CHAPITRE XXIII

Un palais achéménide près de Chiraz.--Bas-reliefs sassanides.--Antiquité

de la ville prouvée par ses divers monuments.--Une nourrice

musulmane.--Les tombeaux d'Hafiz et de Saadi.--Les médecins indigènes.

14 octobre.--Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Accompagnés du docteur Odling et de M. Blackmore, en ce moment

débarrassés de la fièvre, nous nous sommes mis en selle dès la pointe du

jour et avons suivi un chemin tracé dans l'axe de la plaine.

A droite et à gauche se présentent des terres noires que des paysans

travaillaient avec des socs de bois traînés par des attelages

incohérents d'ânes, de mulets et de chameaux; puis nous nous sommes

élevés sur les flancs de la montagne qui ferme au nord la vallée.

Après avoir traversé un vaste emplacement couvert de débris de briques

cuites et de poteries, et longé un rocher percé d'une quantité de petits

hypogées, nous gagnons les ruines d'un palais semblable à celui de

Darius à Persépolis.

L'édifice, placé sur un monticule, se compose d'une salle hypostyle

éclairée par des portes ouvertes au centre de chaque façade. Les baies

sont encadrées de linteaux à nombreux listels et surmontées du

couronnement égyptien; les exploits cynégétiques d'un souverain sont

retracés en bas-relief sur les chambranles des ouvertures. La

construction est malheureusement dans un état de ruine qui défie toute

détérioration nouvelle. Il y a peu d'années, un gouverneur de Chiraz, en

faisant enlever une pierre destinée à la porte de son jardin, trouva des

dariques dans les fondations. Alléché par cette première découverte, il

fit pratiquer des fouilles au-dessous de toutes les portes. Aux

premières pluies d'hiver, les terres humides s'éboulèrent et

entraînèrent avec elles les constructions qu'elles supportaient.

Au bas de la terrasse naturelle sur laquelle s'élevait le palais, coule

une rivière dont les eaux cristallines, cachées sous des roseaux et des

ginériums, sont habitées par des crabes bleu turquoise. Sur la rive

gauche se dresse un rocher presque vertical; trois bas-reliefs d'une

exécution bien inférieure à celle des tableaux de Nakhchè Roustem sont

sculptés sur les parois. Ces œuvres, exécutées par de mauvais artistes

de province, n'ont aucune valeur: les têtes égalent presque la quatrième

partie des corps; les draperies sont dessinées sans art ni vérité, et

avec une complication de lignes qui rend leur disposition presque

incompréhensible. Quant aux parties nues, il est impossible, dans l'art

actuel de la sculpture, d'apprécier leur mérite, tant elles ont été

défigurées et martelées. On ne peut même reconnaître les personnages

représentés. Le roi seul est facile à distinguer, grâce à sa coiffure et

à sa longue chevelure bouclée.

[Illustration: BAS-RELIEF SASSANIDE.]

L'ensemble de ces monuments, les débris de fortifications bâties sur la

montagne, la rencontre, au sommet d'un pic dominant à la fois le Tang

Allah Akbar et la vallée de Chiraz, de deux puits à section

rectangulaire, d'une profondeur de deux cent douze mètres, m'amènent à

penser qu'il serait imprudent de prendre au pied de la lettre les récits

des auteurs arabes faisant remonter à l'époque de la ruine d'Istakhar la

fondation de Chiraz.

Le site choisi par les Sassanides pour y faire graver leur image est

d'ailleurs charmant et mérite bien les vers enthousiastes qu'Hafiz lui a

consacrés. En montant sur les rochers on voit se développer tout

entières les belles chaînes de montagnes qui emprisonnent la vallée,

tandis qu'en suivant des yeux le cours sinueux du Rokn-Abad, le regard

se porte au loin sur un lac de sel formé par les eaux descendues des

montagnes.

«Déjeunons à l'ombre des arbres et des ginériums», a dit le docteur

Odling.

