Départ de Kenarè.--Le Tang Allah Akbar.--Entrée du bazar.--Arrivée à la
station du télégraphe anglais.--La vie des femmes européennes à
Chiraz.--La capitale de Kérim khan.--Le protecteur des étrangers.
_Chiraz_, 9 octobre.--Les domestiques et les tcharvadars, toujours
pressés d'abandonner le gîte, ont quitté Kenarè à la tombée de la nuit.
«Nous prenons les devants, m'ont-ils dit; en sortant du village, suivez
les poteaux télégraphiques, vous êtes certains de ne pas vous perdre.
--_Kheilè khoub_ (très bien)», ai-je répondu.
Vers dix heures nous avons chargé fusils et pistolets et, enchantés
d'avoir échappé au voisinage souvent gênant des toufangtchis, nous nous
sommes mis en route. Un quart d'heure après, nous étions égarés. Pas
plus de route royale que de poteaux; il a bien fallu se décider à
revenir en arrière. Le paysan chez lequel nous avions logé a consenti à
se déranger et à nous remettre dans la bonne voie.
«Maintenant, guidez-vous sur les frayés tracés par les caravanes et vous
rejoindrez bientôt vos serviteurs, si telle est la volonté d'Allah.»
Nous n'avons pas perdu la piste tant que les chevaux ont foulé un sol
caillouteux, mais bientôt ils ont atteint des roches plates sur
lesquelles il était impossible de découvrir aucune empreinte. Après
avoir erré à droite et à gauche, maîtres et bêtes se sont trouvés
tellement désorientés qu'ils n'ont osé ni avancer ni reculer. Un seul
espoir nous restait, celui de découvrir les poteaux du télégraphe
anglais; mais la nuit était noire et, à moins de se heurter contre eux,
il eût été difficile de les apercevoir. Dans cette délicate occurrence
nous avons mis pied à terre, afin de tenir conseil. «De la discussion
naît la lumière», dit un proverbe consolant. L'un restera immobile,
l'autre décrira des cercles concentriques de plus en plus grands jusqu'à
ce qu'il ait trouvé un indice sauveur. Ce rôle actif est échu à Marcel,
en sa qualité de myope.
Depuis une grosse demi-heure mon mari battait la plaine, me hélant sans
cesse pour s'assurer que nous étions en communication, et, tout penaud
de sa déconvenue, revenait m'engager à m'étendre sur les pierres en
attendant le jour, quand il pousse tout à coup un formidable _eurêka!_
Le vent, qui venait de s'élever avec une certaine violence, avait fait
résonner au-dessus de sa tête les fils du télégraphe sous lesquels il
était probablement passé plusieurs fois sans les distinguer. Retrouver
un poteau n'était plus dès lors une grande affaire. Guidés par les sons
éoliens de la harpe d'Albion, nous avons marché toute la nuit de crêtes
en ravins, franchissant des amoncellements de rochers que nous n'aurions
jamais osé affronter en plein jour, et nous avons enfin reconquis la
piste. A l'aube j'ai aperçu dans le lointain la caravane et les
toufangtchis.
Je m'apprêtais, en rejoignant nos serviteurs, à les rassurer sur notre
sort, mais ils paraissaient s'inquiéter si peu de notre incroyable
retard, que je les ai gratifiés au contraire d'une semonce épouvantable
pour avoir marché toute la nuit sans songer autrement à leurs bons
maîtres.
«Excellence, vous avez bien tort de nous réprimander durement; le soin
de vos précieuses existences est l'unique souci de vos esclaves. Depuis
l'aurore nous interrogeons tous les passants et nous enquérons de l'état
sanitaire du pays. Les nouvelles sont mauvaises: la fièvre cet automne a
été si meurtrière à Zargoun, que tous les enfants en bas âge sont morts
et que les grandes personnes, après avoir été décimées, se sont décidées
à abandonner le village et à aller camper dans la montagne.
