CHAPITRE XV

Partie de campagne à Coladoun.--Les minarets tremblants.--Puits

d'arrosage.--Culture autour d'Ispahan: tabac, coton.--Amendements donnés

aux terres.--Les voitures en Perse.

6 septembre.--En sortant de Djoulfa on traverse un bazar animé et

largement approvisionné, bien que ses étalages ne puissent être comparés

à ceux de la ville musulmane. Les denrées alimentaires y sont en

majorité; melons, pastèques, fruits secs, bois à brûler et bougies

encombrent tous les auvents. Le quartier commerçant est fermé à son

extrémité par de lourdes huisseries de bois bardées de fer et munies de

verrous gigantesques.

Cette porte vit passer les Afghans quand ils envahirent Djoulfa. Deux

inscriptions commémoratives incrustées dans le mur témoignent de ce

fait. L'une est écrite en langue arménienne, l'autre en latin; celle-ci

est due aux compagnons du P. Krusinski, qui furent autorisés à la

sceller dans la muraille en souvenir des services rendus par les moines

chrétiens à la population de Djoulfa pendant la période néfaste du siège

d'Ispahan.

Au delà de l'enceinte s'étend une campagne ravissante. Sous un épais

fouillis d'arbres se perdent une multitude de jolis villages et de

jardins entourés de clôtures de terre dissimulées sous le chèvrefeuille

en fleur et les rosiers sauvages. De distance en distance la verdure

s'éclaircit et laisse apparaître les ruines de petites mosquées encore

recouvertes de charmantes mosaïques de faïence. Les voûtes sont

écroulées depuis le passage des Afghans; les paysans, très pauvres, ne

les ont pas relevées et s'en repentent amèrement aujourd'hui en voyant

les regards impurs de deux infidèles souiller des sanctuaires où l'on

fait encore la prière. En continuant notre route à travers cet Éden

enchanté, nous atteignons le village de Coladoun. Sur la place s'élève

un imamzaddè surmonté de deux minarets célèbres malgré la simplicité de

leur architecture.

Qui ne connaît en Perse, au moins de réputation, les _minars djonbouns_

(minarets tremblants)?

Nous pénétrons sans difficulté dans la cour, grâce à la fierté

qu'éprouvent les villageois à faire assister des Européens à un

véritable miracle.

Une baie ogivale éclaire la chapelle; au centre se trouve un tombeau

recouvert de haillons sordides déposés là en guise d'_ex-voto_.

De chaque côté de la baie s'élèvent les minarets; un gardien monte au

sommet de l'un d'eux et imprime de ses mains de violentes secousses à la

muraille. Sous ses efforts réitérés la tour oscille sur elle-même et

transmet son mouvement à sa voisine.

Quand l'action extérieure cesse, la construction reprend peu à peu son

équilibre.

En présence de ce phénomène vraiment étrange, les musulmans ont crié au

miracle et prétendu que le saint personnage enseveli dans le tombeau

s'agitait et mettait l'édifice en mouvement; les philosophes persans ont

fait ouvrir le sarcophage et se sont assurés _de visu_ de l'immobilité

du mort. Le cas devenant très grave, les savants européens s'en sont

mêlés et ont déclaré que les tours étaient construites à l'extrémité

d'une pièce de bois horizontale posée en équilibre sur l'extrados de la

voûte. L'explication n'est guère plausible, car en ce cas le mouvement

d'oscillation se compliquerait d'un mouvement de translation de haut en

bas. Il n'est pas d'ailleurs de pièce de bois assez solide pour

supporter sans se rompre un poids aussi considérable que celui des

minarets.

[Illustration: MINARETS TREMBLANTS.]

En reconnaissant au premier coup d'œil l'âge d'une mosquée ou d'un

monument, Marcel s'est fait depuis notre entrée en Perse une réputation

d'oracle: nous ne sommes pas passés dans une grande ville, nous n'avons

pas assisté à une seule réception, sans qu'on lui ait demandé

d'expliquer les mouvements des _minars djonbouns_. Il a refusé de se

prononcer avant d'avoir vu ces édifices, mais aujourd'hui il peut faire

connaître librement sa pensée, car, si la classe pauvre et surtout les

femmes persanes croient aux miracles, les gens instruits, à part leur

confiance dans l'astrologie judiciaire, se montrent fort incrédules.