Les domestiques étendent sur le sol une nappe bien blanche, posent

devant chacun de nous des assiettes, des verres de cristal, des pièces

d'argenterie ciselées par les joailliers du pays. Ce luxe de très bon

goût me paraît si surprenant que je me prends à regarder les sassanides

de pierre, prête à les voir partager mon enthousiasme. Hélas! «ne

s'étonner de rien» est depuis longtemps leur maxime favorite.

Vers le soir, nous reprenons le chemin de Chiraz; mais, au lieu de

rentrer directement à la station du télégraphe, je demande à aller voir

les petits enfants du docteur. La nounou, très prévoyante, a fait une

grande toilette aux deux bébés et s'est parée elle-même de ses plus

beaux atours. C'est une musulmane que le docteur a prise à la mort de

Mme Odling. Il a fallu le croissant et la bannière pour arracher aux

grands dignitaires du clergé local la permission de la garder chez lui.

Les immenses services que le docteur rend à la population, la crainte de

le voir quitter la ville, ont seuls déterminé l'imam djouma et le

mouchteïd à autoriser le séjour d'une femme chez un infidèle.

Les difficultés les plus graves n'étaient pas encore surmontées: il

était nécessaire de vaincre la répulsion instinctive de la nourrice

elle-même, qui eût mieux aimé donner le sein à un singe ou à un petit

chat qu'à un enfant chrétien. Il a donc été convenu qu'elle recevrait

cent krans de gages mensuels,--une fortune dans le Fars,--qu'elle aurait

droit à une robe de soie par saison, et disposerait d'une servante

chargée d'entretenir et d'allumer son kalyan, l'usage de la pipe et du

tabac étant, prétendait-elle, merveilleusement propre à exciter la

sécrétion du lait.

14 octobre.--La trêve accordée par la fièvre à M. Blackmore nous a

permis de faire ce matin une nouvelle excursion hors de la ville et de

visiter les tombeaux d'Hafiz et de Saadi, les deux célèbres poètes dont

Chiraz s'honore d'avoir été le berceau.

Le premier de ces deux édifices, désigné sous le nom d'Hafizieh, est

situé à l'entrée d'une vallée fertile arrosée par un large canal qui

déverse ses eaux dans la plaine de Chiraz. Un sarcophage d'agate, orné

de belles inscriptions empruntées aux œuvres du défunt, est devenu le

centre d'un cimetière où se font enterrer des admirateurs du poète

désireux de reposer auprès de lui.

Hafiz naquit à Chiraz au quatorzième siècle. Ses débuts dans la vie

furent des plus humbles. Avant de sacrifier aux muses il pétrissait du

pain. Le succès de ses œuvres s'affirma rapidement et le jeune mitron ne

tarda pas à devenir le compagnon favori des plus grands princes de son

temps.

Les œuvres d'Hafiz forment un recueil de cinq cent soixante-neuf ghazels

(sortes de sonnets), encore très populaires, bien que chargés de

comparaisons et d'hyperboles. Elles sont parfois si énigmatiques

qu'elles partagent avec le Koran le droit d'être admirées sans être

comprises et de servir d'oracle: on les ouvre au hasard afin d'y

chercher un bon conseil, quelquefois même la réponse à une pensée ou à

un vœu. Ces pratiques superstitieuses, connues dans la langue persane

sous le nom de _téfanik_, peuvent être comparées aux _sortes Virgilianæ_

de l'Europe du moyen âge.

Hafiz, tout le premier, a bénéficié du singulier privilège attaché à ses

œuvres. Les docteurs et les mollahs de Chiraz menèrent grand bruit avant

de laisser rendre les derniers devoirs à un écrivain qu'ils accusaient

d'athéisme. Ses amis obtinrent qu'on ne le condamnerait pas sans

chercher un augure dans ses odes; on tomba successivement sur deux

passages où le poète, tout en avouant ses erreurs, se réjouissait à

l'idée d'obtenir une place en paradis. Le sort en avait décidé et les

plus intraitables dévots durent se soumettre à ses arrêts.

