La fondation d'Ispahan.--L'histoire de la ville.--Ses monuments.--Le
palais des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes).--Le général-docteur Mirza
Taghuy khan.--Le pavillon des Hacht-Bechet (Huit-Paradis).--Audience du
sous-gouverneur.--La vieillesse de chah Abbas.--Salle du
Çar-Pouchideh.--Le prince Zellè sultan.--Les faïences persanes.--La
médressè de la Mère du Roi.--Un caravansérail.
25 août.--Les fêtes du Ramazan se terminent dans trois jours. Le moment
est venu de demander l'autorisation de visiter les mosquées et les
édifices religieux de la ville musulmane. Malheureusement les
difficultés que soulèvent toujours les prêtres quand ils sont saisis de
pareilles requêtes vont encore s'accroître en l'absence de Zellè sultan
(l'ombre du roi), car seul le fils aîné du chah a assez d'autorité et de
puissance pour oser marcher à l'encontre du fanatisme du clergé.
Avant de quitter Ispahan, le prince a nommé un sous-gouverneur, mais il
a laissé à son médecin et confident, le général Mirza Taghuy khan, la
haute direction des affaires.
Mirza Taghuy khan est venu nous voir dès notre arrivée. Sur la
recommandation de son ancien maître le docteur Tholozan, il nous a fait
ses offres de service; toutefois il ne nous a pas laissé ignorer que la
capitale de l'Irak est peuplée de dévots et d'hypocrites réputés pour
leur caractère querelleur et acariâtre.
«Ispahan est un jardin de délices; mais pourquoi faut-il qu'il soit
habité? Tout serait bien dans cette ville s'il n'y avait point
d'Ispahaniens.»
Les seïds (descendants du Prophète) sont aussi fort nombreux et
s'efforceront de profiter de l'éloignement de Zellè sultan pour se
venger sur nous de la sévérité que ce prince déploie à l'égard du
clergé, et de la considération qu'il témoigne généralement aux
chrétiens. En forme de conclusion, Mirza Taghuy khan nous a engagés à
nous montrer très circonspects et à ne pas chercher à entrer dans les
mosquées jusqu'à ce que, sur un firman de Zellè sultan, l'imam djouma et
le mouchteïd nous aient autorisés à y pénétrer.
En attendant le retour d'un courrier envoyé en toute hâte à Bouroudjerd,
où stationne le fils aîné du roi, nous visiterons les monuments qui
n'ont point une affectation purement religieuse.
Bien qu'il n'existe dans Ispahan aucun vestige d'édifice antique, on ne
saurait contester à la ville une ancienne origine. Placée sur le
Zendèroud, l'unique fleuve de l'Irak, elle doit, au contraire, avoir été
bâtie à une époque très reculée. Malheureusement il n'y a pas de fil
conducteur qui permette de découvrir la vérité à travers des faits
participant tour à tour de la fable et de la légende.
Les Persans font remonter la fondation d'Ispahan à l'époque de Djemchid,
l'un des Peychdadiens. Dans le _Chah Nameh_ (Livre des Rois) Firdouzi,
le célèbre poète du onzième siècle, attribue à un forgeron d'Ispahan,
nommé Kaveh, la gloire d'avoir renversé Zoak, cet abominable tyran qui
faisait panser deux ulcères développés sur ses épaules avec des
emplâtres de cervelles humaines. Kaveh, ayant appris que sa fille allait
être livrée aux pharmaciens royaux, attacha son tablier de cuir à
l'extrémité d'une hampe, rallia les mécontents autour de cet étendard de
révolte, chassa l'usurpateur et rétablit Féridoun sur le trône de ses
ancêtres. En souvenir de cet exploit, le drapeau du célèbre forgeron fut
précieusement conservé et confié à la garde du contingent d'Ispahan,
plus brave dans l'antiquité, paraît-il, que dans les temps modernes.
Enrichi de pierres précieuses par tous les successeurs de Féridoun,
l'étendard devint si lourd et si grand que, au moment de la conquête
arabe, six hommes suffisaient à peine à le porter, et que les soldats
musulmans s'enrichirent en se partageant le précieux trophée, bien que
ces «mangeurs de lézards» eussent égaré une grande partie des
pierreries, dont ils ignoraient la valeur.
D'après l'auteur arabe Yakout, Ispahan était connue jadis sous le nom de
Djeï et s'élevait sur l'emplacement du Chéristan actuel. Après la prise
de Jérusalem, Bakht en-Nasr (Nabuchodonosor) exila les Juifs dans
l'Iran. Ils errèrent longtemps avant de se déterminer à choisir une
nouvelle patrie et s'arrêtèrent en un lieu nommé Djira, où la terre et
l'eau leur parurent avoir le même poids que celles de leur patrie. Une
cité qui prit le nom de Yaoudiè (Juiverie) fut fondée; la race d'Israël
y prospéra; Yaoudiè s'agrandit aux dépens de Djeï et devint la ville
moderne d'Ispahan.
M. Silvestre de Sacy considère cette tradition comme erronée. Il
s'appuie, pour la ranger dans le domaine des légendes, sur l'histoire
arménienne, qui fait remonter l'établissement des Juifs à Ispahan à une
époque postérieure à la conquête de l'Arménie sous le roi sassanide
Chapour. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'aucune des capitales
des rois mèdes ou des rois perses, des dynasties achéménides, parthes et
sassanides, ne saurait être identifiée avec la capitale de l'Irak
Adjemi.
Sous le khalifat d'Omar, Ispahan devint la proie des hordes islamites.
Traitée avec modération, la cité consentit à payer un tribut et à se
faire musulmane; les habitants qui refusèrent d'embrasser la religion du
Prophète furent autorisés à s'expatrier. La province de l'Irak resta
sous la domination arabe jusqu'au dixième siècle, puis elle appartint
successivement aux Guiznévides, aux Seljoucides, aux dynasties éphémères
des Moutons Blancs, des Moutons Noirs, aux Atabegs du Fars, et tomba aux
mains de Timour Lang (Timour le Boiteux), le Tamerlan des historiens
occidentaux.
Ispahan n'opposa pas une vigoureuse résistance au vainqueur de la Perse
et n'aurait pas eu à se repentir de sa capitulation si, à la suite de
troubles fomentés par les vaincus, Timour Lang n'avait ordonné le
massacre de la population et n'avait fait périr en un seul jour plus de
cent mille habitants (1385).
Pendant que le conquérant campait autour de la ville, il se plaisait à
réunir sous sa tente des poètes et des derviches.
«Quel est ton nom? demanda-t-il un jour à un moine poète qui venait de
déclamer avec talent un fragment du _Chah Nameh_.
--Je m'appelle Dooulet (Fortune).
--La fortune est aveugle.
--Certainement: si elle ne l'était point, accompagnerait-elle un boiteux
comme vous?»
Timour Lang fut ravi de la hardiesse de cette réponse et fit faire de
beaux présents au derviche.