--Faudra-t-il donc parcourir d'une traite les douze farsakhs qui
séparent Persépolis de Chiraz?
--Certainement, _Machallah!_ (par Dieu!) Il y a trois mois encore, quand
les muletiers sont venus de Chiraz à Ispahan, quelques habitants du
village s'obstinaient à rester auprès de leurs récoltes; mais
aujourd'hui il n'y aurait à l'étape ni paille pour les chevaux, ni
provision à notre usage.»
La nécessité où il se trouve de faire doubler l'étape à ses chers
_khaters_ (mulets) contrarie vivement notre tcharvadar _Mirim_
(Partons-Nous), ainsi baptisé depuis notre séjour à Persépolis. Comme
ces amours d'enfants que leur mère amène faire des visites et qui ne
manquent jamais de s'écrier au bout de cinq minutes: «Maman,
allons-nous-en», de même notre estimable muletier ne pouvait demeurer en
paix dans une ruine sans venir tous les quarts d'heure nous engager à
prendre le chemin de Chiraz. Le nom de _Mirim_ lui en est resté. Quant à
nos montures, elles ont les jambes trop bien placées pour ne pas être
reconnaissantes aux admirateurs des Achéménides d'une longue semaine de
repos; aussi bien ont-elles continué bravement leur marche au delà de
Zargoun.
L'extrême monotonie du pays, les chauds rayons du soleil de midi, la
marche lente des chevaux, m'avaient presque endormie sur le dos de mon
bucéphale, quand tout à coup, à travers une étroite échancrure de la
montagne, j'ai aperçu, encadrée dans les rochers rougeâtres, une large
plaine au milieu de laquelle se détache une ville de forme oblongue,
entourée de fortifications et dominée par des coupoles bulbeuses
revêtues de faïence colorée. Autour des murs d'enceinte s'étendent des
jardins plantés de cyprès aussi noirs et aussi beaux que ceux des
cimetières d'Eyoub ou de Scutari. Çà et là, tranchant sur les lignes
sévères de ces arbres, s'élancent gracieusement quelques bouquets de
palmiers. Les Persans, fort sensibles aux beautés de la nature, citent
le panorama de Chiraz comme un des plus beaux points de vue de leur
pays. Ils désignent même le défilé à travers lequel on aperçoit la ville
pour la première fois sous le nom caractéristique de _Tang Allah Akbar_
(Défilé de Dieu est grand!), en raison de l'exclamation admirative
arrachée à tout étranger qui débouche brusquement en vue de la moderne
capitale du Fars, après une longue marche au milieu de vallonnements
arides.
[Illustration: PANORAMA DE CHIRAZ.]
Cette passe étroite, la seule par laquelle on puisse gagner la plaine,
est fermée à environ un kilomètre de la ville par un corps de garde
fortifié. Dans le balakhanè élevé au-dessus de la porte on conserve
précieusement une belle copie du Koran, écrite tout entière de la main
de sultan Ibrahim, fils de chah Rokhch. Le pieux derviche préposé à la
garde de ce trésor calligraphique met la plus insigne mauvaise grâce à
comprendre que nous avons hâte d'arriver au gîte, et qu'une étape de
soixante-douze kilomètres, parcourue sous un soleil de plomb, ne
prédispose ni à la curiosité ni à l'admiration. Laissant à droite un
bas-relief taillé sur les parois du rocher à l'imitation des sculptures
sassanides et représentant Fattaly chah entouré de plusieurs de ses
fils, nous descendons dans la vallée et atteignons enfin la Cœlé-Persi
ou Perse Creuse des auteurs grecs, désignée à juste titre par les
Iraniens sous le nom de «Terre-Chaude», bien que l'altitude de Chiraz
atteigne encore quinze cent cinquante mètres.
