah et du Prophète, qu'il changerait les bêtes dès que nous
arriverions dans le pays où les tribus s'occupent d'élevage; nous avons
fait semblant de croire à une parole aussi solennelle, et, après avoir
fait nos adieux au très obligeant M. Blackmore et à l'excellent docteur
Odling, nous nous sommes mis en route, accompagnés de deux golams de la
maison de Çahabi divan. Sans l'intervention de ces vaillants guerriers,
nous risquerions, en notre qualité de chrétiens, de voir tous les
villages du Fars se fermer devant nous et même de ne pas trouver de
vivres à acheter.
O Rossinante, après toutes tes infortunes tu n'avais pas une tournure
plus pitoyable que le bidet efflanqué sur lequel je viens de faire cette
étape! Si encore le cavalier, par sa noble mine, rachetait l'éticité de
sa monture! Hélas! je n'oserais pas me comparer au chevalier de la
triste figure.
Après avoir longé les murs en partie éboulés de la capitale de Kérim
Khan, traversé les vignobles où l'on récolte le vin si renommé de
Chiraz, passé en vue d'un pont, le Pol-è-Fœsa, jeté sur la rivière, nous
avons atteint, vers le soir, un pavillon bâti à l'entrée d'un magnifique
jardin appartenant au gouverneur du Fars.
Le site était enchanteur, le ciel d'une admirable sérénité, la campagne
calme et paisible. Les ombres d'Hafiz ou de Saadi voletaient sans doute
autour de ma tête: n'ai-je pas voulu faire des vers! mais la muse m'a si
durement repoussée que j'en suis encore toute meurtrie. Mon imprudence
était impardonnable: étais-je aujourd'hui montée sur Pégase?
_Kérabad_, 28 octobre.--L'homme propose et les serviteurs disposent.
«L'étape est fort longue, et, afin de gagner Kérabad avant la chaleur,
nous partirons à minuit.» «_Tchechm_ (sur mes yeux)», avaient répondu à
l'unisson les tcharvadars et les golams; mais, à minuit, golams,
muletiers, domestiques, qui nous avaient éloignés du chemin de Sarvistan
afin de venir s'installer dans un campement agréable, ont prétexté la
nuit, les voleurs, la crainte de perdre les sentiers, et ont fait durer
si longtemps la confection de leur thé et le chargement des bêtes, qu'à
six heures du matin seulement ils ont été prêts à se mettre en route. Je
n'étais pas à trois cents pas du jardin, que mon cheval s'abattit et
précipita sur le sol ma personne flanquée de toute son artillerie. Allah
est de plus en plus grand, car je me suis relevée sans autre dommage que
des habits déchirés et un canon de fusil légèrement faussé. Une litanie
de _peder soukhta!_ et une volée de coups dont l'effet a été plus actif
que les injures ont démontré à ma monture la nécessité de reprendre
position sur ses trois ou quatre pieds; mais, quand elle a été debout,
j'ai refusé de continuer la route sur le cheval de l'Apocalypse et me
suis emparée du mulet d'Arabet, animal à la jambe sûre et à l'œil vif,
sans paraître m'apercevoir du mécontentement de ce dévoué serviteur. «Un
mulet ne saurait convenir à un personnage de votre rang, me dit-il.--Je
te cède tous mes droits à tomber de cheval avec dignité», et je me suis
bravement installée sur la bête aux longues oreilles.
A peine en branle, la caravane s'est engagée dans une montagne sauvage,
en partie couverte de buissons noueux et rabougris. De tous côtés
courent, semblables à des poules de basse-cour, une multitude de
perdreaux rouges, beaucoup plus effrayés du bruit des chevaux que des
coups de fusil tirés par le plus jeune de nos golams, un beau garçon du
Loristan, à la chevelure bouclée et aux yeux intelligents, qui brûle à
tort et à travers la mauvaise poudre de Sa Majesté et jette aux oiseaux,
en guise de plomb, des balles coupées en quatre.
Après deux heures de marche, nous contournons un massif de rochers, et
brusquement nous nous trouvons en présence du plus étrange des
spectacles: au fond d'un cirque formé par des montagnes aux lignes
majestueuses et sévères, s'étend un lac bleu foncé; une ceinture de
neige, éblouissante de blancheur, fait ressortir les tons sombres des
eaux et la chaude couleur des rochers qui les dominent.
Tel se présenterait un paysage polaire noyé dans la brillante atmosphère
d'un climat tropical, telle s'offre à nos yeux la _Dariatcha_ (Petite
Mer). L'hiver, le lac, grossi par les apports de rivières salées, couvre
la plaine; l'été, les eaux se retirent lentement et, à mesure qu'elles
s'évaporent, déposent sur les terres l'épaisse couche de chlorure de
sodium que nous avions prise tout d'abord pour de la neige.
Les bords du lac sont peu fertiles; cependant une petite tribu abritée
sous des tentes de poil de chèvre, ou sous des nattes de paille
soutenues par quelques piquets, cultive des plantations de tabac, dont
les feuilles veloutées viennent jeter une note de verdure tout à fait
inattendue auprès de la plage étincelante.
Comme les peuples heureux, la Dariatcha n'a ni histoire ni légende; ses
eaux profondes n'ont jamais été complices d'aucun crime: elles sont si
lourdes qu'elles soutiennent les corps à leur surface et que nul
désespéré n'est jamais parvenu à se noyer dans leurs flots. En revanche,
il suffit de s'y plonger un instant pour en sortir cristallisé comme une
boule de gomme roulée dans du sucre candi.