A partir de l'invasion mogole, la Perse entre dans une période de
guerres et de troubles pendant laquelle Ispahan occupe dans l'histoire
un rang des plus modestes. Mais en 1585 chah Abbas, ayant transporté la
capitale sur les bords du Zendèroud, enrichit sa résidence favorite de
palais, de mosquées et de bazars et augmenta l'importance de la cité
souveraine en obligeant les Arméniens de Djoulfa à venir s'établir dans
l'Irak. La cruauté de ses successeurs Séfi Ier et Abbas II s'exerça sur
les courtisans, compagnons des débauches royales, ou sur les chrétiens,
sans nuire au prodigieux accroissement de la capitale, dont la
population s'éleva bientôt à six cent mille âmes, nombre égal à celui
des habitants de Paris sous Louis XIV. Les excès, le luxe raffiné des
rois sofis, la richesse de leur cour et la splendeur de leurs palais
étonnèrent à cette époque l'Asie et l'Europe.
Pendant la durée des règnes suivants, Ispahan s'embellit encore. Chah
Soliman fait élever, dans une gorge d'où l'on embrasse tout le panorama
de la ville, un pavillon connu sous le nom de takhtè Soleïman, tandis
que chah Houssein bâtit au-dessus de Djoulfa l'immense palais de
Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie). Sous le règne de ce prince, livré aux
mains des mollahs et des eunuques, un fléau encore plus terrible que
l'invasion mogole s'abat sur la capitale des sofis.
Depuis de longues années la Perse possédait dans l'Afghanistan la
province de Kandahar. Des gouverneurs inhabiles administraient cette
contrée lointaine et persécutaient la population, composée de musulmans
sunnites. Poussés à bout, les Afghans se révoltèrent; ils furent vaincus
à grand'peine.
Leur chef, Mir Weis, fait prisonnier, fut amené à Ispahan. Pendant sa
captivité il vécut assez près du souverain pour constater la faiblesse
du pouvoir royal, devenu le jouet des intrigants et des eunuques; l'Iran
était une proie offerte à tout homme audacieux. Mir Weis comprit la
gravité de cette situation; à peine rendu à la liberté et de retour à
Kandahar, il prépara un nouveau soulèvement. Ses troupes étaient
rassemblées, les ordres de marche transmis, quand la mort vint le
frapper: Allah réservait au fils du révolté l'honneur de conquérir la
Perse. Mahmoud, décidé à porter la guerre au cœur même de l'Iran,
l'envahit par le désert de Seistan et vint mettre le siège devant Yezd
et Kirman (1721).
Abandonnant ces deux places fortes après plusieurs assauts infructueux,
le général afghan se dirigea vers la capitale de la Perse et n'hésita
pas à planter ses tentes à Golnabad. De longues marches et divers
combats avaient décimé son armée. Au moment où elle arriva en vue
d'Ispahan, elle ne comptait guère plus de vingt mille hommes. Une
centaine de petits canons portés à dos de chameaux et propres à lancer
des boulets d'une à deux livres composaient une artillerie insuffisante
pour faire brèche dans les murailles d'une ville munie de plus de quatre
cents pièces de gros calibre. La cité, mise en communication avec ses
deux faubourgs de la rive droite, Djoulfa et Abbas-Abad, au moyen de
deux ponts bien défendus, était garantie contre les surprises par la
rivière qui coulait au pied de ses murailles. Il semblait donc que les
efforts d'ennemis peu nombreux, coupés de leurs communications par les
troupes de Yezd et de Kirman, dussent misérablement échouer.
Chah Houssein avait abandonné la direction des affaires à deux hommes de
caractères bien différents. Le premier ministre, Mohammed Kouly khan,
alléguant avec raison les insuccès des Afghans devant Yezd et Kirman,
prétendait que les ennemis ne réussiraient jamais à s'emparer de la
capitale, puisqu'ils avaient échoué sous les murs de villes mal
défendues, et donnait le sage conseil de ne point mettre l'armée
persane, levée à la hâte et composée d'une population peu belliqueuse,
en présence de soldats aguerris, audacieux et rompus aux dangers et aux
fatigues. Le chef des tribus arabes au service de la Perse, le valy
d'Arabie, proposait un plan de campagne fort différent. Plein de
violence, il s'emportait avec fureur contre la lâcheté du premier
ministre. «Si un brigand comme Mahmoud, disait-il, peut, à la tête de
quelques misérables soldats, insulter à la majesté du trône de Perse et
assiéger la capitale de l'empire, si nous devons nous morfondre derrière
nos remparts, au lieu de porter le fer et le feu dans le camp ennemi,
nous ferons bien d'abandonner la tête et le cœur d'un pays dont nous
n'avons pas le courage de prendre la défense. Condamnons-nous à cette
terrible extrémité, ou marchons sur-le-champ contre les Afghans et
vengeons notre honneur en détruisant de vils ennemis. Ils ne doivent
leur vie qu'à notre honteuse prudence.» Cette explosion de vanité, si
bien en harmonie avec l'orgueil des Persans, devait fatalement entraîner
le faible chah Houssein. Après avoir goûté d'abord les sages conseils de
son premier ministre, il se rangea, en définitive, à l'avis présomptueux
du valy, et donna l'ordre de livrer bataille; mais il compromit le
succès militaire de ses troupes en les mettant sous les ordres de deux
hommes hostiles l'un à l'autre et dont les avis au conseil avaient été
diamétralement opposés. L'armée persane, forte de soixante mille hommes
magnifiquement équipés, quitta Ispahan dans ces conditions défavorables.
Les troupes royales étaient fraîches et montées sur des chevaux
somptueusement harnachés, tandis que les Afghans, vêtus de haillons et
hâlés par le soleil, observaient avec emphase que les sabres et les
lances brillaient seuls dans leur camp.
La droite, commandée par Roustem khan, général des gardes royaux,
s'appuyait sur le village d'Ispahanec, situé dans la plaine, vis-à-vis
du takhtè Soleïman; le valy d'Arabie à la tête de ses troupes la
secondait. Le premier ministre dirigeait l'aile gauche, renforcée par le
valy du Loristan, sous les ordres duquel marchait un corps de cinq mille
cavaliers. Au centre se massaient l'infanterie et l'artillerie.
Le chef afghan avait partagé sa petite armée en quatre divisions:
entouré de guerriers éprouvés, il commandait le centre, avait placé la
droite sous les ordres d'Aman Ullah khan, l'un de ses généraux, et mis à
la gauche, qui était composée exclusivement de Guèbres révoltés, un de
leurs chefs religieux; au quatrième corps était confié l'honneur de
soutenir l'artillerie, cachée à dessein derrière l'aile droite. Avant le
combat, Mahmoud monta sur un éléphant et parcourut les rangs de son
armée, encourageant ses soldats, leur rappelant leurs exploits, leur
représentant que le pillage d'Ispahan serait le prix de la victoire,
tandis que la honte et la mort ignominieuse deviendraient leur partage
s'ils étaient vaincus et réduits à battre en retraite dans un pays
ennemi. Il fit comprendre aux Guèbres révoltés que les Persans
vainqueurs exerceraient sur eux les plus terribles représailles; puis il
attendit le choc des Ispahanais. L'action fut engagée par l'aile droite
persane; l'ardeur avec laquelle l'attaque fut conduite jeta d'abord la
confusion dans les rangs des ennemis. Le valy d'Arabie, tournant
brusquement une division désorganisée, tomba sur le camp des
envahisseurs, mais ses Arabes restèrent si longtemps occupés à le piller
qu'on ne put les réunir de la journée et les ramener au combat.