Une allée large et régulière, digne de donner accès dans une capitale,
traverse de beaux jardins et aboutit à des prétendues fortifications,
composées de fossés remplis d'immondices, de tours en ruine et de
courtines démantelées. Au delà de la poterne s'ouvre un bazar ombragé
par un plafond de verdure. Le quartier commerçant est presque mort. Bon
nombre de gens étendus le long des murs et enveloppés de manteaux
fourrés grelottent malgré l'ardeur du soleil; en pénétrant plus avant
dans la ville, je constate que deux boutiques sur trois sont fermées;
parfois je distingue, à travers les volets entre-bâillés, les négociants
allongés au milieu de leurs marchandises. La caravane se traîne
péniblement au milieu de ruelles infectes et atteint une grande place,
dont l'une des faces est occupée par les bureaux du télégraphe.
Plusieurs serviteurs assis sous la porte se lèvent et nous prient, de la
part du directeur de la station, d'arriver jusqu'à la campagne, située à
trois kilomètres de la ville et où nous serons moins exposés à prendre
la fièvre qu'à Chiraz. Il est dur, après avoir passé treize heures à
cheval, de se remettre en route, mais il est pire encore d'être en proie
aux frissons et au délire.
Nous franchissons de nouveau l'enceinte, cheminons dans la plaine
poussiéreuse et, par une large avenue, parvenons à un jardin au centre
duquel s'élève une maison bâtie moitié à la persane, moitié à
l'européenne. Elle est entourée de parterres de fleurs occidentales; sur
la droite s'étendent des carrés de choux, d'artichauts, d'aubergines,
qu'ombragent des poiriers et des pommiers d'assez belle venue.
Me voici revenue en pays civilisé!
M. Blackmore, sous-directeur de la station, nous reçoit, met à notre
disposition deux pièces meublées de tables et de sièges, et nous demande
ensuite la permission d'aller se recoucher, car il est en plein accès de
malaria et peut à grand'peine se tenir debout.
«Il y a un autre Farangui à Chiraz, me dit le ferach qui nous a
introduits: le docteur Odling, médecin spécial des employés de la ligne
télégraphique anglaise. Il viendra certainement vous voir cet
après-midi, s'il n'a pas la fièvre comme ces jours derniers.»
En quel pays sommes-nous, grands dieux! Depuis mon arrivée je n'entends
parler que de fièvre et de fiévreux.
10 octobre.--J'étais tout occupée à déballer les appareils de
photographie et à m'assurer qu'ils étaient arrivés à bon port, quand des
cris aigus se font entendre; un instant après, le cuisinier, dépouillé
de son kolah, les habits déchirés, se précipite en courant vers la
maison.
«Justice! justice! Khanoum; le tcharvadar--que son père brûle aux
enfers!--a osé porter la main sur l'esclave de Votre Excellence. Ce
chien sans religion m'a volé mon bakchich: il avait pourtant juré de me
remettre une étrenne quand il toucherait le prix du louage de vos
montures. Châtiez-le; en me trompant, il vous insulte!»
Il s'agit d'une éternelle question de _madakhel_ (bénéfice). Après avoir
pris livraison de tous les gros bagages que nous avions confiés au
tcharvadar bachy quand nous nous sommes séparés de sa caravane à Maderè
Soleïman, nous avons réglé le compte de ce brave homme. Mais à peine
nous avait-il quittés, que Yousef, le cuisinier, est venu lui réclamer,
à titre de commission, une partie de l'argent qu'il venait de prendre.
Le muletier a déclaré qu'il avait été suffisamment rançonné à Ispahan et
qu'il était décidé à ne pas donner un _chaï_ (sou) de plus.
Grande fureur de notre féal serviteur! Il a traité le tcharvadar de
voleur, de chien, de vermine, de fripon, etc. A ces insultes le muletier
a répondu par une volée de coups de poing et a administré à son
interlocuteur une maîtresse leçon de politesse. C'est à la suite de cet
incident que notre cuisinier, se sentant incapable de répondre à de
pareils arguments, a mieux aimé prendre la fuite et se jeter en
suppliant à nos genoux.