Les ghazels, qui valurent à leur auteur le surnom d'Anacréon de la

Perse, se chantent tantôt comme des couplets propres à exciter au

plaisir, et parfois, au contraire, se récitent comme des hymnes destinés

à rappeler aux hommes graves et sérieux les délices de l'amour divin.

Ces deux interprétations ne sont pas contradictoires, car chez plusieurs

classes de suffites, les sensations naturelles de l'homme sur la terre,

et l'attrait immortel qui porte l'âme vers son créateur, sont

inséparables. Pourquoi s'étonner si un poète imbu de cette étrange

philosophie associait de la façon la plus bizarre des genres bien

différents?

La confusion qui règne dans les poésies d'Hafiz, l'extrême licence de

quelques-uns de ses écrits, n'empêchent pas les Persans de placer ses

œuvres en tête des plus belles productions littéraires de leur pays. Les

lettrés savent ses odes par cœur, les gens du peuple aiment à déclamer

ses ghazels les plus connus; il n'est pas jusqu'au plus pauvre hère qui

n'ait au fond de son sac quelque anecdote plus ou moins spirituelle dont

le célèbre poète est toujours le héros:

«Hafiz habitait Chiraz quand la ville tomba au pouvoir de l'émir Timour

(Tamerlan), me dit un vieux derviche chargé de nous escorter jusqu'au

jardin; le conquérant tartare envoya sur-le-champ quérir le poète et lui

tint à peu près ce discours:

«J'ai subjugué la plus grande partie de la terre, j'ai dépeuplé un grand

nombre de villes et de provinces pour augmenter la richesse de

Samarkande et de Bokhara, les deux roses fleuries, les deux yeux de mon

empire, et cependant, toi, misérable poète, tu prétends donner

Samarkande et Bokhara en échange du signe noir qui relève les traits

d'un beau visage!»

«--Hélas! prince, je dois à cette prodigalité la misère dans laquelle

vous me voyez plongé.»

«Timour, ravi de cette réponse, s'attacha le poète chirazien et le

combla de ses faveurs.»

En quittant le tombeau d'Hafiz, nous remontons une route embaumée tracée

au milieu de jardins dont les murs de clôture sont tapissés de roses

sauvages, et nous trouvons, à l'extrémité du chemin, le monument funèbre

de Saadi, l'auteur du _Bostan_ (le Verger) et du _Gulistan_ (la

Roseraie). La tombe du poète est placée dans une chapelle précédée d'une

cour carrée; elle est couverte d'une pierre tumulaire en calcaire tendre

et ornée d'inscriptions. L'édifice a été construit ou du moins restauré

à l'époque de Kérim khan.

Cheikh Moslih oud-din Saadi, ou tout simplement le Cheikh, ainsi que

l'appellent les Persans, naquit à Chiraz en 1194 de notre ère. Il

parcourut presque toute l'Asie, prit part aux expéditions dirigées en

Syrie contre les croisés, fut quelque temps prisonnier des chrétiens et

composa après avoir regagné sa patrie les poésies auxquelles il doit sa

célébrité. Ses œuvres écrites en prose et en vers, plus faciles à

comprendre que celles d'Hafiz, sont entre les mains de tous; les enfants

apprennent à lire dans le Gulistan aussi bien que dans le Koran.

Les contes de Saadi, dont on ne saurait trop louer le style net et

concis, se terminent par des réflexions morales appropriées au sujet;

ses _ghazels_ et ses _kacidas_, tenus pour les plus parfaits modèles du

beau langage, ne sont pas, plus que les contes, chargés de ces

hyperboles et de ces figures outrées d'un usage si fréquent dans la

poésie orientale. On ne peut cependant, malgré le mérite littéraire du

Gulistan et du Bostan, entendre, sans en être choqué, certains vers

auxquels les Persans, à l'exemple des anciens, n'attachent aucune

importance. Privés d'offrir des bouquets à Chloris, ils se dédommagent

en tressant des couronnes à Alexis.