Pendant ce temps le premier ministre, à la tête de l'aile gauche,
chargeait la droite des Afghans. Aman Ullah khan donna l'ordre à ses
troupes de prendre la fuite; les Persans, tout joyeux, les poursuivirent
avec ardeur, mais se trouvèrent bientôt devant les cent canons portés
sur les chameaux agenouillés. Un feu nourri, dirigé avec justesse, vint
abattre les premiers rangs de la colonne ispahanienne et jeta une telle
panique parmi cette troupe inexpérimentée que, brusquement attaquée par
les fugitifs reportés en avant à la voix de leur général, elle fut
taillée en pièces et entraîna dans sa déroute l'armée tout entière. Aman
Ullah khan poursuivit le mouvement offensif, chargea l'artillerie
persane, restée sans défense, sabra les canonniers et, dirigeant les
bouches à feu sur l'infanterie placée au premier rang, en fit un carnage
épouvantable. A la vue de leur propre artillerie couvrant de mitraille
leur arrière-garde, les Persans perdirent tout courage, abandonnèrent le
champ de bataille et cherchèrent leur salut derrière les murs d'Ispahan,
munis de plus de quatre cents canons. Bon nombre d'entre eux désertèrent
et reprirent directement, en petits corps isolés, le chemin de leur
village.
Mahmoud ne songea même pas à profiter du désordre des vaincus et à
entrer avec eux dans Ispahan; stupéfié par son bonheur, il regagna ses
retranchements et laissa les Persans ramener tranquillement quelques-uns
des canons abandonnés sur le champ de bataille. Il ne se décida à
reprendre les hostilités qu'après avoir entendu de la bouche d'un espion
le récit des scènes de désordre et de confusion qu'avait provoquées en
ville le désastre des troupes royales. La cour avait quitté Farah-Abad;
les Afghans y entrèrent, puis Mahmoud s'avança sur Djoulfa, qui soutint
un assaut de plus de deux jours, réduisit la ville chrétienne à demander
la capitulation, exigea pour la préserver du pillage une contribution de
soixante-dix mille tomans et un tribut de cinquante belles jeunes
filles, choisies dans les premières familles de la cité, et établit
enfin le centre de ses opérations sur la rive droite du Zendèroud, à
l'extrémité du Tchaar-Bag. Le vainqueur, malgré son audace justifiée par
des succès inespérés, aima mieux investir la ville que de tenter un
assaut avec des forces insuffisantes.
Le blocus commença dès le mois de mars; en août la population mangea les
mulets, les chevaux et les chameaux; en septembre elle eut recours à la
viande de chien et de chat, puis elle se nourrit de pain d'écorce
d'arbres et enfin de chair humaine.
Pendant toute la durée du siège, chah Houssein, livré aux factions, se
contentait de répéter aux chefs de chacune d'elles:
«Prenez des troupes, défendez-vous; je serai content s'il me reste le
palais de Farah-Abad.»
Le P. Krusinski, moine polonais qui habitait Ispahan à cette époque,
nous a laissé l'effroyable peinture des horreurs de ce siège. Les
souffrances de la population étaient devenues insoutenables; l'eau du
Zendèroud était corrompue par les cadavres qu'elle charriait, la famine
décimait le peuple. Quand la cour en fut réduite aux aliments qui
soutenaient encore les hommes les plus vigoureux, sa constance ne dura
pas longtemps. Des négociations furent ouvertes, et chah Houssein se
décida à abdiquer en faveur de Mahmoud, afin d'éviter à sa capitale les
horreurs d'une prise d'assaut.
Le 23 octobre il monta à cheval, vêtu de deuil, et s'achemina tristement
vers Farah-Abad, ce «séjour de la joie» auquel il avait tout sacrifié.
On fit attendre longtemps l'infortuné monarque à l'entrée de son propre
palais, sous prétexte que le vainqueur dormait; et, quand on l'eut
introduit enfin dans le grand talar, il trouva le chef afghan assis sur
le trône royal.
«Mon fils, dit-il noblement à Mahmoud qui n'avait pas daigné recevoir
debout le prince vaincu, puisque le souverain maître de l'univers ne
permet pas que je règne plus longtemps et qu'a sonné l'heure de ton
élévation au trône de Perse, je te cède l'empire. Puisse ton règne être
heureux!
--Telle est, lui répond le vainqueur, l'instabilité des grandeurs
humaines. Dieu dispose à son gré des couronnes; il les ôte à l'un pour
les donner à l'autre.»
Après avoir rendu hommage au conquérant et attaché à son bonnet
l'aigrette de diamants, emblème du pouvoir suprême, Houssein reçut
l'ordre de se retirer au fond d'un petit palais, où il vécut sept années
dans une captivité relativement douce. Plus tard les envahisseurs, ayant
éprouvé quelques revers et redoutant un changement de fortune, mirent
fin à sa triste existence.
Ispahan avait cruellement souffert pendant le siège. Non seulement la
majeure partie de la population avait péri, mais les campagnes et les
villages étaient saccagés, les kanots obstrués. Kérim khan en
transférant la capitale à Chiraz, sa patrie, et la dynastie kadjar en
ramenant le siège du gouvernement dans le nord, consommèrent sa ruine.
La majeure partie de la population s'exila, les palais les plus vastes
et les édifices les plus beaux furent abandonnés.
Et pourtant ce sont les monuments élevés sous les règnes des princes
sofis qui embellissent encore la ville, et c'est dans l'enceinte des
palais de chah Abbas et de ses successeurs que se trouvent les
constructions civiles les plus intéressantes à étudier.
Le pavillon des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes), vers lequel nous
conduit d'abord Mirza Taghuy khan, est situé au milieu d'une immense
cour entourée de murailles peu élevées et plantée de vieux arbres et de
rosiers arborescents. Au nord, un long bassin rempli d'eau conduit le
regard jusqu'à des degrés de marbre blanc, servant de soubassement à une
terrasse couverte, placée au-devant du palais.
Le pavillon des Tcheel-Soutoun, bâti par chah Houssein, paraît avoir été
élevé sur les fondations d'un palais de chah Abbas, qui succédait
lui-même à un édifice sassanide, ainsi que semblent l'attester quelques
fragments de sculpture incrustés dans les murailles de l'enceinte.
L'ancien monument fut incendié pendant une fête sous le règne de chah
Houssein. Il eut été facile d'arrêter les progrès du feu, disent les
chroniques, mais le souverain craignit de pécher en cherchant à
s'opposer aux manifestations de la volonté divine et donna l'ordre de
laisser brûler l'édifice, tout en promettant de le faire reconstruire
superbement.
Dix-huit colonnes de bois, revêtues de miroirs taillés en forme de
losange, supportent la toiture jetée au-devant du palais; celles qui
sont au centre du porche reposent sur des lions qui lancent des jets
d'eau dans un bassin de marbre placé en face de la salle du trône. Une
corniche en mosaïque de bois entremêlée d'étoiles scintillantes soutient
le plafond, divisé en compartiments carrés, garnis de glaces biseautées
et de prismes de cristal.
Le porche précède un talar recouvert d'une demi-coupole aux alvéoles de
cristal sertis dans une monture métallique. De chaque côté de cette
salle, où était placé le trône royal, emporté ou détruit à l'époque de
l'invasion afghane, se présentent deux appartements, destinés l'un au
souverain, l'autre à ses ministres. Toute l'ornementation extérieure de
ces pièces et de la salle du trône est formée par la juxtaposition de
miroirs de toutes tailles entourés de cadres dorés.