Je trouve plaisant de connaître le taux du madakhel, et je me mets en
quête du tcharvadar bachy. En vain je le cherche à la cuisine, à
l'écurie, quand, par hasard, je l'aperçois derrière un massif, fort
occupé à gratifier son nez d'une grêle de coups de poing. Inquiet des
suites de sa colère, il redoute d'être puni et n'a rien trouvé de mieux
que de provoquer une hémorragie nasale et de se présenter à nous comme
une victime ensanglantée de la brutalité de Yousef.
«Khanoum, s'écrie-t-il triomphalement, voyez dans quel pitoyable état
m'a mis votre méchant serviteur! Je lui avais déjà donné six _tomans_ à
Ispahan: aujourd'hui il exige encore de moi pareille somme. Que
deviendrai-je si je dois laisser entre ses mains tout mon bénéfice?»
Je ne puis maîtriser un franc éclat de rire. Le tcharvadar bachy,
interdit de l'accueil fait à sa miraculeuse invention, reste bouche
béante, tout prêt à frapper de nouveau sur son pauvre nez qui tarit: je
mets fin à des tentatives en somme fort désagréables pour cet innocent
appendice, en laissant entendre au muletier que je ne nourris aucune
rancune contre lui, mais que je punirai, au contraire, le cuisinier
infidèle; puis je l'engage à aller se débarbouiller au plus vite. A mon
retour j'adresse de violents reproches à Yousef et le menace de me
plaindre de lui au gouverneur.
«Je me moque pas mal de vous et du gouverneur, me répond-il avec
désinvolture: Chiraz est ville sainte; je vais m'enfermer dans la
masdjed: bien malin sera celui qui m'en fera sortir.»
Portée sur un pareil terrain, la discussion ne pouvait tourner à mon
avantage; je me hâte donc de régler avec une probité des plus
regrettables le compte de ce maître fripon.
«Je te chasse, va loger à l'hôtellerie de tes rêves.
--Et mes vêtements déchirés, vous oubliez de me les payer, riposte le
drôle.
--Adresse-toi au mouchteïd. S'il héberge des coquins de ta sorte, il
doit aussi les habiller.»
11 octobre.--J'ai fait hier plus ample connaissance avec M. Blackmore et
le docteur Odling.
Tous deux sont veufs. La fièvre, les chaleurs, l'ennui et le
découragement ont enlevé, après un séjour de quelques années, les deux
jeunes femmes qui avaient généreusement consenti à venir vivre en Perse.
En arrivant à Chiraz, l'une et l'autre avaient essayé de se promener à
cheval et de lutter à force d'énergie contre le climat si débilitant du
pays; mais l'apparition de femmes non voilées dans la ville avait
soulevé une telle réprobation, que leurs maris, accompagnés de nombreux
serviteurs, n'avaient pas suffi à préserver ces pauvres exilées des plus
grossières insultes: le gouverneur, auquel les deux Anglais s'étaient
plaints, avait été lui-même dans l'impossibilité de maîtriser l'émotion
de la foule. Mme Blackmore et son amie se seraient peut-être décidées à
adopter le costume des musulmanes afin de pouvoir paisiblement sortir de
chez elles, mais dans ce cas il leur eût été défendu de paraître en
public avec des Européens. De guerre lasse, elles se sont emprisonnées
au fond de leur jardin, préférant la réclusion aux injures de la plèbe.
Mme Blackmore a succombé l'été dernier; Mme Odling a été emportée par la
fièvre il y a trois semaines à peine: je laisse à penser au milieu de
quelle tristesse nous arrivons.
Cette année les Européens n'ont pas été seuls à payer leur tribut: la
fièvre a tout aussi durement éprouvé la population indigène. Comme à
Zargoun, presque tous les enfants sont morts.