Mais l'éternel honneur des deux poètes chiraziens sera d'avoir fixé la

syntaxe du persan moderne.

[Illustration: NOURRICE MUSULMANE. (Voyez p. 431.)]

La langue parlée à Téhéran et dans toutes les provinces du nord et du

sud dérive du pehlvi, forme altérée du perse, et serait même, en cette

qualité, un des types les mieux caractérisés du groupe indo-germanique,

si la religion musulmane, en imposant le Koran aux vaincus, n'avait

introduit dans l'iranien un très grand nombre de racines sémitiques qui

ont défiguré le vieux langage. Malgré cette transformation, on est

frappé, dès que l'on commence à comprendre les sujets du chah, des

nombreuses analogies que leur idiome présente avec le grec, le latin,

l'allemand et l'anglais.

La phrase affecte l'allure latine, le verbe est le plus souvent rejeté à

la fin; la syntaxe rappelle en simplicité celle de la grammaire

anglaise; les verbes irréguliers sont peu nombreux; les mots

s'agglutinent entre eux comme en allemand. De la facilité avec laquelle

se forment les mots composés sont nés un très grand nombre

d'auxiliaires, qui, en s'ajoutant à un substantif, constituent des

verbes nouveaux. Un de ceux qui sont le plus fréquemment employés est le

verbe _kerden_ (faire). L'usage en est si commun qu'il se transforme

même, suivant la qualité de la personne à laquelle on s'adresse, en

_nemouden_ (paraître), _fermouden_ (ordonner). Ce n'est même pas une des

moindres difficultés de la langue que de savoir si votre interlocuteur a

droit au _kerden_, au _nemouden_ ou même au _fermouden_, le Persan, très

pointilleux sur les questions d'étiquette, attachant la plus grande

importance à ces détails, et jugeant le plus souvent à la manière dont

on le traite de la considération qu'il doit témoigner à un étranger.

Ainsi, pour inviter à regarder, on dit à son domestique «regard

faites»,--à son égal «regard paraissez»,--au roi ou aux membres de sa

famille «regard ordonnez». Quant à moi, en ma qualité officiellement

reconnue de _doouletman_ (gentilhomme) et d'_akkaz bachy dooulet

farança_, je m'attribue le droit de traiter de pair toutes les

excellences persanes, et je serais à contre-cœur forcée de châtier à

coups de cravache le malotru qui, en me parlant, emploierait le verbe

_kerden_.

D'ailleurs, afin de ne pas m'embrouiller dans cet écheveau grammatical,

j'ai adopté un formulaire diplomatique des plus simples: dès que

j'arrive devant un gouverneur ou un personnage important, je commence

par lui déclarer que j'ignore les finesses et les élégances de la

langue, ayant eu en fait de professeurs les tcharvadars racolés tout le

long de la route. Grâce à cette précaution préliminaire, je me contente

d'employer l'auxiliaire _kerden_, et je donne du _chuma_ (vous), au lieu

du _nemouden_, du _fermouden_ et du _tachrif_ (votre honneur) que

m'octroient généreusement les parents les plus rapprochés de Sa Majesté.

Outre le verbe _kerden_, il est deux autres mots caractéristiques du

persan qu'on peut jeter à tort et à travers dans la conversation sans

courir grand'chance de se tromper. L'un est _mal_, qui dans l'acception

la plus générale exprime les relations de possession et d'appartenance;

_mal_ s'emploie aussi bien en se plaignant du frisson, _malè tab_

(résultat de la fièvre), qu'en parlant d'un vieux monument désigné sous

le nom de _malè gadim_ (bien de l'antiquité); l'autre _ta_, dont le sens

est assez difficile à rendre en français et que l'on ajoute toutes les

fois qu'il s'agit d'objets multiples; ainsi _do ta yabous_ se dit pour

deux chevaux, _cé ta tcherag_ pour trois lampes, etc. En sachant

agréablement varier l'emploi de ces deux substantifs et du verbe

_kerden_, on est toujours certain de ne pas rester à court dans une

conversation. Beaumarchais prétendait qu'avec _goddam_ on ne manquait de

rien en Angleterre; le vocabulaire persan est plus compliqué que le

dictionnaire anglais, puisqu'à moins de savoir trois mots on ne peut se

sortir d'affaire.