En l'état actuel il est difficile d'apprécier le mérite de cette
décoration brillante, toute particulière à la Perse; les glaces, dont le
tain est terni, sont couvertes d'une épaisse couche de poussière et ont
aujourd'hui toute l'apparence de vieilles plaques d'argent bruni et
oxydé. La variété des miroirs et des cadres nuit d'ailleurs bien moins
qu'on ne pourrait le croire à l'ensemble général. Les légers ornements
vénitiens ne jurent pas dans le voisinage des lourdes dorures Louis XIV
rougies par le grand air, et de ce rapprochement d'objets de styles si
disparates naît un tout parfaitement harmonieux. Explique qui pourra ce
singulier phénomène. Quant à moi, je l'attribuerai volontiers à
l'atmosphère lumineuse de ces pays ensoleillés qui enveloppe d'un jour
harmonieux les ors répandus à profusion sur les parois.
Trois portes en mosaïque de bois sont placées au fond du talar et
donnent accès dans une nef voûtée, qui tient en travers toute la largeur
de la salle du trône et des deux corps avancés. Cette longue pièce est
dominée par trois coupoles sur pendentifs. Le dôme central est peint en
rouge; les deux extrêmes en bleu; les pendentifs sont divisés en
losanges brodés de légères arabesques d'or.
[Illustration: SALLE DU TRÔNE DU PALAIS DES TCHEEL-SOUTOUN.]
Des peintures à fresque représentant des réceptions royales ou des
batailles tapissent les panneaux placés au-dessous des coupoles. Elles
ont tous les mérites mais aussi tous les défauts des œuvres persanes:
étude minutieuse des accessoires et des détails aux dépens des figures
principales, richesse de coloris, raideur des attitudes et dédain absolu
des lois de la perspective. L'un de ces tableaux reproduit les épisodes
d'un combat où figurent des nègres d'un noir d'ébène montés sur des
éléphants blancs. Près de la porte de l'est, chah Abbas, ayant à ses
côtés Allah Verdy khan, généralissime des armées et fondateur du pont
qui porte son nom, reçoit des ambassadeurs indiens. Les types et les
costumes sont fidèlement étudiés; il est regrettable que l'artiste,
préoccupé de rendre le chatoiement des magnifiques étoffes d'or et les
feux des pierres précieuses, ait traité sous jambe les danseuses placées
au premier plan.
Entre ces grandes compositions et le lambris s'étend une frise de petits
tableaux représentant des scènes de la vie domestique. Ces compositions
sont peintes avec une certaine grâce et fournissent d'intéressants
documents pour l'histoire du costume persan sous les sofis.
Les Tcheel-Soutoun ne sont plus habités; aujourd'hui pourtant la grande
nef abrite de nombreux ouvriers occupés à coudre de superbes tentes de
soie rouge, jaune et verte, destinées au prince Zellè sultan. Chacun
travaille en silence et n'interrompt son ouvrage que pour faire sa
prière à l'appel des mollahs ou prendre de temps à autre le thé, qu'un
gamin fait circuler à la ronde.
Mirza Taghuy khan nous sert de cicérone pendant toute la durée de notre
visite aux Tcheel-Soutoun. Dans l'espoir de faire faire son portrait
équestre, il a revêtu un brillant uniforme et se trouve un peu gêné par
une longue épée qui s'insinue au moindre mouvement dans les jambes de
ses voisins; mais il reprend courage sur son cheval de bataille.
Son costume tout doré est celui des _sartips_ ou généraux de première
classe. Il ne faudrait pas supposer, en voyant notre ami porter le
harnais des chefs de guerre, qu'il soit amoureux de Bellone: non, son
humeur est pacifique; et s'il est général, c'est que ce titre purement
honorifique est donné en Perse, comme en Russie, à tous les hauts
fonctionnaires civils et... même aux militaires.
Outre ses nombreuses fonctions, le général-docteur est chargé de rédiger
le journal d'Ispahan, moniteur du gouverneur de l'Irak. Il doit être
d'autant plus honoré de cette haute preuve de la confiance du prince
Zellè sultan, que le chah lui-même n'a jamais osé livrer à un de ses
serviteurs la direction de l'esprit public, et qu'il s'astreint à écrire
le journal officiel de sa propre main, quitte à abandonner la rédaction
de la gazette littéraire à son premier ministre.
Mirza Taghuy khan aspire, je crois, à joindre à tous ces titres celui de
recteur des Facultés d'Ispahan.
Comment ne pas dire un mot de cette Université, bien qu'il ne nous ait
pas été donné d'apprécier le savoir des étudiants, envoyés en vacances
durant tout l'été?
A l'exemple du roi son auguste père, le chahzaddè fait de louables
efforts en vue d'organiser des écoles et de réagir contre les traditions
cléricales qui donnent à la science théologique la première place dans
l'enseignement. Tout serait au mieux si les élèves de la médressè
n'étaient aussi rares que les maîtres. Les cours de physique, de
mathématiques, d'histoire et de langues étrangères sont professés avec
un égal mérite par un jeune savant livré tout le jour aux rêves
enivrants que procure l'opium. Cet émule de Pic de la Mirandole, j'ai le
regret d'en convenir, a fait son éducation à Paris et à Londres; mais,
au lieu de s'instruire et de chercher à développer son intelligence au
contact des Occidentaux, il s'est empressé, comme bon nombre de Persans
venus en Europe, de greffer sur les vices communs aux Asiatiques nos
plus détestables défauts.
Maître et élèves de l'Université d'Ispahan sont logés dans un ravissant
pavillon situé au milieu de vastes jardins confinant à ceux des
Tcheel-Soutoun. Ce palais d'été, élevé jadis par Fattaly chah, porte le
nom de Hacht-Bechet (Huit-Paradis), parce qu'il contient, outre les
appartements royaux, quatre corps de logis à deux étages, destinés aux
huit favorites du roi.
[Illustration: PAVILLON DES TCHEEL-SOUTOUN.]
Quand on se rend des Tcheel-Soutoun aux Hacht-Bechet, on longe d'abord
un bassin qui s'étend entre deux jardins d'un caractère bien persan. Les
parcs anglais, avec leurs pelouses de gazon égayées par des corbeilles
fleuries ou des bouquets d'arbres; les jardins français du dix-huitième
siècle, avec leurs formes raides et sévères, ne sauraient en donner une
idée; les _bags_ (jardins), semés sous de hauts platanes émondés jusqu'à
la cime, sont de véritables champs couverts de fleurs serrées les unes
auprès des autres, sans aucun souci des couleurs ni des espèces.
L'aspect de ces longs parterres est étrange, et si, en s'en approchant,
on peut leur reprocher un certain désordre, il faut avouer que, vus à
distance et au grand soleil, ils produisent un effet charmant, chaque
fleur paraissant alors plus éclatante que les brillants papillons qui
les caressent de leurs ailes. Au delà du bassin s'élève le pavillon
octogonal des Hacht-Bechet, composé d'une grande salle placée au centre
de l'édifice, de quatre porches et de quatre corps de bâtiments. Il
comprend sur deux hauteurs d'étages les «Huit-Paradis», desservis par
des escaliers spéciaux mis en communication au moyen de galeries jetées
au-dessus des porches.