Aveuglés par la réflexion du soleil sur le sel, nous maudissions les
tcharvadars et les golams dont la paresse nous forçait à voyager en
plein jour, quand le cheval que je montais ce matin s'est subitement
affaissé. On a déchargé la pauvre bête, on l'a frappée avec l'espoir de
la contraindre à se relever et de l'amener jusqu'au village de Kérabad
que ses murs d'enceinte signalent à l'horizon. Peine perdue: elle avait
succombé à une insolation. Attristés par la mine pitoyable de l'animal,
touchés du désespoir larmoyant des muletiers, nous avons laissé nos gens
déferrer l'infortuné yabou, et nous avons pris les devants afin de
gagner Kérabad avant la nuit.
M'y voici enfin, à sept heures du soir, après une étape d'une longueur
inaccoutumée. Nous avons parcouru huit farsakhs, au dire de notre hôte.
Le farsakh dans ces pays perdus est-il de six, de huit ou même de dix
kilomètres? Nul ne saurait le dire, si ce n'est mes reins qui opinent
pour des farsakhs exceptionnels. L'estomac, en revanche, ne se fatiguera
pas de ce soir: la chaleur de la journée a décomposé les viandes; à
cette heure avancée on ne peut tuer un mouton; quelques concombres et
une grande sébile de lait aigre restent seuls à notre disposition. En
fait de draps de lit, je possède un pantalon et un habit rapiécés; un
casque de feutre me sert de traversin; le sol sur lequel je vais
m'étendre est tourmenté comme le dos d'un chameau: des rats dansent une
sarabande effrénée à travers les fagots placés auprès de moi; des
araignées géantes se promènent sur les murs. J'aurais pleuré sur mon
sort si, dans mes cauchemars de jeune fille, je m'étais vue en si piteux
équipage!
_Sarvistan_, 29 octobre.--Les malheurs s'abattent sur nous comme la
grêle sur les gens ruinés. Marcel, se sentant fatigué et craignant un
accès de fièvre, s'est administré avant de partir plus d'un gramme de
quinine. L'exagération de la dose, combinée avec le mouvement du cheval,
n'a pas tardé à lui donner de telles douleurs qu'il s'est jeté sur le
sol et s'est trouvé dans l'impossibilité d'aller plus loin.
Vers dix heures la température est devenue insoutenable; les golams nous
ont représenté que nous ne pouvions rester ainsi immobiles en plein
soleil, sans bois pour préparer quelques aliments, sans eau pour
abreuver les chevaux; tant bien que mal, ils ont assis Marcel sur le
mulet de charge, et nous avons gagné en ce triste équipage une enceinte
de terre flanquée de tours.
Je m'attendais à trouver des maisons derrière les murs; il n'en était
rien, tout le sol était couvert d'une multitude de taupinières, d'où
sortaient de temps en temps, par des portes semblables à de gigantesques
trous de rats, des paysans déguenillés et farouches. Nous nous sommes
mis à l'abri du soleil sous un porche ménagé auprès de la porte
d'entrée, et j'ai eu recours sans succès à tous les calmants de la
pharmacie. En désespoir de cause, il m'est venu la pensée de faire
chauffer sur un grand feu les assiettes, les marmites, les théières de
cuivre qui composent notre ménage, et de les appliquer toutes brûlantes
sur la peau de l'estomac et de la plante des pieds. De grosses cloches
se sont immédiatement formées. Au bout d'une heure, les douleurs aiguës
se calmaient et un profond sommeil s'emparait du malade. Vers le soir,
mon mari, peu désireux de passer la nuit au fond d'une taupinière et de
se soigner avec du lait aigre et des dattes véreuses, a demandé de
lui-même à se rapprocher du gros bourg de Sarvistan, éloigné d'une
vingtaine de kilomètres.
J'ai immédiatement fait prendre les devants à un golam, puis nous nous
sommes mis en route. L'inquiétude morale dans laquelle le plonge la
crainte de faire un voyage inutile surexcite encore les douleurs
physiques de Marcel. Nous nous sommes décidés à venir étudier les palais
voûtés de Sarvistan et de Firouz-Abad sur des indications assez vagues,
et nul ne connaît le premier de ces monuments. Depuis que nous avons
quitté le lac salé, j'interroge l'horizon et les paysans: horizon et
paysans sont également muets. On me montre de ci de là quelques
imamzaddès en ruine, mais personne ne me signale de palais abandonné.
Ferions-nous une nouvelle campagne d'Éclid?
Dès notre arrivée au village, nous nous sommes présentés chez le _naïeb_
(litt.: «lieutenant, chef d'un district»). Cet homme, aux traits durs et
à l'aspect malveillant, nous a souhaité la bienvenue du bout des lèvres
en regardant Marcel de travers, et a fait ouvrir en notre honneur la
porte d'un taudis noir de fumée et de crasse. Un tapis en lambeaux jeté
dans un coin de la pièce constitue le mobilier.
[Illustration: GOLAM DE LA MAISON DU GOUVERNEUR DE CHIRAZ. (Voyez p.
465.)]
[Illustration: PALAIS DE FIROUZ-ABAD. (Voyez p. 480.)]