Il est bien encore un quatrième vocable fort nécessaire à connaître,

mais il n'est pas utile de le mentionner, car il résonne si souvent aux

oreilles et ponctue les phrases d'un accent si vigoureux, qu'il suffit

de passer une heure avec un Persan pour retenir à tout jamais le mot

_poul_ (argent).

16 octobre.--La fièvre a réapparu chez nous: notre hôte, le jardinier,

deux palefreniers sont sur le flanc depuis hier au soir. Marcel vient

d'être, à son tour, saisi d'un frisson violent et grelotte, étendu sur

un sac de paille. Le manque de lit européen est bien dur à supporter

pendant un accès: les transpirations abondantes du deuxième stade

rendent tout à fait gênants les vêtements que l'on est forcé de

conserver; j'en ai fait la dure expérience à Maderè Soleïman. Sur ma

demande, le docteur Odling vient d'arriver; il a trouvé Marcel assez

légèrement atteint, M. Blackmore en très mauvais état, les serviteurs

plus ou moins malades. J'ai également reçu la visite du jeune élève du

docteur Tholozan. Ce brave Mohammed porte, malgré ses vingt-cinq ans, le

vieux costume des médecins, car, en Perse comme en France au temps de

Molière, le pelage plus que le talent inspire confiance au malade.

Coiffé d'un volumineux turban de cachemire à fond blanc, vêtu d'une robe

de laine grise recouverte d'un manteau de soie violette, notre ami,

quand il se montre de dos, a un aspect des plus respectables. Il est

accompagné de l'Esculape en chef du palais, son respectable père, auquel

il doit succéder un jour, le sacerdoce médical étant héréditaire dans sa

famille depuis plusieurs générations.

Tous deux viennent nous engager à passer chez eux la journée de demain.

Cette visite sera d'autant plus intéressante que les mœurs médicales des

Persans sont tout au moins bizarres.

Les praticiens iraniens ne connaissent pas l'anatomie, car il leur est

défendu de faire une autopsie et de se souiller au contact du sang. Il

est étonnant que, placés dans des conditions si mauvaises, ils puissent

pratiquer avec succès quelques opérations, telles que celle de la

taille. En général, ils se contentent d'ordonner aux malades des remèdes

de bonne femme, dont ils se transmettent la recette de père en fils, et

quelques préparations conseillées par Avicenne. Leur nullité

scientifique les mettant dans une situation très fausse envers les

médecins du télégraphe ou des légations, ils redoutent infiniment le

concours des chers confrères européens et ne permettent aux clients

d'appeler en consultation un Farangui que pour lui faire supporter la

responsabilité de la mort.

Les malades eux-mêmes éprouvent une répugnance instinctive à se confier

à un chrétien. Si, vaincus par la souffrance et dans l'espoir de guérir,

ils veulent bien se prêter à un examen, la famille tout entière pousse

les hauts cris, parle de profanation, d'impiété, et aime mieux

généralement laisser mourir le patient que d'encourir la réprobation du

clergé.

La mère du docteur Mohammed a été victime de cet incroyable fanatisme.

Il y a un an à peu près, le docteur Odling fut appelé auprès de cette

estimable dame: la tendresse que le hakim bachy avait pour elle, les

prières de son fils, avaient décidé le premier praticien du pays à

porter ce terrible coup à l'édifice médical indigène.