[Illustration: PAVILLON DES HACHT-BECHET.]
Sur les murs des appartements placés auprès du portique s'étendent deux
grandes compositions, représentant, l'une Fattaly chah entouré de ses
fils, l'autre le même souverain chassant les fauves. Le roi, penché sur
le cou de sa monture, traverse de sa lance la gueule d'une bête féroce,
un lion ou une panthère, je ne saurais le dire. L'artiste, justement
préoccupé de la figure royale, a négligé de préciser les formes de
l'animal.
Les Hacht-Bechet sont démeublés aujourd'hui, les huit favorites ont
disparu, pas un nom n'est resté attaché aux appartements embellis jadis
de leur présence, et l'on chercherait vainement les traces des déesses
qui régnèrent il y a quelque soixante ans dans cette ruche royale.
Étaient-elles majestueuses ou mignonnes, brunes ou blondes, gaies ou
sérieuses? Aucun indice n'est venu me révéler ces secrets; il est à
supposer néanmoins que le père de plus de six cents enfants devait avoir
au nombre de ses épouses des types de beauté très variés.
Je suis fort reconnaissante au général Mirza Taghuy khan de m'avoir
prévenue que je me trouvais dans un collège, car sans cet avertissement
je ne me serais jamais douté de l'affectation actuelle de l'édifice.
Bancs, pupitres, ardoises traditionnelles, chaire de professeur,
bibliothèque, constituent ici un mobilier inutile. Les Iraniens, grands
et petits, calligraphes de profession ou écoliers maladroits, écrivent
en tenant le papier appuyé sur la paume de la main, de telle sorte qu'en
étendant un tapis sur le sol et en mettant dans un coin la perche et les
verges nécessaires pour donner la bastonnade, un local quelconque peut
servir de collège ou de ministère.
Les élèves auraient vraiment bien tort de se plaindre des coups de gaule
dont on les gratifie: ces soins prévoyants endurcissent dès l'enfance la
plante de leurs pieds et les mettent en état de supporter bravement les
infortunes à venir; la première école n'est-elle pas celle de
l'adversité? D'ailleurs, si les professeurs distribuent plus de coups de
bâton que de sages conseils, les collégiens reçoivent en dédommagement,
comme leurs collègues de la capitale, un traitement fort honorable et un
habit neuf tous les ans. Les Persans sont en avance, on le voit, sur les
peuples qui s'enorgueillissent de donner l'instruction gratuite et
obligatoire.
1er septembre.--Hier, à notre retour au couvent, nous avons été prévenus
que le sous-gouverneur nous recevrait le lendemain, deux heures après le
lever du soleil. A peine _l'aurore au voile de safran se dispersait-elle
sur la terre_, que la voix tonitruante du bon Père a retenti sur la
terrasse, où il dort d'habitude auprès de son écuyer Kadchic. Il
s'agissait d'étriller nos montures avec le plus grand soin, afin
d'entrer dignes et solennels au palais du gouverneur et de racheter par
la bonne tenue des cavaliers et de leurs chevaux le misérable état du
harnachement.
Tous ces préparatifs nous ayant mis en retard, nous traversons Djoulfa
au galop et nous nous décidons à passer à gué le Zendèroud, afin de
raccourcir la distance qui nous sépare du palais.
Il y a environ un mètre d'eau dans le fleuve; cependant le courant nous
entraîne à la dérive et me donne un vertige qu'il me serait difficile de
dominer, si je ne tenais les yeux obstinément fixés sur la rive vers
laquelle nos chevaux se dirigent. La berge atteinte, le Père gagne une
allée bordée de palais en ruine, traverse les jardins des Tcheel-Soutoun
et s'arrête enfin devant une porte basse. Après avoir franchi un
vestibule tortueux, nous pénétrons dans une cour plantée d'arbres
fruitiers mêlés à des rosiers et à des vignes disposées en tonnelles.
Le représentant du prince nous reçoit sous un talar fort simple; la
réception sera néanmoins cérémonieuse, si je m'en rapporte à l'élégance
du costume de ce haut dignitaire: koledja de satin violet, abba de poil
de chameau mêlé de fil d'or, kolah de fin astrakan taillé à l'ancienne
mode.
Le sous-gouverneur passe à juste titre pour un des plus charmants
causeurs de la Perse; il parle en savant grammairien le persan de Chiraz
sa patrie, et s'exprime néanmoins avec une simplicité dont je lui sais
le meilleur gré. C'est à la fois un lettré et un érudit.
Nous avons sérieusement étudié l'histoire de la Perse. Notre
interlocuteur ne tarde pas à s'en apercevoir, et l'entretien, prenant
dès lors une allure fort attachante, roule sur les hauts faits de chah
Abbas. Tout le monde connaît les exploits du grand sofi, la manière dont
il échappa au massacre de toute sa famille ordonné par son oncle, chah
Ismaïl; les scrupules de son bourreau, homme pieux qui voulut attendre
la fin du Ramazan avant de le tuer; sa jeunesse passée dans le
Khorassan, son avènement au trône (1585), ses guerres victorieuses
contre les Usbegs et les Turcs, l'extension donnée à l'empire à la suite
de conquêtes qui portèrent les frontières de la Perse jusqu'à
l'Euphrate, ses relations d'amitié avec les Européens installés à sa
cour, l'embellissement d'Ispahan devenue sa capitale et l'une des plus
belles villes du monde, enfin la richesse et la prospérité auxquelles
atteignit sous son règne un royaume qu'il avait disputé à l'étranger et
arraché à la guerre civile. Mais les dernières années de sa vie, passées
au fond de son andéroun, sont restées couvertes d'un voile si épais, que
peu de personnes ont pu le déchirer. L'esprit du roi, hanté par les
folles terreurs qui saisissent dans leur vieillesse les souverains
orientaux quand, arrivés au terme de l'existence, ils se prennent à
redouter l'impatience de leurs héritiers, s'aigrit au point de le rendre
injuste envers ses plus fidèles serviteurs.
Chah Abbas ne se contentait pas de se montrer d'une sévérité sans
exemple pour les grands de la cour; sa famille elle-même n'échappait pas
à sa méfiance et à sa jalousie. Il avait tendrement aimé ses quatre fils
pendant leur jeunesse; mais, le jour où il ne vit plus en eux que des
successeurs, son esprit ombrageux s'émut et il se prit à considérer les
personnes dévouées à ses enfants comme des ennemis personnels pressés de
le voir mourir ou de lui ravir la couronne. Il se détermina à ordonner
la mort de son fils aîné, Suffi Mirza, en voyant les regards des
courtisans se porter avec respect sur l'héritier du trône au moment où
il sortait du palais royal.
Les remords qu'il éprouva après l'exécution de cet ordre barbare
semblèrent, au lieu de le calmer, exciter encore sa fureur. Le second de
ses fils, Khoda Bendeh, était aussi bien doué que Suffi Mirza; ses
vertus ne le préservèrent pas des soupçons paternels. Le prince, informé
inopinément que son terrible père avait fait prendre et tuer sous
prétexte de conspiration un des officiers auxquels il était le plus
affectionné, ne sut maîtriser sa colère et son désespoir, accabla le
chah des plus amers reproches, et, oubliant toute prudence, tira son
épée du fourreau.