Après avoir examiné avec soin le monument, Marcel constate que les deux

tours, d'ailleurs fort légères, sont raidies par une pièce de bois noyée

dans le giron de l'escalier. Chaque minaret, étant planté sur une sorte

de crapaudine, peut décrire des oscillations de très faible amplitude

autour de son axe vertical. Ces oscillations, perceptibles seulement au

sommet, déterminent une série de chocs sur le tympan MN de la voussure,

chocs qui se répercutent sur la tour B. Sous cette influence, le minaret

B entre lui-même en mouvement, tandis que les maçonneries du tympan

restent immobiles; c'est, on le voit, l'application fortuite d'un

théorème de mécanique élémentaire. L'amplitude des oscillations

répercutées est d'ailleurs beaucoup plus faible que celles décrites par

la tour A, sur laquelle on agit directement.

Un fait nouveau tendrait à prouver l'exactitude de ce raisonnement: une

personne placée en D, à la base de l'arcature, reçoit dans le dos,

pendant toute la durée de l'expérience, des chocs semblables à ceux

qu'elle percevrait si l'on ébranlait à coups de bélier la paroi

extérieure de la muraille.

[Illustration: PUITS D'ARROSAGE A LA MONTÉE.]

Ce phénomène ne se produirait pas si, au lieu d'osciller autour de leur

axe, les tours étaient soumises à un mouvement de translation verticale.

Dans ce dernier cas il n'y aurait pas seulement des fissures en M et en

N, mais des lézardes horizontales, divisant en deux tronçons le fût

cylindrique des minarets. Or il est facile de vérifier que leur

maçonnerie n'est interrompue en aucun point.

Nous nous remettons en selle et, sous la conduite du P. Pascal, nous

arrivons en moins d'un quart d'heure au palais de Coladoun, bâti au

milieu de la plaine d'Ispahan, dans une situation ravissante.

Des arbres touffus, des eaux vives, un beau tapis de verdure, n'est-ce

pas la réalisation des rêves d'un Oriental? C'est ce que pensait sans

doute, en édifiant sa demeure, le dernier propriétaire du palais, obligé

de quitter le pays, il y a deux ans à peine, pour se rendre en

pèlerinage à la Mecque, sur un ordre du prince Zellè sultan.

Le roi et son fils imposent à leurs sujets l'accomplissement de ce pieux

devoir toutes les fois qu'ils veulent se débarrasser d'un personnage

gênant par son influence, ou d'un fonctionnaire dont la fortune est hors

de proportion avec les bénéfices licites ou illicites que tolèrent les

habitudes très larges du pays.

Il est de tradition que les pèlerins partis sur l'ordre du souverain ne

reviennent guère des lieux saints: les fatigues d'un long voyage

expliquent le trépas inopiné de ces dévots malgré eux.

Le propriétaire de Coladoun n'a pas eu un sort exceptionnel: six mois

après son départ, la nouvelle de son décès est arrivée à Ispahan. Allah

ait pitié de son âme! il est mort sur le chemin du salut. Mais que sont

devenus ses héritiers naturels, ses femmes et ses enfants?

Il ne serait pas délicat d'interroger à ce sujet Mirza Taghuy khan: en

fidèle serviteur le docteur doit approuver toutes les actions de son

maître. Quoi qu'il en soit, la belle propriété du hadji appartient

aujourd'hui au prince Zellè sultan.

Des fenêtres du talar la vue s'étend au loin sur une campagne fertile

limitée à l'horizon par la chaîne de montagnes des Bakhtiaris. A nos

pieds coulent, à travers des plantations de tabac et de sorgho, des

ruisseaux peuplés de tortues de grande taille.