La malade refusa d'abord de se laisser examiner, et le docteur se

retirait en déclarant qu'il lui était impossible de la soigner sans la

voir, quand elle se décida enfin à se montrer au Farangui. Elle avait

une hernie étranglée. La réduction fut tentée sans succès; une opération

chirurgicale était de la dernière urgence. Le mari, consulté, déclara

qu'il n'oserait jamais prendre une pareille responsabilité et qu'il

devait au préalable avertir sa famille, et surtout celle de sa femme. On

envoya querir les parents les plus rapprochés; ils délibérèrent pendant

trente-quatre heures avant de se mettre d'accord; et, quand enfin M.

Odling fut autorisé à agir, il était trop tard: la gangrène avait envahi

le corps de la malheureuse femme, il ne restait plus qu'à recueillir son

dernier soupir.

Si l'on n'exige pas des médecins persans une grande science, on rétribue

bien maigrement leurs soins. Après une longue maladie terminée par un

heureux dénouement, les gens de moyenne condition payent la visite à

raison de cinquante centimes; les intrigants, à force de marchander,

obtiennent sur ce prix une réduction de cinquante pour cent; les chefs

religieux ne donnent rien et se contentent de promettre leur protection

ou leur appui. Cependant la clientèle du haut clergé est toujours la

plus recherchée, parce qu'elle entraîne des profits indirects.

Un exemple entre mille.

Le docteur Tholozan avait soigné pendant plusieurs mois et guéri d'une

coxalgie la fille de l'imam djouma de Téhéran. Jamais il n'était venu à

la pensée de ce respectable personnage qu'il devait une rémunération au

chirurgien de Sa Majesté; s'abaisser jusqu'à payer son médecin, c'eût

été une mesquinerie indigne de son caractère. Mais un des mollahs de sa

maison, d'un tempérament moins orgueilleux, arrive un jour en grande

pompe, entouré de nombreux témoins et apporte cinquante tomans au

docteur, dans l'unique espoir de se faire bien venir de son chef

hiérarchique.

A quelque temps de là, un ami du grand prêtre se casse le bras. M.

Tholozan le lui remet et reçoit des honoraires honorables.

«Combien vous a donné Mirza Akhmed? demande l'imam djouma.

--Vingt-cinq tomans.

--C'est un pleutre! s'écrie le religieux: je lui conseillerai de tripler

cette somme.»

Ce qui fut dit fut fait.

17 octobre.--Comme le prophétisait la faculté cosmopolite de Chiraz,

Marcel s'est trouvé bien ce matin et m'a priée de l'accompagner chez le

hakim bachy. Après nous avoir fait les honneurs d'un lunch soigneusement

préparé, le vénérable docteur demanda les kalyans, tout en ordonnant aux

serviteurs de s'éloigner; puis il prit la parole et prétexta de l'état

fiévreux de Çahabi divan pour l'excuser du retard qu'il avait mis à nous

recevoir. «Je suis fort inquiet, a-t-il ajouté; mon illustre malade est

vieux, usé, digère mal la quinine, et je crains bien, si les accès ne le

quittent pas, que nous n'ayons bientôt un autre gouverneur. Je

regretterais vivement de voir mourir Çahabi divan, car il est pour moi

un véritable ami.

--Pourquoi n'essayeriez-vous pas de lui donner de l'arsenic?» dit Marcel

en français.

A ces mots, le docteur en herbe pâlit. Le père, inquiet de l'émotion de

son fils, l'interroge.

«L'Excellence propose de soigner le gouverneur avec du _margèmouch_

(litt.: «mort aux rats»).

--C'est impossible: ce remède n'est pas noble», reprend sentencieusement

le hakim bachy; puis, après un quart d'heure de silence, qu'interrompent

seuls les glouglous des kalyans, il s'informe cependant de la dose

d'arsenic qu'on peut administrer sans danger, et me propose enfin de me

conduire dans son andéroun.

Femmes du père, femmes du fils, jeunes filles, enfants de différents

ménages, paraissent vivre en bonne intelligence; je suis évidemment au

sein d'une famille patriarcale.