Il fut immédiatement désarmé et allait être décapité, quand chah Abbas,
sur la prière de ses petits-enfants, consentit à lui laisser la vie, et
se contenta de lui faire arracher les yeux.
Un profond désespoir s'empara du malheureux Khoda Bendeh; dans l'état
misérable où il était réduit, sa colère et sa haine contre son père
s'accrurent de jour en jour, et toutes ses pensées se concentrèrent sur
un seul projet: tirer vengeance de son bourreau.
Il avait deux enfants: un fils et une fille. La petite Fatime était
adorée de son grand-père, qui ne pouvait se passer d'elle. Seule, comme
David auprès de Saül, elle parvenait à apaiser les fureurs du vieillard
par ses caresses et sa gentillesse.
Khoda Bendeh écoutait avec une joie farouche tout ce qu'on lui disait de
l'affection du roi pour la petite princesse, de l'influence qu'elle
avait su prendre sur lui, et de la tristesse où le plongeait son
éloignement momentané. La vengeance était prête. Un matin, au moment où
l'enfant venait baiser ses paupières d'aveugle, il la saisit et
l'égorgea sous les yeux de sa femme affolée, puis il se précipita sur
son fils accouru au bruit de la lutte et tenta, mais en vain, de lui
faire subir le sort de sa sœur; on parvint à arracher l'enfant, encore
vivant, des mains de son père, et l'on avertit chah Abbas. Les
exclamations de rage et de désespoir du vieux monarque devant le cadavre
de sa petite-fille firent goûter au meurtrier un suprême et sauvage
bonheur; pendant quelques instants il savoura avec avidité son horrible
vengeance et mit fin à son existence en avalant un poison foudroyant.
Oserais-je comparer les fureurs des héros d'Eschyle ou d'Euripide à
celles de Khoda Bendeh? Cependant nous ne sommes point en présence d'une
fable plus ou moins ingénieuse ou d'une histoire légendaire comparable à
celle de la terrible Médée égorgeant ses enfants pour se venger de
l'abandon de Jason; cette tragédie, à laquelle il serait bien difficile
de trouver un plus épouvantable dénouement, n'est pas un récit composé
par des aèdes et transfiguré par des poètes, mais un fait historique,
qui s'est passé il n'y a pas trois siècles dans les appartements voisins
de ceux où nous nous trouvons.
Le sous-gouverneur s'étonne de notre émotion; à son avis, le souverain
est le maître absolu du bien et de la vie de ses sujets; il serait même
prêt à excuser et à approuver, dans une certaine mesure, l'action du
vieux roi qui, maître d'enlever la vie à son fils, se contenta de le
priver de la vue. Il s'arrête néanmoins au milieu de ses souvenirs
historiques et nous propose d'aller visiter le pavillon du
_Çar-Pouchidèh_ (Tête-Couverte), résidence favorite du prince Zellè
sultan lorsqu'il vient dans son gouvernement d'Ispahan.
Cette petite salle, gaie et claire, est bien de nature à faire diversion
aux récits tragiques de notre guide. Toute la décoration repose sur un
ingénieux emploi de miroirs à facettes et présente beaucoup d'analogie
avec celle des Tcheel-Soutoun. Chacun des quatre supports octogones de
la toiture s'appuie sur un groupe de quatre demoiselles court vêtues;
elles-mêmes soutiennent des têtes de lion qui vomissent des jets d'eau
dans une vasque placée au centre de la pièce. Au seul examen de ces
sculptures, on reconnaît que les artistes persans n'ont pas l'habitude
de modeler des figures humaines; ces statues, les seules que j'aie vues
en Perse, ne sont pas dépourvues néanmoins d'une certaine grâce naïve.
Un passage ménagé tout autour du bassin permet d'accéder aux
appartements disposés sur chaque côté de la salle. La pièce la plus
vaste est meublée à l'européenne et munie d'une psyché que le prince
fait habituellement placer devant lui quand il désire suivre des yeux
ses mouvements et juger s'ils sont empreints de la grâce, jointe à la
majesté, qui siéent à un descendant des Kadjars.
[Illustration: PALAIS DU ÇAR-POUCHIDÈH.]
Si Allah s'est montré généreux envers Zellè sultan en lui accordant une
brillante intelligence, il l'a peut-être moins gâté au point de vue des
avantages physiques. A en juger d'après ses nombreux portraits, le fils
du roi est petit et un peu gros; à la suite d'un coup reçu sur l'œil
pendant son enfance, une de ses paupières est restée abaissée, et il
aurait peu sujet, il me semble, de se montrer coquet. Mais un prince, et
surtout un prince oriental, ne court jamais le risque de s'apprécier à
sa juste valeur; d'ailleurs, s'il avait quelque velléité de voir la
vérité toute nue, ses flatteurs aux aguets ne laisseraient point
pénétrer cette impudique personne sans l'avoir auparavant soigneusement
voilée.
Le prince Zellè sultan se croit donc proche parent d'Apollon: aussi bien
le soin de sa personne et de ses costumes est-il une de ses
préoccupations favorites. Il a dans sa garde-robe les uniformes de tous
les souverains de l'Europe, les met à tour de rôle, et disait
dernièrement au représentant de la maison Holtz, en voyant une charmante
photographie du duc de Connaught en uniforme de général anglais:
«Je désire avoir un costume pareil à celui-là.
--Altesse, la couleur rouge signale tous les défauts d'une coupe
défectueuse, et, si vous désirez que cet habit aille tout à fait bien,
il serait utile que je prisse quelques mesures.
--_Lazem nist_ (cela n'est pas nécessaire)», reprend le prince avec
horreur, car, à l'exemple de son auguste père, il n'a jamais toléré
qu'un de ses inférieurs osât lui manquer de respect jusqu'à le toucher;
«prévenez seulement le tailleur que cet uniforme est destiné à un jeune
homme bien fait, dont les formes sont plus majestueuses que celles du
duc de Connaught.»
Le commissionnaire, ayant recommandé à ses correspondants de rêver d'un
tonneau de bière en promenant les ciseaux dans l'étoffe, a eu néanmoins
le regret de voir arriver un habit trop étroit pour son client.
On est heureux de n'avoir à signaler que de si réjouissants travers chez
un prince auquel sa naissance, sa puissance et les traditions locales
auraient pu donner de redoutables défauts.
Derrière le Çar-Pouchidèh s'étend l'andéroun réservé aux concubines de
Zellè sultan, qui ne s'est pas remarié légitimement depuis la mort de sa
première femme, la fille de l'émir nizam. Je n'ai point visité cette
partie du palais, le prince n'étant pas là pour m'y introduire; mais, au
dire des serviteurs, j'ai vu, en compensation, des gens autrement
intéressants que _des femmes, cette vulgaire marchandise humaine_, en la
personne de quatre porcs, gras, luisants et en parfait état de santé.
[Illustration: SULTAN MAÇOUD MIRZA, ZELLÈ SULTAN (L'OMBRE DU ROI), FILS
AÎNÉ DE NASR ED-DIN CHAH, GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L'IRAK, DU FARSISTAN, DU
LORISTAN, DU KHOUSISTAN, ETC.]
