CHAPITRE XVI

Interprétation des livres sacrés.--Le Meïdan Chah.--Comparaison entre le

Meïdan Chah et la place Saint-Marc à Venise.--Le pavillon Ali Kapou.--La

masdjed Chah.--Les divers types de mosquées.--Les ablutions.--La

prière.--Nécessité d'orienter les mosquées dans la kébla (direction de

la maison d'Abraham).--La masdjed djouma.--Le mihrab de la mosquée

d'Almansour.--Visite chez un seïd.--Histoire d'un missionnaire laïque à

Djoulfa.--Les descendants de Mahomet.--Les impôts exigés en vertu des

sourates du Koran.

_Ispahan_, 8 septembre.--Les théologiens d'Ispahan chargés par le

mouchteïd de torturer en notre faveur les livres sacrés ont été

récompensés de leurs patientes recherches et ont exhumé de leur

bibliothèque un texte élastique qui leur permet d'introduire un chrétien

dans la masdjed Chah.

La mosquée, paraît-il, se compose de quatre grands corps de bâtiments,

réunis les uns aux autres par des portiques à deux étages; la cour

centrale autour de laquelle s'élève l'édifice est un passage destiné à

mettre en communication les principales entrées et doit, affirment les

casuistes, être considérée comme un espace libre que des infidèles

peuvent traverser sans enfreindre la loi musulmane. Le mouchteïd met

également à notre disposition une série de chambres ménagées sous les

arceaux des galeries supérieures, et nous autorise en outre à circuler

sur les _pochtèbouns_ (terrasses), comme sur le sol même de la cour.

Enfin toute liberté nous sera laissée pourvu que nous ne cherchions pas

à pénétrer dans la salle du mihrab.

Rendons grâces à Dieu! A vrai dire, je n'avais jamais compté sur une

aussi large autorisation. Les plus belles et les plus solides coupoles

de l'Islam, celle d'Aya Sophia elle-même ne doivent-elles pas

s'effondrer et entraîner dans leur ruine le premier Farangui qui les

foulera sous son pied profanateur?

Je vais faire consigner soigneusement la décision des mollahs

ispahaniens; cette habile interprétation des textes nous sera peut-être

fort utile dans les provinces du sud.

9 septembre.--Le soleil n'a pas encore fait son apparition au-dessus de

l'horizon quand notre petite troupe débouche sur le Meïdan. Cette vaste

esplanade, tracée par Abbas le Grand vers 1580, s'étend en forme de

parallélogramme et couvre près de dix hectares. La place est entourée de

superbes bazars. Celui des tailleurs, notamment, est un des plus beaux

et des plus élégants de la Perse entière. Une porte, désignée sous le

nom de Négarè Khanè, le met en communication avec le Meïdan. Elle est

flanquée à droite et à gauche de loggias, aujourd'hui insolides, dans

lesquelles se plaçaient les deux musiques turque et persane du grand

sofi.

Du haut des balcons réservés aux orchestres royaux, l'esplanade, avec sa

ceinture de canaux revêtus de marbre blanc, se présente sous un aspect

vraiment grandiose. Son étendue et la parfaite symétrie des

constructions sont d'autant plus dignes de remarque, que ces qualités

sont en désaccord avec les habitudes et les idées non seulement de

l'Orient, mais même de l'Occident à l'époque où le Meïdan fut tracé.

La conception des grandes lignes de ce plan dénote chez chah Abbas une

puissance d'imagination et une rectitude d'esprit dont nous avons déjà

eu la mesure en parcourant les quadruples allées du Tchaar-Bag et les

ruines des vingt palais disposés comme de somptueux jalons en bordure de

cette avenue.

N'est-il pas singulier de rencontrer dès la fin du seizième siècle, dans

un pays où l'art a toujours conservé un caractère essentiellement libre,

une de ces grandes ordonnances caractéristiques de l'architecture

française du dix-septième siècle et des ruineuses fantaisies du

roi-soleil? C'est à se demander si l'âme de l'un des grands

constructeurs de la Rome impériale, avant de transmigrer dans le corps

du Bernin ou de Le Nôtre, ne se serait pas incarnée dans l'architecte du

Tchaar-Bag et du Meïdan Chah.

Sans essayer d'élucider après Pythagore une aussi grave question, je

constate simplement qu'il n'existe pas dans le monde civilisé une place

fermée digne de rivaliser en étendue, en symétrie et même en beauté avec

l'esplanade de la masdjed Chah. Cette opinion ne m'est pas exclusivement

personnelle: les rares voyageurs venus en Perse au dix-huitième siècle

s'accordent à dire qu'aucune ville d'Europe ne présente un ensemble de

constructions comparable au Meïdan Chah d'Ispahan.

La première fois que j'ai traversé l'esplanade, je me suis pourtant

souvenu de la place Saint-Marc. Toutes deux sont entourées de bâtiments

à arcades réunis à l'une des extrémités par un temple magnifique; la

mosquée Cheikh Lotf Oullah, placée sur la gauche de la masdjed Chah,

rappelle par sa position la grande horloge vénitienne, tandis que, sur

la droite, à la place du campanile, s'élève le pavillon connu sous le

nom d'Ali Kapou.

Ne prolongeons pas ce parallèle: il ne serait pas à l'avantage de

l'Italie. Je chercherais en vain à Venise: un ciel admirablement pur

faisant vibrer sur un fond d'un bleu presque noir les émaux turquoise

mêlés aux volutes blanches ou jaunes des coupoles et des minarets; le

soleil radieux qui semble étendre sur tous les édifices un mince glacis

d'or; les nombreux chameaux dont la grande taille se perd dans

l'immensité du cadre qui les entoure; et enfin, ces musiciens venant, en

souvenir du culte de leurs ancêtres, saluer le soleil, symbole des

forces vivantes de la nature, à l'instant où il s'éteint dans les ombres

du crépuscule et où il renaît chaque matin au lever de l'aurore. De

longues trompettes de cuivre n'ayant rien à envier comme sonorité à

celles des guerriers placés en tête du cortège d'_Aïda_, des tambours en

forme d'obus cylindro-coniques, constituent les éléments bruyants de

l'orchestre pittoresque qui s'installe soir et matin sur l'une des

terrasses placées au-devant du Négarè Khanè ou du palais Ali Kapou, le

plus élevé de tous les monuments d'Ispahan.