Un profond réservoir placé au centre du jardin fournit l'eau nécessaire

à l'arrosage des parterres et des vergers qui entourent Coladoun, tandis

que les plantations de tabac et de coton sont irriguées avec des eaux

sous-jacentes, au moyen d'engins analogues au chalouf dont se servent

les Égyptiens quand ils amènent l'eau du Nil au-dessus des berges du

fleuve. Seulement, les Persans intelligents et pratiques attellent des

animaux à leurs machines élévatoires au lieu de les manœuvrer à bras

d'hommes.

Si les puits, percés au-dessus des kanots et généralement cachés sous

les branches touffues des arbres, n'attirent pas le regard, le

grincement des poulies décèle bruyamment leur présence.

Deux murailles de terre élevées de chaque côté de l'orifice supportent

une barre de fer sur laquelle s'enfile un large cylindre de bois; la

corde qui s'enroule tout autour de cette espèce de treuil soutient à

l'une de ses extrémités une large poche de cuir, et par l'autre

s'attache au collier d'un bœuf ou d'un cheval. Au-devant des puits, un

chemin en pente très rapide, creusé entre deux murs de soutènement, sert

de passage aux animaux attelés à la machine élévatoire. Quand le cheval

ou le bœuf remonte la pente en se dirigeant vers l'orifice du puits, la

poche de cuir descend dans l'eau et se remplit. Le conducteur fait alors

retourner la bête, dont l'effort, ajouté à son propre poids, suffit à

élever le récipient; un homme saisit la poche de cuir, l'attire à lui et

déverse son contenu dans les rigoles d'irrigation. Les bœufs et les

chevaux, habitués à descendre et à monter tous les jours ces chemins en

pente, obéissent machinalement à leur conducteur et amènent en peu de

temps une grande quantité d'eau à la surface du sol.

A Coladoun la couche liquide est très rapprochée de terre; les paysans

en profitent pour faire produire à leurs champs jusqu'à trois récoltes

chaque année.

Les cultures du coton et du tabac forment avec celle du pavot la grande

richesse agricole de la plaine du Zendèroud.

A part une irrigation soignée, à défaut de laquelle la graine ne

germerait même pas, le tabac, dont la tige s'élève à quatre-vingts

centimètres de hauteur, vient à peu près sans travail et sans soin.

Quand la plante a produit toutes ses feuilles, on les laisse sécher sur

pied avant de les cueillir, puis on les divise en dix ou douze classes,

s'étageant depuis la feuille fine et tendre d'un prix élevé jusqu'au

bois concassé mis à la portée des petites bourses.

Le tabac d'Ispahan est renommé et l'emporte comme parfum sur celui de

Chiraz, particulièrement réservé aux Constantinopolitains ou aux

Syriens, qui le fument comme les Persans dans des kalyans ou des

narguilés.

La culture du coton demande moins de chaleur que celle du tabac, et

couvre par conséquent une grande étendue de terre dans les provinces du

nord comme dans celles du centre de la Perse.

Au moment de la floraison, l'arbrisseau se couvre de fleurs jaunes, puis

les pétales tombent et sont remplacés par une capsule rouge de la

grosseur d'une petite noix. Cette enveloppe se décolore et se sèche tout

à la fois; devenue boisée, elle éclate et laisse apparaître le coton

blanc comme de la neige. Le vent ne tarderait pas à emporter ce fin

duvet si, au moment opportun, une nuée de paysans ne cueillaient

rapidement les capsules.

Après avoir emmagasiné le coton, il reste à le débarrasser des matières

étrangères, à l'emballer ensuite dans de vastes sacs de toile, puis à

l'expédier vers les ports d'embarquement, à destination de la France ou

de l'Angleterre.

La culture de cette plante textile serait aussi rémunératrice que celle

de l'opium ou du tabac, si cette matière était mise en œuvre sur les

lieux mêmes de production. Malheureusement les négociants indigènes ne

profitent même pas, en qualité d'intermédiaires, des bénéfices laissés

par les diverses transactions auxquelles le coton donne lieu, et se

trouvent, envers deux maisons européennes établies sur la voie de

Téhéran à Bouchyr, dans un état de dépendance très nuisible au

développement de l'industrie locale. Un exemple entre mille. Les

marchandises importées ou exportées de Perse doivent être soumises à un

seul droit de douane évalué à cinq pour cent de la valeur vénale: telle

est la fiction. En réalité, les convois sont arrêtés et visités non

seulement à l'entrée et à la sortie du royaume, mais encore aux portes

de chaque ville. Il faut alors donner, pour dégager les marchandises,

des pichkiach aux gouverneurs, aux officiers de douane et aux nombreux

serviteurs du palais, toujours plus âpres et plus difficiles à tromper

que leurs maîtres, et dépenser en gratifications trois et quatre fois le

montant de la taxe réglementaire, suivant le bon plaisir et les

exigences des autorités répandues le long de la route que suivent les

caravanes.