Les élèves du chahzaddè sont les seuls spécimens de leur espèce qui
aient jamais franchi les frontières de la Perse, l'entrée du porc,
vivant ou mort, étant sévèrement interdite et jamais la chair de cet
animal n'ayant osé s'étaler ici comme à Constantinople sous forme de
jambon et de saucisse. L'intention du prince, en construisant une
porcherie dans son palais, n'a pas été de faire un essai
d'acclimatation: il a voulu, en se montrant si peu respectueux des
prescriptions du Koran, protester contre des préjugés religieux, et l'on
raconte même que, le jour de la réception du Norouz (nouvel an), alors
que tous les fonctionnaires et le clergé sont forcés de venir présenter
leurs vœux de bonne année au fils du roi, celui-ci a donné l'ordre de
faire passer le cortège dans la cour souillée par les animaux les plus
impurs de la création.
Les prêtres voient avec horreur les tendances de Zellè sultan, mais ils
sont bien obligés de se dire les très humbles serviteurs d'un prince qui
gouverne tout le midi de la Perse et tentera, à la mort de son père, de
former un royaume indépendant dans le sud en laissant provisoirement le
nord à son frère le valyat, quitte à l'en déposséder plus tard, si les
Russes ne se sont pas chargés de ce soin. Zellè sultan est trop
ambitieux et trop courageux pour renoncer à la haute situation qu'il
occupe. De son côté, le valyat, s'il monte sur le trône, cherchera à se
défaire d'un si redoutable vassal. Aussi pense-t-on, sans oser le dire
tout haut, que l'Iran appartiendra à celui des deux frères qui pourra
faire tuer l'autre.
Le chah connaît la haine qui divise les princes depuis leur plus tendre
enfance.
Dès l'âge de douze ans, Zellè sultan gravait, sur une lame de sabre
faite à son intention, cette phrase significative: «C'est avec cette
arme que je tuerai mon frère le valyat». A cette époque le roi
n'accordait pas à son fils aîné la considération due à un prince
intelligent, bon administrateur, et qui seul de tous ses enfants lui
fournit de l'argent, au lieu de lui en demander; il n'admettait pas
surtout que les lois d'hérédité faites en faveur du premier-né d'une
princesse kadjar pussent être violées. En voyant s'élever dans une si
jeune tête de pareilles idées de révolte et d'usurpation, il entra en
fureur et donna l'ordre de crever les yeux du coupable. On obtint la
grâce de Zellè sultan en considération de son jeune âge, et désormais le
prince apprit à cacher soigneusement sa pensée et à ne plus se livrer à
des accès de franchise qui pouvaient lui coûter la vie.
Depuis quelques années, le chah, bien revenu de ses préventions,
dépouille successivement tous ses frères de leurs gouvernements et les
remet entre les mains de son fils aîné. Est-ce la tendresse ou l'intérêt
qui le guide? Allah seul connaît le cœur de Nasr ed-din son serviteur.
En rentrant à Djoulfa, nous avons suivi la grande voie de Tchaar-Bag.
Généralement triste et abandonnée, elle reprend quelque animation vers
le soir, au moment où les caravanes se mettent en marche. Mais que sont
les allées et venues de muletiers et de pauvres diables auprès de la
foule animée et luxueuse qui embellissait cette promenade il y a deux
cents ans! A en juger d'après les détails donnés sur les costumes du
dix-septième siècle par les peintures des Tcheel-Soutoun, on devait voir
se promener, sur les dalles de marbre de l'allée centrale, des seigneurs
vêtus de cachemire, d'étoffes d'or ou de pourpre, et, sur les voies
latérales, courir d'élégants cavaliers luttant de vitesse et de vigueur,
ou faisant exécuter à des étalons somptueusement harnachés des passes
brillantes, sous les yeux des belles khanoums assises dans le balakhanè
construit en tête de la promenade. Je suis entrée, en escaladant les
terrasses de maisons voisines, dans ce célèbre pavillon et j'ai regardé.
Plus de cavaliers, hélas! plus de gentilshommes aux glorieux
ajustements. Quelques piétons s'avancent lentement, affaissés sous le
poids de lourds fardeaux; les platanes gigantesques, mais à la cime
chenue, sont dépouillés de cette verdure qui promet aux arbres une
longue existence; les dalles des trottoirs sont ébranlées, les canaux
desséchés; les bassins, remplis d'une eau croupissante, supportent des
fleurs de marécage; les parterres, sans arbustes ni verdure, ne se
parent même pas de ces grands rosiers sauvages, ornement naturel des
jardins les moins soignés.
Malgré la sauvagerie du tableau je n'ai pas eu à regretter mon ascension
jusqu'aux étages supérieurs du balakhanè. Autour des pièces règnent de
magnifiques lambris de faïence.
Ces peintures, divisées en tableaux distincts, représentent des scènes
d'andéroun traitées avec un incontestable mérite. Vêtues de robes de
brocart, coiffées de turbans ou de diadèmes de pierreries, de jeunes
femmes sont assises dans des jardins et mangent des chirinis (bonbons)
et des fruits. Leurs vêtements sont peints en couleurs vives et
franches, tandis que les figures ne sont guère plus colorées que les
fonds blancs laiteux sur lesquels elles se dessinent. Si l'on considère
la finesse et la forme des traits, qui ne rappellent en rien le type des
belles Iraniennes, il est permis de supposer que les faïenciers se sont
inspirés de modèles chinois. Cette hypothèse est admissible, car à
l'époque du grand sofi la Perse a fabriqué des plats et des vases peints
en bleu sur fond blanc, imitant à s'y tromper les porcelaines du
Céleste-Empire.
Hélas! presque toutes les figures des panneaux du Tchaar-Bag ont été
brisées à coups de marteau. Cette mutilation barbare a sans doute été
faite sous chah Abbas II, prince si dévot qu'au début de son règne on
n'osait écouter que des exhortations pieuses. Sur la fin de son
existence il racheta, j'en conviens, cet excès de zèle par les plus
affreux désordres. Ayant fait tuer sa favorite durant une nuit
d'ivresse, il ordonna, en reprenant possession de lui-même, qu'on
immolât aux mânes de la défunte toutes les bouteilles vides ou pleines
de l'empire: repentir bien méritoire, mais dont ses sujets firent tous
les frais, car, si Abbas II renonça désormais à conserver son vin dans
des récipients de verre, il remplit de ce précieux liquide des amphores
de faïence dont la contenance était double ou triple de celle des
bouteilles brisées.
En descendant du pavillon par des marches de trente-cinq centimètres de
hauteur, le Père, auquel notre séjour au couvent paraît avoir rendu
quelque gaieté, s'arrête tout à coup.
[Illustration: PORTE DE LA MÉDRESSÈ DE LA MÈRE DU ROI. (Voyez p. 256.)]
«Le sous-gouverneur, dit-il, n'est pas le seul à connaître la vie intime
de chah Abbas le Grand. Ce souverain, m'a-t-on conté, se plaisait à
adresser à son bouffon des questions bizarres. «Un homme a commis une
faute très grave: comment peut-il, en voulant se la faire pardonner,
présenter une excuse qui soit pire que la faute commise?» lui
demanda-t-il un jour. Le lendemain, comme le roi montait les degrés
conduisant à l'appartement de ses femmes, le fou s'approcha et le pinça
fortement au mollet.
«--Qu'est-ce à dire? s'écria le roi en courroux.