[Illustration: MEÏDAN CHAH D'ISPAHAN.]

Sous ce même talar, dont le plafond peint et doré est soutenu par douze

colonnes de cèdre, se groupait aussi, à l'époque de la splendeur

d'Ispahan, la cour des rois sofis lorsque le monarque rendait la justice

à son peuple ou venait assister aux fêtes toujours données au Meïdan

depuis la construction de la masdjed Chah. Vue de ce point, la mosquée

se développait aux yeux du roi dans toute sa splendeur, l'angle sous

lequel il l'apercevait atténuant jusqu'à un certain point la position

irrégulière de l'édifice, dont la porte extérieure se trouve seule dans

l'axe de l'esplanade, tandis que l'axe de la nef proprement dite est

déjeté sur la droite et orienté dans la direction de la Mecque. Cette

position biaise du sanctuaire par rapport au Meïdan prouve qu'il

existait avant le règne de chah Abbas, au cœur du quartier commerçant,

un vaste emplacement libre de constructions, dans lequel le roi dut se

contenter de tracer une place rectangulaire sans toucher à des bazars

trop importants pour être déplacés. Quant à l'édifice religieux, il fut

bâti sur une melonnière appartenant à une vieille femme. La rivale du

meunier de Sans-Souci se refusa obstinément à vendre son jardin au

souverain, jusqu'au jour où les prêtres lui firent un cas de conscience

de sa résistance.

Cette difficulté vaincue, chah Abbas voulut mettre la main à l'œuvre;

et, comme les marbres tardaient à arriver, il ordonna de démolir la

masdjed djouma, de s'emparer de ses matériaux et de commencer sans délai

la construction du nouveau temple. Les prêtres, prévenus de cette

décision, eurent le courage de venir se jeter aux genoux du roi, et le

supplièrent de respecter un sanctuaire aussi remarquable par son

architecture que par son antique origine.

La nouvelle de l'arrivée prochaine des marbres attendus, plus encore que

l'éloquence des mollahs, sauva la vieille mosquée d'une destruction

certaine.

La première pierre de la masdjed Chah fut posée en 1580. A dater de ce

jour, les travaux marchèrent avec une fiévreuse activité.

La grande porte élevée en façade sur le Meïdan est encadrée d'une triple

torsade d'émail bleu turquoise dont les extrémités reposent sur des

culs-de-lampe d'albâtre en forme de vases.

Le porche, placé en arrière de la baie, couvert d'une voussure composée

de petits alvéoles accolés les uns au-dessus des autres, est entièrement

tapissé, comme les murailles, les tympans et les minarets, de plaques

émaillées sur lesquelles sont peints en vives couleurs des entrelacs

d'arabesques et de fleurs entourées d'inscriptions pieuses.

Si les revêtements en carreaux de faïence employés dans les

constructions des rois sofis sont peu coûteux et d'une exécution facile,

en revanche ils sont bien moins durables que les parements exécutés sous

les Seljoucides, et bien moins artistiques que les mosaïques mogoles,

composées d'émaux découpés et reliés en grands panneaux.

On doit attribuer en partie l'harmonieuse coloration et l'éclat des

véritables mosaïques de faïence au procédé de fabrication et au triage

des matériaux. Tous les fragments de même couleur, étant pris dans une

plaque de teinte uniforme, pouvaient être cuits séparément et amenés à

la température la mieux appropriée à chaque émail, tandis que les

carreaux peints en couleurs différentes, vitrifiables à des températures

inégales, ont souffert, dans l'ensemble de leur tonalité, de la chaleur

moyenne du four, trop élevée pour les plus fusibles et trop basse pour

les autres.

Quant à l'insolidité des revêtements en carreaux de faïence, je n'en

veux pour preuve que le vénérable squelette de bois qui étale avec

ostentation, devant la porte principale, ses grands bras décharnés.

[Illustration: VESTIBULE DE LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.]

Officiellement il sert, paraît-il, à remplacer les carreaux qui se

détachent des murs sous l'influence de l'humidité des hivers; cependant,

si j'en crois la rumeur populaire, sa destination serait tout autre,

car, de mémoire de Persan, on n'a jamais effectué de réparations à la

mosquée du Roi: sa présence en avant de la grande entrée démontre aux

rares étrangers de passage à Ispahan les mérites d'un gouvernement

soucieux d'entretenir en bon état les édifices historiques, et assure

aux architectes et aux mollahs chargés de la surveillance des prétendus

travaux une rente perpétuelle que le roi est bien obligé de payer. Cette

explication exhale un parfum de _madakhel_ (malversation) assez prononcé

pour ne pas être mensongère; en tout cas, le jour où l'on voudra réparer

la porte de la mosquée, on devra tout d'abord reconstruire

l'échafaudage, sur lequel on n'oserait même pas aventurer l'ombre d'un

chrétien.

Derrière le porche s'étend un spacieux vestibule d'où l'on aperçoit la

grande cour de la mosquée avec ses deux étages de galeries. Dans l'axe

de la place se trouve une vasque de porphyre semblable à un baptistère;

l'eau, toujours fraîche, qu'elle contient sert à désaltérer les fidèles

croyants.

[Illustration: NOTRE ESCORTE A LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.]

Une vingtaine de mollahs envoyés par le mouchteïd à titre d'escorte nous

attendent patiemment assis sur les bancs d'albâtre disposés sous la

grande porte. Les uns sont coiffés du volumineux turban de mousseline

blanche qui ajoute à leur gravité naturelle la gravité physique

nécessaire au maintien en équilibre de ce couvre-chef monumental; les

autres sont affublés de turbans gros bleu, réservés en Perse aux

descendants du Prophète, tout comme la coiffure et la ceinture verte

sont arborées dans les pays sunnites par les mortels assez hardis pour

revendiquer cette sainte origine.

La scission entre Chiites et Sunnites est tellement profonde qu'elle

affecte même la pupille des deux sectes ennemies: l'une a vu gros bleu

ce même turban de Mahomet que l'autre affirme avoir été vert de pré.