Il n'y a pas un Chirazi qui puisse se vanter d'avoir échappé aux accès
palustres; les uns sont atteints violemment, les autres ont une fièvre
bénigne, mais tout le monde est frappé. Chacun d'ailleurs prend son mal
en patience, et personne ne se prive de se gorger soir et matin de
melons, de pastèques et de concombres.
La quinine approvisionnée chez les pharmaciens a été rapidement épuisée,
et il n'y a plus moyen de s'en procurer aujourd'hui à n'importe quel
prix.
Les habitants attribuent la violence de la malaria aux orages
exceptionnellement fréquents du printemps. La pente insignifiante de la
vallée ne permettant pas aux eaux pluviales de s'écouler, le soleil est
devenu brûlant avant que la terre se soit asséchée; aussi les premières
chaleurs ont-elles engendré les miasmes pestilentiels qui ont empoisonné
la population.
12 octobre.--J'ai consacré toute la matinée à recevoir des visites:
d'abord celle d'un jeune médecin indigène, que le docteur Tholozan, son
maître, nous a présenté à Téhéran il y a quelques mois; il est bientôt
suivi d'un homme aux yeux un peu hagards. Ce dernier personnage, nommé
Mirza Salih khan, remplit à Chiraz les fonctions de protecteur des
étrangers; il a été longtemps secrétaire à la légation de Londres, mais,
avec cette originalité si caractéristique du caractère persan, il s'est
empressé d'y apprendre notre langue, tandis qu'il n'entend pas un
traître mot d'anglais. Je le soupçonne d'avoir passé maintes fois le
détroit pour venir perdre sur les boulevards de Paris le souvenir des
rives brumeuses de la Tamise. N'a-t-il pas eu la patience, pendant son
séjour en Europe, de faire venir un _achpaz_ (cuisinier) de Chiraz et de
le mettre pendant une année entière en apprentissage chez Bignon? Si le
protecteur des étrangers ne nous est pas d'un plus grand secours que
celui d'Ispahan, l'émule de Carême nous offrira du moins quelque
spécimen de son savoir-faire: Mirza Salih khan, en se retirant, nous a
invités à aller déjeuner chez lui après-demain et s'est chargé
d'annoncer notre visite à Çahabi divan, sous-gouverneur du Fars et
tuteur du jeune fils de Zellè sultan.
Le protecteur parti, nous avons été faire un tour dans la ville. O
Chiraz, patrie des poètes, pays des roses, des bosquets ombreux sous
lesquels chante perpétuellement le rossignol, qu'es-tu devenu
aujourd'hui! En parcourant ton enceinte, je n'ai vu que rues sales et
mal tenues, monuments chancelants et crevassés sous les secousses des
tremblements de terre! Elle ne remonte cependant pas à une époque
lointaine, cette ville qui succéda à Istakhar dans l'hégémonie du Fars.
Fondée en 695, assurent les auteurs arabes, elle passa tour à tour au
pouvoir des différentes dynasties persanes, et atteignit l'apogée de sa
prospérité sous le règne de Kérim khan, le célèbre _Vakil_ (régent) qui
gouverna l'Iran au milieu du siècle dernier.
Kérim khan avait fait de Chiraz sa capitale afin de se rapprocher des
tribus qui l'avaient élevé au trône. Il entoura de remparts sa résidence
de prédilection, construisit de beaux édifices, planta en dehors de
l'enceinte de magnifiques jardins de cyprès et d'orangers, bâtit, dans
le quartier qui a conservé son nom, le palais, le bazar voûté le plus
beau de toute la ville, et joignit à ces premières constructions une
mosquée, un bain et une médressè.
[Illustration: ENTRÉE DE LA MOSQUÉE DU VAKIL.]