Tout autre est la situation des Européens. Protégés par leurs consuls,

ils payent à la douane la redevance légale et, cet unique impôt

acquitté, n'ont à surmonter aucun obstacle pour faire conduire les

convois jusqu'à leurs caravansérails.

Dans cette situation privilégiée, il leur est possible, tout en

prélevant un bénéfice considérable, de donner leurs marchandises à un

prix très inférieur à celui que demandent les négociants indigènes.

Cet état de choses est fort regrettable, car, s'il est à désirer de voir

l'influence européenne s'établir en Orient à un point de vue

moralisateur, scientifique ou même industriel, il est fâcheux que les

avantages faits aux comptoirs étrangers soient pour l'Iran une source

d'appauvrissement et de ruine.

[Illustration: BAZAR A DJOULFA. (Voyez p. 277.)]

A dire vrai, je ne puis comprendre vers quel but tend le gouvernement

persan en opprimant ses sujets au profit des étrangers. J'aime à croire

que la manière dont les droits de douanes sont perçus est soigneusement

cachée au roi, et j'aime mieux attribuer des mesures injustes à la

rapacité des gouverneurs qu'à l'indifférence du souverain. Quoi qu'il en

soit, le commerce ispahanien lui-même, si prospère et si puissant sous

chah Abbas et ses successeurs, est à peu près mort aujourd'hui; les

négociants indigènes ont tout avantage à acheter et à vendre leurs

marchandises aux courtiers étrangers taxés avec équité et ne traitent

plus directement aucune affaire. Les Persans souffrent d'autant plus de

l'infériorité industrielle à laquelle ils se trouvent condamnés envers

les maisons européennes qu'ils ne sont point, comme les Arabes, des

poètes et des rêveurs et aiment par tempérament les entreprises

commerciales et les spéculations aventureuses.

«L'âpreté au gain, sentiment si développé chez les Ispahaniens, est dû à

l'air du pays», assure un vieil auteur.

Je ne sais trop quel rapport on peut avoir la prétention d'établir entre

l'atmosphère d'une contrée et la rapacité de ses habitants, mais il est

certain que l'Européen lui-même est saisi, dans cette ville, d'un

insatiable désir de richesse. A part quelques très rares exceptions,

chacun ici trafique et brocante, ouvertement quand il l'ose, ou en

cachette si sa situation lui interdit d'avoir un magasin et de traiter

des affaires au grand jour. Le mal est inévitable: c'est dans l'air.

Sans irrigation les terres les plus fertiles resteraient improductives.

Le fait est constant. Néanmoins l'eau ne suffirait pas seule à assurer

de belles récoltes de coton et d'opium: les amendements, appropriés à

chaque culture, ont aussi une importance capitale. Les Ispahaniens

s'ingénient de toute manière à augmenter la quantité des fumiers,

conservent, sans se préoccuper de leur origine, les matières

fertilisantes, et recueillent même dans des watercloset primitifs,

creusés à ciel ouvert au pied des murs extérieurs des maisons, celles

qui sont élaborées par les habitants de chaque demeure. En été ces

inodores dégagent des parfums peu agréables; mais l'inconvénient est

minime auprès de celui qu'offrent les fosses pendant la saison

pluvieuse: bientôt remplies d'eau, elles débordent et entraînent dans

les rues des courants fertilisateurs que les habitants cherchent à

arrêter en élevant en tout sens de petites digues.

«O terre, mère nourricière, assise sur de solides fondements très

antiques; toi qui nourris sur ton sol tout ce qui existe», fais-moi

pardonner ces détails trop réalistes.