Non loin de ce premier groupe se tient un individu vêtu d'une _koledja_

(redingote) de drap gris et coiffé d'un bonnet d'astrakan. Il se

présente à nous avec un air fort satisfait et nous annonce pompeusement

que nous sommes en présence du «protecteur des étrangers», spécialement

chargé par le chahzaddè d'Ispahan de veiller à la sécurité des voyageurs

et de les protéger en cas de mouvement populaire. «Je suis prêt, dit-il,

avec mon cœur et ma vie à monter la garde autour de la tête de Vos

Excellences pendant toute la durée de leur bienfaisant séjour à

Ispahan.»

Marcel remercie ce mielleux personnage de ses bonnes paroles, s'excuse

de n'avoir pas été lui rendre ses devoirs et de ne s'être pas entendu

avec lui au sujet de la visite des édifices religieux.

«A quelle époque voulez-vous voir les mosquées, Çaheb? répond-il avec un

air hypocrite; tous mes efforts tendront à satisfaire Vos Excellences.

Elles auront, je l'espère, à se louer de mon dévouement et pourront

témoigner de mon zèle auprès de Sa Majesté et de Son Altesse le prince

Zellè sultan.

--A l'instant même: les envoyés du mouchteïd sont prêts à nous conduire.

--On m'aurait dit vrai! vous voulez donc pénétrer dans la masdjed! Allah

soit loué qui permet à votre esclave de se trouver ici et de vous

détourner de ce dessein!

--Quel danger courons-nous? Ne devez-vous pas, selon votre mandat, nous

accompagner et veiller à notre sécurité?

--Entrer avec vous dans la masdjed! Dieu puissant! et si l'on vous

molestait? Je puis vous protéger contre vos erreurs, car mon esprit est

fort; mais mon bras est faible, et au moment d'une bagarre je n'aurais

aucune influence sur la population surexcitée. C'est en évitant de

s'exposer au danger que les hommes en qui Allah a mis sa sagesse savent

se préserver de tout accident.

--N'avez-vous rien de mieux à me dire? Je vous suis reconnaissant de vos

conseils, mais je vous serais très obligé de ne pas me faire perdre mon

temps. Dieu l'a déclaré par la bouche de votre Prophète: «Chaque homme a

sa destinée attachée à son cou». Retournez dans votre andéroun et

demandez à vos femmes des leçons d'orthodoxie et de courage.»

Là-dessus nous abandonnons le «protecteur des étrangers» et allons

saluer les mollahs.

Pour apprivoiser Cerbère il fallait lui jeter un gâteau de miel. N'ayant

dans mes poches ni gâteau ni miel, j'offre gracieusement aux assistants

de faire leur photographie. Les prêtres se récrient d'abord: la loi

religieuse ne défend-elle pas la reproduction des images? Mais leur

vertu n'est pas à la hauteur de la tentation: ils s'examinent

sournoisement les uns les autres et finissent bientôt par se grouper

tout souriants devant mon appareil.

Après avoir, avec une patience dont je ne me serais jamais crue capable,

enveloppé tour à tour la tête de plus de vingt curieux pour leur

montrer, sous les voiles sombres, l'image de leurs compagnons reflétée

sur la glace dépolie, avoir répondu avec sang-froid aux questions les

plus bizarres et provoqué les exclamations et les interjections les plus

pittoresques, je crois être en droit de pénétrer dans les galeries et de

grimper sur les pochtèbouns. Un mollah et un seïd prennent la tête du

cortège et nous guident à travers la mosquée, suivant les conditions

arrêtées la veille; puis ils nous font monter sur les toitures des

bazars et des maisons et nous conduisent par cette voie aérienne

jusqu'aux terrasses de l'édifice religieux. De ce point on peut se

rendre compte de la superficie du monument et apprécier l'importance de

l'œuvre gigantesque que chah Abbas sut mener à bonne fin.

Devant nous s'élève un porche flanqué de deux minarets revêtus de

carreaux de faïence. Ce porche sert de vestibule au sanctuaire, que

signalent au loin la grande coupole bleue et le croissant d'or de

l'Islam, placés à cinquante-cinq mètres au-dessus du parvis.

Le centre des deux ailes perpendiculaires à la salle du mihrab est

occupé par un porche d'une importance secondaire, placé au-devant d'une

salle recouverte d'un dôme. De chaque côté de ces grands motifs

d'architecture se présentent deux étages de galeries voûtées couvertes

d'un épais matelas de terre.

Aucune moulure, aucun ornement ne couronne ces divers bâtiments, dont

les parties supérieures sont limitées par une large frise ornée

d'inscriptions peintes en blanc sur des carreaux de faïence bleue.

[Illustration: LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.]

A la suite des galeries, et de chaque côté de la colonnade ménagée à

droite et à gauche de la salle du mihrab, se trouvent deux longues cours

entourées de portiques et ornées de pièces d'eau. Le vendredi et les

jours de fête, ces officines supplémentaires de propreté sont ouvertes

au peuple, tandis que le bassin à ablutions de la cour centrale est

réservé aux gens pieux qui viennent journellement faire à la mosquée les

prières réglementaires.

Le plan de la masdjed Chah est on ne peut mieux approprié au culte

musulman.

La mosquée, cela devait être, diffère du temple païen. Ici point de

_cella_ où la divinité soigneusement cachée communique avec le fidèle

par l'intermédiaire du prêtre; point d'images ou de représentations

humaines conduisant aisément à l'idolâtrie des esprits ignorants, doués

d'une imagination trop impressionnable. Mahomet voulut au contraire

faire de l'édifice religieux un lieu de réunion (_djouma_) accessible

dans toutes ses parties. Malgré sa simplicité, ce programme de

construction était d'une exécution difficile, car les Arabes, avant la

venue de leur Prophète, savaient à peine bâtir; la Kaaba, cette relique

de l'antiquité ismaélite que Mahomet fut obligé d'adopter comme le

sanctuaire de la nouvelle foi, suffisait à des idolâtres habitués à

vivre sous la tente. Quand la prière fut imposée aux musulmans comme le

plus grand des devoirs envers Dieu, ils sentirent la nécessité de

construire des enceintes où leur piété trouverait à se recueillir: sous

la direction de quelques architectes étrangers, probablement originaires

de Byzance, ils rassemblèrent toutes les colonnes des temples païens

qu'ils avaient détruits, appuyèrent sur les supports disposés autour

d'une cour rectangulaire des bois de toute provenance, et parvinrent

ainsi à former des galeries couvertes. Le sanctuaire proprement dit

occupait une salle divisée en plusieurs travées parallèles par des

rangées de colonnes. Une niche dépourvue d'autel, mais ornée de

revêtements de faïence ou de marbres précieux, placée au fond de la nef

centrale, sollicitait le regard et le conduisait dans la direction de la

maison d'Abraham.