Les khanoums m'engagent de nouveau à prendre du thé, du café; puis c'est

à qui tâtera mes gros souliers de cuir, défera les lacets afin

d'examiner les crochets de cuivre, essayera mon casque de feutre sans

témoigner de dégoût (ô les braves femmes!), fouillera mes poches,

s'extasiera sur les objets qu'elles contiennent, et me priera de lui en

expliquer l'usage. Le mouchoir, surtout, que ces dames ont pris tout

d'abord pour un tapis de prière, a eu l'honneur de les intriguer

sérieusement. J'ai dû opérer à plusieurs reprises afin de leur apprendre

qu'il est aisé de se moucher sans se servir exclusivement de ses doigts,

ce que toute Persane avait cru jusqu'ici impossible.

Le costume de mes élèves ne diffère guère de celui des musulmanes

d'Ispahan, cependant les jupes sont plus longues que dans l'Irak et

descendent jusqu'au mollet. Le type chirazien est élégant; mais pourquoi

faut-il que les femmes les plus laides et les plus décrépites soient

aussi les plus désireuses de faire reproduire leurs traits? J'ai trouvé

d'ailleurs un moyen poli de satisfaire les vieilles admiratrices de mes

talents de photographe. J'introduis un châssis vide, je fais poser mon

modèle pendant trois minutes dans une attitude mal équilibrée, et

finalement je déclare que l'épreuve est manquée, faute d'une immobilité

suffisante. J'ai utilisé trois fois aujourd'hui cette formule simple et

peu coûteuse, et bien m'en a pris, car j'ai pu, grâce à mon stratagème,

photographier la fille et la bru de mon hôte et conserver une glace avec

laquelle il m'a été possible de répondre au désir du gouverneur, fils

aîné de Zellè sultan.

[Illustration: FEMMES DE CHIRAZ.]

En rentrant à la station, j'ai trouvé le jardin envahi par une suite

nombreuse; elle escortait le petit prince, exilé de Chiraz sur l'ordre

de son père et confiné dans la montagne, où l'on a moins à redouter les

fièvres qu'en plaine. Sous prétexte de faire une promenade à cheval, cet

enfant a quitté son campement et a demandé à venir se reposer à la

station du télégraphe. La vérité est qu'il voulait mettre à contribution

l'_akkaz bachy dooulet farança_, dont la réputation s'étend beaucoup

plus qu'il ne serait nécessaire.

Le jeune prince a un air digne et posé qu'on retrouverait difficilement

en France, chez un gamin de son âge. S'il joue et s'il rit, ce doit être

en cachette, car il reçoit les témoignages de respect de sa suite et des

agents du télégraphe avec un sérieux des mieux étudiés. Se montrer en

toute occasion grave et solennel est la recommandation favorite des

précepteurs iraniens. L'équitation, le maniement des armes,

l'endurcissement du corps et de l'âme complètent l'éducation d'un grand

seigneur persan.

Djellal-Dooulet paraît avoir bien profité des excellentes leçons qui lui

ont été données: il manie son poney comme un centaure, abat au vol les

oiseaux rapides et paraît inaccessible à la frayeur.

Par surcroît le jeune prince a reçu une éducation libérale. Il commence

à entendre le français, connaît les classiques de son pays et promet de

devenir un parfait gentilhomme, si on ne le gratifie pas, d'ici à deux

ou trois ans, d'un lot de femmes légitimes et illégitimes.

Que Zellè sultan monte un jour sur le trône, et Djellal-Dooulet

deviendra héritier présomptif.

Les Anglais, qu'il n'aime point, et dont il s'est obstinément refusé à

apprendre la langue, ne s'en réjouiront peut-être pas.

[Illustration: DJELLAL-DOOULET, GOUVERNEUR DE CHIRAZ, FILS DU PRINCE

ZELLÈ SULTAN.]

[Illustration: LA MASDJED DJOUMA DE CHIRAZ. (Voyez p. 445.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 32 / 155 题