Kérim khan est célèbre à Chiraz comme chah Abbas à Ispahan; en passant
devant les grands édifices, je ne demande même plus le nom du fondateur,
mes guides répondraient invariablement: «c'est le Vakil, toujours le
Vakil».
Bien qu'élevés sur le plan des mosquées d'Ispahan, les monuments
religieux de Chiraz forment, au point de vue décoratif, une catégorie
bien spéciale: les artistes chiraziens semblent avoir abandonné la
palette de leurs prédécesseurs pour demander aux jardins de la ville un
nouvel élément d'ornementation. De grands buissons de roses sont peints
sur les revêtements de faïence blanche des murailles et donnent à
l'ensemble des panneaux une coloration très claire, dans laquelle
dominent les laques carminées.
[Illustration: MOSQUÉE DU VAKIL.]
De toutes les œuvres du Vakil, la plus intéressante au point de vue de
l'ornementation polychromée est l'école construite auprès de la mosquée.
Les carreaux émaillés dont elle est revêtue formeraient, s'ils étaient
détachés, de ravissants tableaux de fleurs, dignes de figurer auprès des
œuvres les plus remarquables des peintres occidentaux. Malheureusement
tous ces édifices se sont lézardés à la suite des tremblements de terre
dont les mânes d'Hafiz et de Saadi n'ont pas réussi à les préserver.
Kérim khan ne s'appliqua pas seulement à embellir sa capitale, il songea
encore, œuvre méritoire s'il en fut jamais, à faire le bonheur du
peuple; sa bonté n'est pas moins célèbre à Chiraz que sa magnificence.
Il encouragea le commerce et l'industrie, donna aux Arméniens une
liberté dont ils étaient privés depuis le règne de chah Abbas, et
mérita, assurent les Persans, le surnom de «Père du peuple».
[Illustration: MÉDRESSÈ DU VAKIL. (Voyez p. 422.)]
«Les rayons de ce soleil majestueux, s'écrie son historien Ali Reza,
s'étendaient sur tout l'empire, mais l'influence de sa douce chaleur se
faisait particulièrement sentir à Chiraz: les habitants de cette ville
favorisée jouissaient du bonheur le plus tranquille près de jeunes
filles à la face de lune; les jours s'écoulaient dans une douce
oisiveté; le vin coulait à flots dans les festins et animait les fêtes;
l'amour remplissait tous les cœurs de ses plus douces jouissances.»
D'autres auteurs, moins hyperboliques qu'Ali Reza, racontent des traits
touchants de la bonté de Kérim khan.
Il venait un jour de rendre la justice et se retirait très fatigué,
quand un homme se présenta et demanda à être entendu sans délai.
«Qui es-tu? demande Kérim khan.
--Un marchand auquel des voleurs viennent de dérober tout ce qu'il
possédait.
--Et que faisais-tu pendant qu'on te volait?
--Je dormais.
--Pourquoi t'étais-tu endormi? reprend le prince avec colère.
--Parce que je croyais que vous veilliez sur moi.
--C'est juste, reprit Kérim khan, subitement calmé par cette réponse
hardie; que l'on conduise cet homme chez mon trésorier, on lui
remboursera la valeur des objets qu'il a perdus: c'est à moi de
retrouver le voleur.»
Depuis Kérim khan, les temps ont bien changé: les gouverneurs laissent
les voleurs pratiquer leur industrie en toute tranquillité et se croient
quittes envers Dieu et ses créatures en affectant une profonde horreur
pour le vin. D'ailleurs, s'ils s'abreuvent publiquement de _cherbets_
(sorbets) ou d'autres boissons débilitantes, ils prennent, paraît-il,
une fière revanche en particulier et rendraient, entre quatre murs, des
bouteilles aux Polonais.
«Quand vous irez demain déjeuner chez Mirza Salih khan, vous ferez bien
de lui demander s'il a annoncé votre visite au gouverneur, nous a dit ce
matin M. Blackmore.