Près du mihrab se trouvait le menber, espèce de chaire en forme

d'escalier, recouverte d'un clocheton pyramidal servant d'abat-voix.

Des portiques latéraux, réservés aux fidèles désireux de se reposer

avant de se recueillir, s'étendaient sur les deux façades adjacentes à

celle du sanctuaire; de hautes plates-formes voisines de la porte

d'entrée permettaient aux prêtres d'appeler cinq fois par jour les

fidèles à la prière.

Voilà bien l'édifice religieux d'un peuple nomade, maison hospitalière

ouverte à tous les fidèles, dans laquelle le passant trouve de l'ombre,

et le voyageur de l'eau pour se rafraîchir et se purifier avant de se

prosterner devant Dieu. Telle se présente la mosquée d'Amrou, bâtie au

Caire l'an 21 de l'hégire. Les mêmes divisions et les mêmes caractères

se retrouvent dans les mosquées d'el-Hakem et de Touloun. Mais bientôt

ce type primitif, dont les Maures d'Espagne ont laissé à Cordoue un

magnifique spécimen, ne paraît plus aux conquérants arabes en harmonie

avec la puissance de l'Islam. Les grêles colonnes qui soutiennent la

toiture ne permettent pas d'élever à une grande hauteur l'ensemble de la

construction; elles sont incapables de supporter un poids considérable

et encombrent par leur multiplicité l'intérieur des salles; la mosquée

doit donc se modifier.

Il existait sur les rives du Tigre un monument célèbre dans tous les

pays musulmans, bâti, suivant les traditions locales, par le grand

Kosroès. C'était le superbe palais de Ctésiphon, dont la voûte se fendit

(d'après la légende) le jour même de la naissance de Mahomet.

Consacrer au culte d'Allah un temple semblable au palais du grand

monarque sassanide fut, au quatorzième siècle, le rêve du sultan Hassan.

Dans ce but il envoya un de ses architectes en Mésopotamie avec mission

d'étudier l'antique édifice; celui-ci voyagea en Perse, fut frappé de la

majesté des coupoles élevées au-dessus des monuments civils ou

religieux, et, l'esprit imbu de tous ces souvenirs, il revint au Caire

jeter les fondements de la mosquée de Hassan, prototype d'un second

genre de mosquées, dans lequel le grand berceau, imité du talar de

Kosroès, remplace la couverture en charpente des salles hypostyles

primitives.

Au lieu de frêles abris, soutenus par de grêles colonnes, s'élevèrent

des monuments, entourés de murailles épaisses et couverts de voûtes

lancées avec la hardiesse que donnait aux architectes une connaissance

approfondie de leur art.

Cent ans se sont écoulés. Mahomet II entre à Sainte-Sophie et traverse

la nef en foulant sous les pieds de son cheval plusieurs couches de

cadavres. L'impression du conquérant et de ses soldats, à la vue de la

vieille église byzantine, est si vive, leur admiration si enthousiaste,

qu'ils ne se contentent pas de transformer la basilique en mosquée:

quand ils veulent, à leur tour, élever de nouveaux édifices religieux,

ils abandonnent le type primitif du temple musulman et copient, sans

modification, le plan de Sainte-Sophie, oubliant de reconnaître dans ses

grandes lignes la croix abhorrée, cette rivale et cette ennemie du

croissant. Aussi voit-on avec étonnement les piliers intérieurs des plus

belles mosquées de Constantinople et du Caire, la Mohammédiè et

l'Almédiè, dessiner sur le sol les branches de la croix grecque.

[Illustration: PLAN DE LA MOSQUÉE D'AMROU, AU CAIRE.]

La cour placée devant le monument est la reproduction de l'atrium des

vieilles basiliques. Seuls les bassins à ablutions et les minarets

élancés signalent le sanctuaire musulman.

Il résulte de ce fait bizarre que le dernier type de la mosquée sunnite,

devenu canonique dans tous les pays turcs ou arabes, reproduit les

dispositions des églises antérieures à l'Islam. La copie est tellement

nette que, si les chrétiens parvenaient un jour à débarrasser l'Europe

des Ottomans, ils n'auraient pas plus de difficulté à célébrer les

offices dans les mosquées construites après la prise de Constantinople

que dans Sainte-Sophie elle-même.

Il est intéressant d'examiner le parti que les Iraniens, ces artistes si

éminemment personnels, ont tiré d'un édifice dont les dispositions leur

étaient imposées dès leur conversion à la religion des conquérants.

Les Perses, avant l'ère musulmane, n'avaient jamais eu de temple. Le

culte mazdéique--les témoignages d'Hérodote et des auteurs anciens en

font foi--s'exerçait en plein air.

Les nouveaux convertis n'eurent pas à se préoccuper de modifier des

constructions déjà existantes pour les approprier aux exigences du

culte; ils adoptèrent sans y rien changer les plans des sanctuaires

édifiés par leurs vainqueurs, c'est-à-dire le type de la mosquée

d'Amrou, mais signalèrent à l'extérieur la salle du mihrab en élevant

au-dessus d'elle ces grandes coupoles posées sur pendentifs qu'ils

savaient construire depuis des siècles et, faute de bois, remplacèrent

les toitures en charpente par de petites voûtes accolées.

La comparaison des plans des mosquées d'Amrou et de Hassan avec ceux des

nouvelles mosquées de Stamboul permet de suivre sans effort

l'enchaînement d'idées ou plutôt le changement d'état social qui

entraîna les musulmans sunnites à modifier les dispositions de leurs

monuments religieux: en introduisant la coupole dans la composition de

leurs temples, les Arabes et les Turcs eurent en vue de leur donner un

caractère imposant: mais la forme détruisit l'esprit, accident fort

naturel chez deux peuples qui ne se piquèrent jamais d'être rationnels

dans leur art.

[Illustration: PLAN DE LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.]