L'habitude de jeter sur les champs des engrais humains n'est pas

nouvelle à Ispahan. Un géographe persan raconte avec bonhomie qu'un de

ses riches compatriotes, très entendu en agriculture, traitait souvent

chez lui de nombreux amis et ne leur demandait en échange de son

hospitalité que de s'égarer, avant de quitter sa demeure, dans les

parties les plus retirées de son jardin. Le savant ajoute qu'un des

convives, ayant un jour franchi la limite de la maison de son hôte sans

avoir tenu ses engagements, reçut de ce dernier les reproches les plus

amers au sujet de sa coupable ingratitude. Cette singulière manière de

favoriser l'agriculture n'étant pas à la portée de tous les

cultivateurs, les propriétaires ruraux ont bâti tout autour de la ville

ou des villages une multitude de superbes colombiers.

En arrivant à Ispahan, on serait très porté à croire que les habitants

font des pigeons leur nourriture exclusive; il n'en est rien pourtant:

cet oiseau est aussi un invité auquel on demande de pulluler et de

rester le plus possible dans son nid, car la colombine, mêlée avec les

débris des maisons ruinées, est l'amendement le mieux approprié à la

culture du melon et de ces magnifiques _indevanehs_ (pastèques) qui

composent pendant l'été la nourriture des habitants de l'Irak.

«Les gens d'Ispahan ne mangent que des ordures», dit avec mépris un

vieil auteur, sujet sans doute à des douleurs d'entrailles.

Les meilleurs melons ne viennent pourtant pas à force d'engrais. Les

plus estimés poussent sur la limite du désert, dans des terres

légèrement salées, et doivent leur délicieux parfum au terroir. Au dire

des fins connaisseurs, on peut à peine une fois chaque trente ans

cultiver le précieux cucurbitacé sur le même emplacement. C'est au moins

dans ces conditions que sont récoltés les melons servis au chah.

La grande chaleur commence à tomber; en sortant des jardins, Mirza

Taghuy khan nous propose d'aller visiter une ancienne construction

élevée au sommet d'un affleurement rocheux situé au centre de la vallée

du Zendèroud.

Un belvédère cylindrique, recouvert autrefois d'une coupole et percé à

sa base de huit ouvertures symétriquement disposées sur sa

circonférence, couronne le point culminant. On reconnaît à la forme des

arcatures que cette construction a été restaurée à une époque

relativement récente, mais on ne trouve à l'intérieur du pavillon ni une

moulure ni un profil permettant de lui assigner un âge certain.

Au-dessous de l'édifice central s'étendent les ruines de maisons

écroulées, et autour de ces habitations un mur bâti en briques carrées

ayant quarante centimètres de côté sur douze centimètres d'épaisseur.

Les lits de matériaux sont séparés par des couches de roseaux semblables

à celles que l'on trouve dans les vieux monuments de la Babylonie.

L'origine et la destination de ces ruines sont mal connues des

Ispahaniens, qui les désignent cependant sous le nom d'_Atechaga_ (autel

du feu).

Il est possible que, dans des temps très reculés, des pyrées guèbres

aient été élevés sur la montagne, mais leur présence en ce lieu

n'expliquerait pas celle des épaisses murailles de terre bâties sur la

cime du pic, les adorateurs du soleil n'ayant jamais construit de temple

et ayant toujours, au dire d'Hérodote, entretenu le feu sacré en plein

air. Il semble plutôt résulter de l'étude attentive des ruines de

l'Atechaga que les plus anciennes constructions sont les débris d'une

forteresse sassanide destinée à défendre le cours du Zendèroud ou à

permettre au gouverneur du Djeï de se retirer en temps de guerre

derrière les murailles d'une place à peu près inexpugnable.

A la nuit, Marcel se décide enfin à rejoindre les voitures du prince,

arrêtées auprès d'un village voisin. Je monte avec Mirza Taghuy khan

dans un coupé attelé de six chevaux. Le P. Pascal, mon mari et plusieurs

autres personnes s'emparent d'une calèche. Fouette cocher! nous voilà

partis accompagnés des salams (saluts) et des témoignages de respect des

villageois, ébahis à l'aspect des équipages princiers.