--Pourquoi donc? Ne nous a-t-il pas proposé avec beaucoup de bonne grâce
de préparer cette entrevue?
--Parce que d'habitude il est gris huit jours sur sept, s'il est
possible. Après être venu vous voir dans un état à peu près normal, il a
dû se dédommager des privations qu'il s'était imposées en votre honneur,
et peut-être même serait-il dans l'impossibilité de vous recevoir
demain, s'il n'avait eu la prudence de vous inviter à déjeuner de très
bonne heure: dans la matinée il conserve parfois un reste de bon sens.
--Les Chiraziens fréquenteraient-ils les vignes du Seigneur?
--Ils s'en défendent beaucoup devant les Européens, mais bien peu
suivent à cet égard les préceptes du Koran.
--Votre vin de Chiraz a un goût et un parfum si agréables, qu'il porte
en lui-même l'excuse de ses appréciateurs trop enthousiastes.
--C'est vrai; son bouquet n'est pourtant point un mérite aux yeux de ses
adorateurs. Les Iraniens aiment leur vin parce qu'il les amène
rapidement à un état d'ivresse béate. Un Persan ne se grise jamais par
hasard ou par entraînement, mais de propos délibéré et afin de se
plonger dans ce qu'il appelle lui-même les «charmes des rêves couleur de
rose».
«En voulez-vous un exemple? Il y a quelques mois, le _superintendent_
est venu à Chiraz en tournée d'inspection; le prédécesseur de Çahabi
divan s'est empressé de lui rendre ses devoirs et, dans la conversation,
lui a demandé des renseignements sur les boissons alcooliques fabriquées
en Europe, en particulier sur la bière. Après le départ de l'Excellence,
le superintendent a ordonné de porter au palais, la nuit s'entend, un
panier de dix bouteilles de _pale ale_. Le lendemain, un agent du
télégraphe rencontre au bazar le valet de chambre du hakem et essaye de
lier conversation avec lui. L'autre répond d'abord froidement à ces
avances, puis tout à coup: «Quelle est donc cette drogue que ton maître
a envoyée hier soir au palais? Le hakem en a bu cinq bouteilles de suite
et il a été obligé de recourir à de l'_arak_ (eau-de-vie de dattes) pour
se griser.»
13 octobre.--On nous l'avait bien dit! Dès notre arrivée dans le talar,
où nous attendait Mirza Salih khan, nous nous sommes aperçus que notre
hôte ne pouvait même pas se tenir debout. C'est en bredouillant qu'il
nous a priés de nous asseoir sur un tapis de Bokhara étendu auprès d'une
fenêtre.
«Une fièvre ardente me dévore, mais je suis néanmoins heureux de vous
revoir, bien que vous arriviez fort en retard», nous dit-il poliment
entre deux hoquets.
Cette formule de bienvenue, employée par tous les Persans quand ils
reçoivent des invités, a eu le don de m'irriter tant que je n'en ai pas
connu la véritable signification. J'ai même le remords d'avoir répondu
assez vertement à un brave homme, fort désireux de m'être agréable, qui
me reprochait avec une insistance des plus déplaisantes de l'avoir fait
attendre pendant plus de deux heures. Une bonne âme me fit comprendre
que mon hôte, en me reprochant mon inexactitude, avait voulu me donner
la mesure de tout le plaisir qu'il aurait ressenti à me voir devancer de
deux heures le moment du rendez-vous, et à jouir plus longtemps de «ma
bienfaisante présence».
«Avant de nous mettre à table, je veux vous présenter mon prédécesseur,
reprend Mirza Salih khan en nous désignant un vieillard coiffé du turban
bleu des seïds. La vue de ce vénérable hadji s'affaiblit beaucoup depuis
quelque temps; je lui ai annoncé hier qu'il était arrivé à Chiraz un des
plus illustres médecins du Faranguistan, et il est venu vous consulter.