Si l'on met en parallèle la mosquée d'Amrou et les vieilles mosquées de

Kazbin, de Véramine ou d'Ispahan, on s'aperçoit au contraire que les

architectes iraniens se sont montrés persévérants dans leurs œuvres, ont

pieusement conservé le plan des premiers édifices religieux de l'Islam

et, enfin, que les mosquées persanes, les plus anciennes comme les plus

modernes, reproduisent d'une manière logique les formes hiératiques des

temples primitifs.

La lecture d'un plan est souvent bien aride; il me semble pourtant, et

c'est peut-être là une nouvelle forme de l'amour-propre d'auteur, que,

après avoir décrit les dispositions d'ensemble des vieilles mosquées

chiites, il est intéressant de mettre en parallèle le plan du sanctuaire

d'Amrou et celui de la moderne masdjed Chah.

Sous la coupole je retrouve l'ancienne salle du mihrab; dans les

galeries latérales, les travées secondaires qui l'accompagnaient; dans

les arcatures disposées autour de la cour, les portiques à l'usage des

élèves, des fidèles et des voyageurs; jusqu'aux bassins à ablutions, aux

communs, aux logements des gardiens, qui occupent dans les deux édifices

la même position.

Il n'y avait pas grand monde dans la masdjed Chah quand nous y sommes

entrés ce matin: aussi avons-nous pu en étudier tout à l'aise les

dispositions; mais, au moment où nous dressons nos appareils, les

fidèles occupés à noyer fraternellement leur vermine dans le bassin à

ablutions se montrent fort émus. Du haut des terrasses nous les voyons

lever les bras au ciel avec stupéfaction, et nous les entendons même

lancer à notre adresse des imprécations que le vent, fort poli, empêche

d'arriver distinctement à nos oreilles.

Je remarque surtout, à l'animation de ses gestes, un véritable Quasimodo

coiffé du turban bleu des seïds. Ce piètre échantillon de la race du

Prophète, moins haut que n'est large son volumineux couvre-chef,

vocifère de toute la force de ses rachitiques poumons et excite sans

doute les sentiments hostiles de la foule à notre égard, car bientôt le

peuple se précipite comme un flot humain à l'assaut des terrasses.

Le P. Pascal n'a pas voulu nous laisser seuls courir le danger de

visiter les mosquées, danger peut-être moins imaginaire qu'on ne

pourrait le supposer; il exhorte les serviteurs du mouchteïd à montrer

de la fermeté et à s'opposer au brusque envahissement des pochtèbouns en

se plaçant à la tête de l'étroit escalier reliant les toitures du bazar

à celles de la mosquée. «Il faut éviter, ajoute-t-il, que vos

coreligionnaires ne nous fassent un mauvais parti avant qu'on ait eu le

temps de leur faire connaître les ordres des chefs civils et religieux

en vertu desquels nous sommes ici.» A peine ces premières dispositions

sont-elles prises que nos ennemis débouchent subitement sur les toitures

inférieures. La troupe, dans sa pieuse ardeur, a précipité sa course et

son ascension, elle arrive fort essoufflée; d'autre part, bon nombre des

auditeurs du petit seïd ont réfléchi en route à la gravité de l'acte

qu'ils commettaient en cherchant querelle à des Faranguis, ces suppôts

de l'enfer, et se sont sagement dispersés en chemin; c'est à peine si

une vingtaine d'assaillants suivent le promoteur de l'attaque.

Le voilà, ce brave des braves! ce rempart de la foi! ce fils du

Prophète! Il prend son élan, il monte à l'assaut; soudain son gros

turban bleu semble osciller; le gnome, troublé par la sainte colère qui

enflamme son cœur, a embarrassé ses jambes torses dans les longs plis de

sa robe; il chancelle et va tomber à la renverse sur la tête de ses

acolytes, en montrant jusqu'au-dessus des genoux ses maigres jambes de

chien basset. Notre ennemi n'est pas lourd malheureusement, et dans sa

chute il n'assomme personne; nous avons néanmoins bataille gagnée: le

seïd est si ridicule quand on le redresse et qu'il apparaît avec son

horrible tête rasée, veuve du magnifique turban qui roule de toiture en

toiture entraînant sur le sol le prestige de son propriétaire, qu'un

éclat de rire général retentit au même instant dans le camp des

assiégeants et sur les terrasses des assiégés. En habile stratégiste, le

P. Pascal profite de cet instant de détente; il engage le chef de notre

escorte à menacer de la vindicte du chahzaddè les audacieux assez

imprudents pour chercher à nous faire un mauvais parti, et demande

insidieusement au petit seïd à quel motif a obéi l'heureux possesseur du

plus beau turban bleu d'Ispahan, en ne venant pas se ranger parmi les

mollahs que le çaheb _ackaz bachy_ a photographiés il y a quelques

heures.

Notre ennemi découronné, dont le pouvoir subit en ce moment une éclipse

partielle, se montre moins féroce que je ne l'avais redouté et désarme

définitivement à ces paroles:

«Est-il encore temps d'avoir mon image isolée? demanda-t-il avec

anxiété.

--Cela dépend de votre conduite à venir», répond le Père.

Le fils du Prophète, ramené à de meilleurs sentiments, tourne sa figure

de singe vers ses amis. «Retirez-vous, leur dit-il; ces chrétiens sont

ici sous la protection du mouchteïd: les maltraiter serait manquer de

respect à ce saint personnage.»

Après avoir constaté de ses propres yeux la pleine déroute de nos

ennemis, le Père vient nous retrouver sur la terrasse, où nous nous

sommes efforcés de travailler avec calme et de faire la meilleure des

contenances. «Vous voilà débarrassés de tous ces importuns, dit-il en

français; toutefois vous agiriez en gens sages et prudents si vous

abandonniez les terrasses au moment où les musulmans vont arriver en

grand nombre à la prière de midi; aurions-nous raison deux fois de la

malveillance et du fanatisme de ces pieux disciples de Mahomet? En tout

cas il est prudent de ne pas s'exposer à être bousculés ou précipités

par inadvertance du haut en bas de la mosquée.»

Le conseil du Père est d'autant plus sage que les pochtèbouns sont

dépourvus de tout parapet. Marcel déclare donc ses études terminées et

demande à descendre dans les galeries du premier étage, à la grande

satisfaction de l'escorte, obligée, à regret, de protéger des infidèles

contre des coreligionnaires dont elle approuve en secret la pieuse

indignation.