Bientôt nous gagnons la campagne et nous roulons sur des chaussées

étroites comprises entre des murs de clôture et des canaux à ciel

ouvert, peu profonds il est vrai, mais assez creux pour me faire

craindre que voiture, chevaux et voyageurs ne fassent une vilaine salade

s'ils ont la malchance d'y tomber. Pour comble de bonheur, trente

cavaliers galopent en tête du cortège et soulèvent de tels nuages de

poussière, que nous ne pouvons, mon compagnon de route et moi, ouvrir la

bouche et les yeux, de peur d'être asphyxiés ou aveuglés; mais tout cela

n'est rien auprès de la gymnastique à laquelle nous condamnent les

bosselures de la route.

Le carrosse, lancé au galop, bondit comme une balle, accrochant les

murailles de terre, qui s'écorchent non sans dommage pour les roues,

franchit les fossés et les canaux dépourvus de ponts, tandis que, les

doigts crispés sur les portières, nous nous efforçons de ne pas défoncer

aux dépens de nos crânes le capotage de la voiture.

Mirza Taghuy khan fait contre mauvaise fortune bon cœur. Quoi qu'il

arrive, le général veut me prouver que le mot _impossible_ n'est pas

persan; mais, à part lui, il n'est pas moins fort inquiet. Le prince

Zellè sultan a écrit hier à son médecin une lettre confidentielle dans

laquelle il se plaint de la laideur des femmes de Bouroudjerd et demande

qu'on lui expédie immédiatement quelques belles de l'andéroun. Afin que

les khanoums n'arrivent pas trop défraîchies à la suite d'un long voyage

à cheval, on doit les emballer soigneusement dans les deux carrosses qui

franchissent aujourd'hui canaux et fossés en notre compagnie. Quand les

sentiers seront trop étroits ou les montagnes trop raides pour laisser

passer les véhicules, quatre compagnies d'infanterie, désignées à cet

effet, les traîneront à bras.

[Illustration: UN PIGEONNIER DU HÉZAR DJÉRIB. (Voyez p. 285.)]

Je laisse à penser quelles émotions agitent ce brave Mirza Taghuy khan.

Si les voitures se brisent dans leurs bonds désordonnés, la fleur des

princes iraniens sera réduit à s'accommoder des paysannes de

Bouroudjerd!

Allamdoualah! nous voici enfin arrivés. Les roues sont au complet:

ressorts et essieux ont résisté à tous les contre-coups.

Avec quel soupir d'intime satisfaction chacun met pied à terre! Nous

hésitons à nous reconnaître les uns les autres; cheveux, barbes et

vêtements sont blancs à rendre jaloux les plus poudreux derviches de

l'Asie entière.

Pendant les longues étapes de caravane, endormie la nuit sur l'arçon de

ma selle et réveillée à tout instant par la crainte de me laisser choir

en bas de ma monture, j'ai souvent regretté avec amertume de n'avoir pas

à ma disposition une mauvaise charrette de Gascogne. Aujourd'hui j'ai

goûté, une heure durant, le plaisir de parcourir la Perse en coupé à

huit ressorts; cette expérience me suffit. Dans un pays où il n'y a pas

de route entretenue, les systèmes de locomotion les plus primitifs sont

encore les meilleurs; le voyageur n'a jamais à craindre de rester en

chemin; et, s'il est condamné à demeurer de longues journées sur son

séant, en revanche il respire un air pur et n'est pas secoué au point

d'en perdre la tête.

A minuit je retrouve enfin mon clocher. Je ne m'occuperai pas

d'astronomie ce soir, je préfère m'abandonner au dieu des rêves. Il me

montrera de riches pèlerins en route pour la Mecque et l'armée persane

traînant à travers les défilés des montagnes les favorites du chahzaddè.

[Illustration: PUITS D'ARROSAGE A LA DESCENTE. (Voyez p. 281-282.)]

[Illustration: MUSICIENS SALUANT LE LEVER DU SOLEIL. (Voyez p. 290.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 24 / 155 题