--Je ne suis pas médecin, répond Marcel; vous avez ici un habile
praticien, le docteur Odling: c'est à lui et non à moi que le seïd doit
s'adresser.
--Un sentiment dont j'apprécie toute la délicatesse vous dicte cette
réponse, mais je sais à quoi m'en tenir à votre égard; je vous en prie,
examinez mon ami, vous me ferez plaisir. Seulement, comme il est très
tourmenté de son état, gardez-vous bien de trahir votre pensée: s'il
croyait perdre la vue, il mourrait de chagrin. Vous me ferez connaître
votre opinion en français.»
Marcel examine le vieux seïd; il a la cataracte.
«Est-il un moyen de lui conserver la vue? demande Mirza Salih khan.
--Peut-être, mais le moment de faire l'opération n'est pas encore venu.
D'ici à quelque temps votre ami perdra l'usage de l'œil gauche;
envoyez-le alors chez M. Odling. Le docteur lui abaissera ou lui
extirpera le cristallin opacifié. En tout cas, je suis de votre avis: il
est inutile d'avertir le seïd du sort qui l'attend.
--Certainement, certainement», reprend en persan notre hôte, dont
l'intelligence paraît s'obscurcir de minute en minute et qui n'est même
plus en état de s'exprimer en français; puis tout à coup: «Ami chéri,
s'écrie-t-il joyeusement en frappant ses mains l'une contre l'autre et
en accentuant ses paroles d'une pantomime des plus expressives,
_baricallah! baricallah!_ (bravo! bravo!). Je vais te répéter
textuellement les paroles du Farangui: «Dans un an tu perdras
entièrement la vue,... la vue;... alors viendra un autre Farangui,... il
prendra un grand couteau, détachera ton œil, l'extirpera de ta tête, le
posera sur cette table et fera passer sur lui... la force du télégraphe;
puis il le fourrera de nouveau dans son orbite et... à partir de ce
moment tu y verras plus clair que jamais, et cela jusqu'à la fin de...,
de tes jours. Du reste, n'aie pas peur: cette opération n'est pas
douloureuse.»
Le vieux seïd entrevoit bien que son «ami chéri» n'a pas conscience de
ses paroles, mais il devient néanmoins vert comme un concombre. Marcel
essaye de le rassurer et de lui faire entendre que les discours de Mirza
Salih khan sont les enfants d'un cerveau en délire; celui-ci se récrie
avec colère et proteste de sa véracité en entremêlant ses antiennes de
hoquets et de _baricallah!_ de plus en plus bruyants.
On apporte enfin le déjeuner. Le protecteur se met d'abord à table, mais
à peine a-t-il commencé à manger que, ne pouvant plus tenir sur son
séant, il se laisse glisser sur le tapis, tempête une dernière fois
contre la fièvre et s'endort au milieu de cauchemars auxquels notre
présence ne doit pas être étrangère. Ses ronflements sonores n'empêchent
pas Marcel de faire consciencieusement honneur à un déjeuner exquis,
préparé par les soins de l'élève de Bignon, et de retrouver avec un
plaisir fort avouable la cuisine française la plus délicate. Quant à
moi, écœurée par cette scène d'ivresse, je n'ai pu me dominer au point
de prendre part au festin; j'en suis maintenant fort marrie, car, après
avoir passé plus de huit mois au régime du pilau, le déjeuner de ce
matin devait avoir bien des charmes.
Qu'est devenue notre demande d'audience? Au dire des serviteurs de Mirza
Salih khan, ils ne pourront interroger leur maître avant deux jours. Je
crois qu'il est prudent d'envoyer un autre émissaire chez Çahabi divan
si nous ne voulons pas rester à Chiraz jusqu'à la fin de notre vie.
[Illustration: UN DE NOS CHEVAUX.]
[Illustration: TOMBEAU DU POÈTE SAADI A CHIRAZ. (Voyez p. 431.)]