Les galeries inférieures sont réservées au logement des prêtres; nous

entrons chez le plus vénérable d'entre eux. Le visage bronzé de ce beau

vieillard est mis en relief par une robe et un turban blancs. Il nous

fait poliment asseoir sur son tapis, ordonne d'apporter les pipes et le

thé en attendant que la prière soit terminée et qu'il puisse mettre à

notre disposition la loggia placée au-devant de sa cellule. De

l'intérieur de la pièce je puis suivre des yeux la cérémonie religieuse.

Le croyant entre dans la mosquée ses babouches à la main, se dirige vers

le bassin à ablutions, enlève sa coiffure et laisse sa tête à nu. Elle

est accommodée de deux manières différentes. Les porte-turbans

abandonnent tout leur crâne au barbier; ceux qui adoptent le bonnet

d'astrakan ou de feutre se font raser depuis le front jusqu'à la nuque,

en réservant de chaque côté des oreilles une grosse mèche bouclée,

destinée, j'imagine, à soutenir la coiffure. Ces graves études

capillaires ne peuvent être faites qu'à la mosquée ou chez les barbiers,

les musulmans considérant comme la dernière des impolitesses de se

montrer en public la tête découverte. Après avoir posé à terre coiffure

et sandales, le fidèle tousse, crache, se mouche, le tout à grand

renfort d'eau fraîche, et satisfait à toutes les exigences de la loi

religieuse, minutieusement indiquée dans plusieurs versets du Koran. «Ne

priez pas quand vous êtes souillés, attendez que vous ayez fait vos

ablutions, à moins que vous ne soyez en route... Si vous êtes malade ou

en voyage, frottez-vous le visage et les mains avec de la poussière, à

défaut d'eau. Dieu est puissant et miséricordieux.»

Les ablutions terminées, le chiite se coiffe, reprend sa chaussure,

pénètre dans la salle du mihrab, se place dans la direction de la Kaaba,

s'accroupit sur les tapis qui recouvrent le sol de cette partie de

l'édifice, se prosterne le front contre terre, puis il se relève et, les

bras tombant le long du corps, commence la prière dans l'apparence du

plus profond recueillement. «Observez avec soin les heures réservées à

la prière, et pénétrez-vous de la Majesté divine.»

Si la position des bras et des mains est différente chez les Sunnites et

les Chiites, les prosternations qui viennent interrompre à plusieurs

reprises les oraisons sont exécutées de la même manière «Tu les verras,

agenouillés et prosternés, rechercher la faveur de Dieu et sa

satisfaction. Sur leur front tu verras une marque, trace de leur piété.»

Ces prosternations multipliées, jointes à la nécessité de frapper la

terre avec le front, obligent les musulmans à porter des coiffures sans

visières. Comme il serait néanmoins très difficile à des gens habitués à

prier sur des nattes ou des tapis de garder des marques visibles de leur

ferveur, tout vrai croyant est muni d'un tesson de poterie de forme

ronde ou carrée sur lequel il frappe son front en se prosternant. Dans

tous les caravansérails on trouve un assortiment complet de ces briques

de prière destinées aux voyageurs et aux tcharvadars. L'oraison

terminée, chacun saisit les babouches déposées à la porte de la salle du

mihrab et se dirige vers la sortie.

«Êtes-vous satisfait de votre visite à la masdjed Chah? demande le

mollah à mon mari, dès notre entrée dans la loggia. Aya Sophia de

Stamboul (Sainte-Sophie) égale-t-elle en splendeur le plus beau joyau

d'Ispahan, comme l'assurent certains de nos compatriotes?

--Il est très difficile de comparer ces deux édifices, répond Marcel

poliment: la masdjed Chah est superbe, mais il est très fâcheux qu'elle

ne soit point construite dans l'axe du Meïdan: l'ensemble des bâtiments

et leur aspect général y gagneraient. L'orientation d'un temple dans la

direction de la Mecque est-elle donc si nécessaire qu'on ne puisse

apporter aucun tempérament à cette règle rigoureuse?

[Illustration: MOLLAH HOUSSEIN.]

--Le livre révélé ne dit-il pas: «Quand même tu ferais, en présence de

ceux qui ont reçu les écritures, toutes sortes de miracles, ils

n'adopteraient pas ta kébla. Toi, tu n'adopteras pas non plus la leur.

Parmi eux-mêmes, les uns ne suivent point la kébla des autres. Si, après

la science que tu as reçue, tu suivais leur désir, tu serais du nombre

des impies»... «Tourne ton front vers le temple d'Haram: en quelque lieu

que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire auguste»... «Nous

t'avons vu tourner ton visage de tous les côtés du ciel, nous voulons

que tu le diriges dorénavant vers une région dans laquelle tu te

complairas»... «Oriente-toi vers la plage de l'oratoire sacré. En

quelque lieu que tu sois, tourne ton front vers cette plage.» Comment,

si nous négligions de suivre ces ordres divins, nous distinguerait-on

des chrétiens, qui dirigent leurs yeux vers le tombeau de Sidna Aïssa

(Jésus), la bénédiction d'Allah soit sur lui?

--Les Sunnites font cependant la prière à Sainte-Sophie, bien qu'elle

soit orientée dans la direction du Saint-Sépulcre, dis-je à mon tour;

ils se contentent d'étendre leurs tapis dans le sens de la kébla.

--Comment osez-vous comparer des chiens maudits destructeurs de la race

d'Ali à de pieux Chiites? Si Aya Sophia était tombée entre nos mains,

nous l'aurions détruite; ainsi avons-nous fait de plusieurs édifices

religieux mal orientés. Quant à moi, mollah Houssein, le jour où il me

serait prouvé que la masdjed Chah, dans laquelle j'ai passé une partie

de ma longue existence, n'est point bâtie en conformité des saints

préceptes de notre loi, que Dieu me protège, je serais le premier à y

porter la pioche et à la démolir.»

10 septembre.--«Posez solidement l'échelle; est-elle suffisamment

inclinée? Non, elle est trop droite. Les montants sont-ils solides? Les

barreaux ne sont-ils pas pourris? La terrasse ne menace-t-elle pas de

s'effondrer? demande le P. Pascal aux serviteurs de l'imam djouma

chargés de nous guider sur les pochtèbouns de cette célèbre mosquée du

Vendredi que chah Abbas voulut un moment détruire afin d'en employer les

matériaux à l'édification de la masdjed Chah.

--Ne craignez rien et donnez-moi la main, _khalifè_ (nom donné aux

moines chrétiens par les Persans). En montant les uns après les autres,

vous ferez l'ascension sans accident, _Inchallah_ (s'il plaît à Dieu)!»

[Illustration: LE MIHRAB RESTAURÉ DE L'ANCIENNE MOSQUÉE D'ALMANSOUR A

ISPAHAN. (Voyez p. 306.)]

Fidèle à son rôle d'observateur, le protecteur des étrangers a trouvé

moyen de venir encore ce matin nous ennuyer de ses protestations et de

ses conseils, et s'est assis au pied du mur avec l'intention bien

formelle d'attendre là notre retour. Le P. Pascal, Marcel et moi

gravissons péniblement les barreaux, séparés les uns des autres par un

espace de plus de cinquante centimètres, tandis que les gens de notre

escorte sautent comme des chats de terrasse en terrasse. A peine

avons-nous atteint l'extrémité de l'échelle, qu'il faut s'aventurer sur

des madriers très étroits placés au-dessus de petites coupoles

effondrées. Après avoir aperçu à travers ces brèches la plus antique

partie de la mosquée, élevée, nous dit-on, en 755 par le khalife

abbasside Almansour, et admiré les belles inscriptions koufiques placées

autour d'un vieux mihrab restauré au XVe siècle, nous pénétrons enfin

dans les galeries latérales, d'où la vue embrasse la cour entière.

Les différentes adjonctions ou restaurations exécutées à l'époque de

Malek chah, prince seljoucide, de chah Tamasp, dont le zèle pieux a

amené la détérioration de tous les temples de l'empire, et enfin sous le

règne d'Abbas II le Séféviè, enlèvent toute valeur artistique à cet

antique sanctuaire, relégué d'ailleurs au second rang depuis la

construction de la masdjed Chah. Néanmoins la mosquée cathédrale est en

grand renom dans Ispahan et a conservé son titre et ses prérogatives.

C'est dans l'enceinte de la masdjed djouma que se célèbre tous les

vendredis l'office royal en souvenir du départ de Mahomet pour Médine.

D'après la loi religieuse, le chah devrait en cette circonstance faire à

haute voix la prière solennelle. Comme à ses nombreux privilèges il ne

joint pas le don de l'ubiquité, il délègue à un de ses représentants,

désigné sous le nom d'«imam djouma», l'honneur de remplir en son nom ce

pieux devoir dans les principales villes de l'empire. Après la prière,

les mollahs lisent ou expliquent le Koran, et la journée tout entière

est consacrée à de saints exercices, bien qu'il ne soit imposé aux

fidèles aucune obligation particulière.

C'est une fatalité! Nous ne serons pas entrés dans une mosquée d'Ispahan

sans y avoir éprouvé quelque désagrément! Grâce à l'état d'éticité

auquel nous ont réduits les fatigues et la chaleur, grâce à la

précaution que nous prenons de tenir nos mains accrochées aux montants

de l'échelle, de manière à peser le moins possible sur les barreaux,

nous arrivons à terre sans accident: il n'en est pas de même de notre

excellent ami le P. Pascal. Plus habile à caracoler sur un beau cheval

qu'à faire de la gymnastique, il pose, malgré nos avis, ses pieds au

milieu des barreaux. Pleins d'anxiété, nous suivons des yeux les

péripéties de sa descente; un craquement se fait entendre,... un des

échelons vient de se briser à l'une de ses extrémités. Le Père se trouve

un instant suspendu dans le vide; d'une main vigoureuse il s'accroche

aux montants et prend pied sur le sol sans mal apparent.

Les mollahs, dissimulant à grand'peine leur joie sous des témoignages

d'intérêt, entourent le _khalifè_, qui, malgré sa pâleur, fait bonne

contenance, et donnent l'ordre de chercher le propriétaire de l'échelle,

afin de lui payer à coups de bâton la location de son engin; on ne le

trouve pas, bien entendu, et nous nous mettons en selle avec l'intention

de regagner Djoulfa.

«J'ai une écorchure à la jambe; elle me fait souffrir plus que je n'ai

voulu l'avouer devant ces mécréants, me dit le Père au bout de quelques

instants; entrons chez l'un de mes meilleurs amis, il me donnera de

l'eau fraîche pour laver ma blessure.»

La maison dans laquelle nous pénétrons s'étend sur les quatre côtés

d'une cour spacieuse. Le talar élevé au centre de chaque façade est

flanqué à droite et à gauche de vestibules blanchis à la chaux. La pièce

de réception est couverte d'une coupole ornée de fins alvéoles exécutés

en plâtre comme la décoration des takhtchès disposés tout autour de la

salle. Une verrière colorée ferme la baie du talar et laisse pénétrer à

l'intérieur de l'appartement un demi-jour discret.

Un homme à la physionomie fort douce est assis sur des coussins au

milieu de livres épars. A ma grande surprise, il est coiffé de ce

sinistre turban bleu dont l'apparition est toujours de si mauvais

augure. Le maître de la maison se lève d'un air empressé, écoute avec

intérêt le récit de l'accident arrivé au Père et donne l'ordre

d'apporter un bassin à laver, une aiguière et quelques plantes

médicinales destinées à faire rapidement sécher les blessures. Pendant

qu'il s'apprête à panser lui-même la plaie, il invite ses petits enfants

à me conduire auprès de leur mère.

[Illustration: LA MASDJED DJOUMA D'ISPAHAN.]

L'intérieur de l'andéroun, éclairé sur la cour, est caché aux regards

par des rideaux de soie tendus à plat devant toutes les ouvertures.

Chirin khanoum (traduction: Mme Sucrée), la première femme du seïd, fume

son kalyan. A mon arrivée elle me fait asseoir, et, enlevant la pipe de

ses lèvres, elle me l'offre poliment.

Tout aussi poliment je refuse: les musulmans, je ne l'ignore pas, sont

aussi dégoûtés de se servir d'un objet touché par un chrétien, qu'il

nous est désagréable d'user d'un kalyan promené de bouche en bouche

entre gens de même religion, depuis le chah jusqu'au mendiant édenté et

repoussant qui va quêtant une bouffée de tabac tout comme un morceau de

pain.

[Illustration: CHIRIN KHANOUM.]

Chirin khanoum semble comprendre la signification de mon refus. «Vous

êtes ici dans une maison amie», me dit-elle sans insister davantage.

Nous causons pendant quelques instants des mosquées de la ville, et je

profite de l'arrivée d'une visiteuse pour rejoindre mes compagnons au

moment où tous deux se remettent en selle.

«Vous choisissez donc vos amis intimes parmi les seïds, ces

incorrigibles fanatiques? dis-je au Père en reprenant le chemin de

Djoulfa.

--J'aime de tout mon cœur seïd Mohammed Houssein, parce que cet homme de

bien a sauvé un chrétien d'une mort certaine. Il y a quelques années,

nous vîmes arriver un Français à Djoulfa: votre compatriote n'avait

point reçu les ordres, mais, soutenu par une foi ardente, il venait

néanmoins évangéliser la Perse. Il ne tarda pas à s'apercevoir que ses

tentatives de conversion seraient toujours infructueuses s'il

s'adressait aux musulmans, et chercha alors à ramener à la religion

catholique, apostolique et romaine les âmes des Arméniens schismatiques

de Djoulfa.

«Ses efforts ne furent pas longtemps ignorés du prédécesseur de l'évêque

actuel. Indigné d'apprendre que les prédications d'Eugène Bourrée

faisaient une vive impression sur l'esprit de ses ouailles, il surexcita

contre le missionnaire la communauté schismatique. D'après les ordres du

prélat, plusieurs fanatiques tentèrent de s'emparer de votre compatriote

pour le lapider et postèrent devant la maison catholique où il s'était

réfugié de mauvais garnements chargés de le saisir à sa première sortie.

La situation devint même si critique que les personnes charitables au

foyer desquelles il avait trouvé asile craignirent de voir leur

habitation envahie et pillée.

«Mohammed Houssein apprit le danger que courait mon ami et n'hésita pas

à lui sauver la vie. Accompagné de nombreux serviteurs, il vint à

Djoulfa, passa devant la maison où l'attendait Eugène Bourrée vêtu en

musulman, lui fit une place dans son escorte et gagna Ispahan; les

Arméniens se doutèrent bien que leur proie leur échappait, mais ils

n'osèrent pas s'attaquer à une nombreuse troupe conduite par un des plus

respectables turbans bleus du pays. Ils se contentèrent d'envoyer des

hommes armés dans les plus mauvais passages des chemins de caravane

conduisant soit à Chiraz, soit à Kachan, et ordonnèrent à leurs

estafiers de prendre le missionnaire mort ou vif.

«Le seïd cacha le chrétien dans sa maison pendant plus d'un mois, et,

quand il apprit que les Arméniens s'étaient relâchés de leur

surveillance, il le conduisit lui-même jusqu'à Kachan. De là le fugitif

put gagner sans encombre un des ports de la mer Caspienne.

--Tous les Ispahaniens descendent-ils donc du Prophète? ai-je encore

demandé. Je n'ai vu aujourd'hui que des turbans bleus.

--Ils sont en effet nombreux et puissants dans la province de l'Irak.

Bien que Mahomet n'ait laissé en mourant qu'une fille, Fatma, mariée à

son neveu Ali, sa race, par une bénédiction spéciale du ciel, s'est

multipliée avec une étonnante rapidité, au moins si l'on en juge d'après

le nombre incalculable de turbans bleus ou verts portés en Orient.

«D'ailleurs la satisfaction de s'attribuer une antique origine et

d'arborer sur la tête et autour du ventre une étoffe verte ou bleue

n'est pas l'unique motif qui engage beaucoup de musulmans à revendiquer

la seule noblesse dont s'enorgueillissent les sectateurs de l'Islam; les

seïds ont un but bien autrement pratique. En prophète prudent, Mahomet

se fit attribuer par Allah des biens et des richesses périssables.

«S'ils t'interrogent au sujet du butin, réponds-leur: «Le butin

appartient à Dieu et à son envoyé»... «Sachez, dit le Koran, que lorsque

vous aurez fait un butin, la cinquième partie en revient à Dieu ou au

Prophète, _aux parents_, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs.»

Et plus loin: «Ce que Dieu a envoyé au Prophète des biens des habitants

des différents bourgs appartient à Dieu, au Prophète et à ses

_proches_»... «Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de

ce qu'il vous refuse; craignez Dieu, il est terrible dans ses

châtiments.»

«Après la mort de Mahomet, ses descendants, forts de l'autorité des

textes sacrés, exigèrent le cinquième de tous les revenus des musulmans,

firent peser pendant plusieurs siècles de lourdes charges sur leurs

coreligionnaires et se multiplièrent en raison du temps, et surtout des

avantages matériels attachés à leur sainte origine.

«L'habitude de payer un impôt régulier aux seïds est maintenant à peu

près tombée en désuétude; mais dans les grandes villes, comme Ispahan

par exemple, où les soi-disant descendants de Mahomet se sont constitués

en corps nombreux, ils ont conservé une influence prépondérante et

dépouillent impunément les petits négociants trop faibles pour oser leur

refuser leurs marchandises ou leurs services.

«Gratifiés en outre, même avant les mollahs, de l'administration de tout

bien vakf tombé en déshérence, les descendants vrais ou faux du Prophète

tirent de ces bénéfices ecclésiastiques des profits qui permettent à la

plupart d'entre eux de vivre sans travailler. A moins d'être bien

exigeante, vous ne pouvez demander à de pareils hommes d'aimer les

Européens. Nous devons cependant être reconnaissants à l'imam djouma et

au mouchteïd de vous avoir fait escorter par quelques turbans bleus, car

leur présence à vos côtés était la meilleure des sauvegardes; sans leur

intervention, la foule ne nous aurait jamais laissés appuyer une échelle

sur les murs de la masdjed djouma.

«Nous voici revenus sains et saufs à Djoulfa; dorénavant nous ferons

bien de rester au rez-de-chaussée des mosquées et de ne plus nous

aventurer sur les terrasses, dont le sol, vous l'avez expérimenté,

n'offre aucune sécurité.»

[Illustration: SEÏD MOHAMMED HOUSSEIN.]

[Illustration: UNE RUE D'ABBAS-ABAD. (Voyez p. 329.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 25 / 155 题