«--Excusez-moi, Majesté, gémit le coupable, je croyais tenir la jambe de
la favorite.»
On connaît une autre solution du même problème donnée naïvement par le
grand maître des cérémonies de Charles X. Après l'enterrement de son
frère Louis XVIII, le roi se plaignit amèrement du désordre du cortège
funèbre. «Sire, nous ferons mieux la prochaine fois», répondit en
tremblant l'officier incriminé.
3 septembre.--Souvent déjà, tout en longeant le Tchaar-Bag, je suis
passée devant la façade de la médressè de la Mère du Roi, et toujours
j'ai été tentée de visiter cet édifice, merveilleux à en juger d'après
les proportions monumentales de sa porte d'entrée et l'éclat des émaux à
fond bleu turquoise de la coupole et des minarets cachés en partie
derrière un rideau de verdure. Tout ce que j'avais rêvé n'est rien
auprès de la réalité.
La baie ogivale qui constitue l'entrée de la médressè s'élève au centre
d'une façade à deux étages longue de près de cent mètres. Une large
torsade de faïence bleu turquoise, reposant à ses extrémités sur des
bases d'albâtre, dessine tout autour de l'ouverture une brillante
archivolte. La porte en bois de cyprès est couverte de plaques d'argent
ciselées avec art.
Je franchis le seuil et pénètre dans un large vestibule octogone
recouvert d'une coupole; à droite et à gauche sont placés des gradins de
bois, sur lesquels des marchands de comestibles étalent des pêches
magnifiques, des raisins dont les ancêtres sont nés au pays de Chanaan,
du lait aigre, des concombres, des kébabs prêts à rôtir, en un mot les
approvisionnements d'un restaurant bien achalandé.
Ce vestibule, où viennent se pourvoir aux heures des repas maîtres et
élèves, est percé de larges baies: l'une communique avec la porte
extérieure; celles de droite et de gauche s'ouvrent sur deux vestibules
secondaires; la quatrième donne accès dans la cour de la médressè,
ombragée de platanes vigoureux. Il n'est point étonnant que ces arbres
soient, malgré le développement de leurs branches inférieures, plus
fournis à la cime que les platanes du Tchaar-Bag, car la médressè de la
Mère du Roi a été bâtie en 1710 sous le règne de chah sultan Houssein,
près de cent ans après la plantation de la fameuse promenade de chah
Abbas.
Les yeux, éblouis par les reflets des briques émaillées qui scintillent
aux rayons du soleil, ne distinguent à première vue que les grandes
masses du tableau. Au premier plan, les arbres du jardin se
réfléchissent sur les eaux cristallines de longs bassins d'albâtre et
forment de leurs rameaux épais un cadre sombre au milieu duquel se
détachent comme noyés dans une buée lumineuse le dôme et les minarets
revêtus d'une mosaïque de briques émaillées. Le fond bleu turquoise de
la coupole sert de fond à de gracieuses volutes blanches et à des
arabesques jaune clair, serties, suivant le cas, d'un mince filet gros
bleu ou noir. Le revêtement de toutes les parties inférieures du
monument est formé de carreaux de faïence d'un blanc laiteux recouverts
d'entrelacs bleu foncé, donnant aux parties les plus résistantes de la
construction un aspect de solidité en harmonie avec leur rôle dans
l'ensemble du monument.
Les artistes qui ont produit une œuvre aussi admirable ont droit à tout
notre respect; on ne saurait élever à un plus haut degré la décoration
architecturale et profiter plus judicieusement des ressources que la
nature a réparties à l'Orient. Quant à moi, je ne connais pas en Europe
de monument susceptible de produire une impression analogue à celle que
l'on éprouve en présence de la médressè de la Mère du Roi.
Les élèves ne sont pas nombreux en cette saison. N'étaient les marchands
installés sous le vestibule et quelques prêtres occupés à fumer le
kalyan avec une gravité toute sacerdotale, on pourrait croire la
médressè presque aussi déserte que le caravansérail de la Mère du Roi et
le bazar contigus. Nous ne serons guère gênés aujourd'hui pour faire
tout à notre aise nos relevés et nos photographies.
[Illustration: LA MÉDRESSÈ DE LA MÈRE DU ROI.]
Pendant que nous opérons, le P. Pascal va rendre visite aux professeurs
de l'école; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet
d'entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques
adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. La dispute
devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent
leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres
musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en
général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au
milieu de nos sociétés civilisées d'inévitables conflits; plusieurs fois
déjà j'ai eu l'occasion de constater cette modération des chiites dans
des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de
bruyants éclats: chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son
interlocuteur, parfois avec une grande justesse d'arguments, et toujours
avec une parfaite tranquillité d'esprit et de gestes.
[Illustration: DERVICHE ET ÉTUDIANTS.]
Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un
honnête derviche aux cheveux incultes, que j'ai aperçu tantôt assis sur
une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante
voleurs des _Mille et une nuits_. Le disciple d'Hafiz est descendu de
son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale.
«Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m'assure un jeune
théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les
Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n'était ni gras ni fortuné
quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des
rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de
feutre; des _loutis_ (pillards) passant auprès de lui et le voyant
endormi lui volèrent sa coiffure. A son réveil l'infortuné chercha
vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au
cimetière, s'assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura
depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil.
«--Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre? lui dit un de ses
camarades.
--J'attends mon voleur; il viendra ici, puisque tout le monde y vient,
et ce jour-là je reprendrai mon bien.»
Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l'heure n'était
venue de déjeuner.
Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de
faire honneur à la cuisine persane sous peine d'humilier nos hôtes, nous
fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne
point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au
caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le
comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du
quartier commerçant. Je n'ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à
Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces
merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout
l'Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en
cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en
argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les
éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables
musées; musée, c'est le mot, car il faut se contenter d'admirer et ne
pas songer à acheter ces œuvres d'art, les marchands, jaloux et
orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la
valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.
Le rôle de ces objets n'est pas d'ailleurs purement décoratif: ils sont
tous garnis d'énormes bouquets de roses blanches ou jaunes, de jacinthes
et de jasmins, dont le parfum pénétrant vient heureusement corriger les
odeurs qui se dégagent de la foule.
Dans cette saison, l'aspect du bazar aux comestibles est
particulièrement ravissant. De tous côtés s'empilent des montagnes de
pêches vermeilles, des pyramides de limons doux, de melons et de
concombres; des pastèques pourfendues par la moitié montrent aux
passants altérés leur chair rouge gonflée d'une eau délicieuse, tandis
que roulent pêle-mêle sur le sol des raisins et des aubergines monstres;
en concurrence avec ces boutiques se présentent les étalages des
épiciers, pharmaciens, droguistes, où miroitent, sous les rayons
lumineux tombés du haut des toitures en forme de coupoles, des bocaux de
cristal contenant toute une collection de sel de fer, de cuivre, de
manganèse, et de longs vases de verre remplis de piment, de safran ou
d'autres épices, condiments obligés de certains mets persans.
Le caravansérail arménien, dans lequel se trouvent les bureaux de Kodja
Youssouf, est entouré d'une série de chambres profondes, fermées par des
volets en mosaïque de bois. Au milieu du jour toutes ces portes sont
soigneusement cadenassées, car les riches négociants se contentent de
passer quelques heures à leur comptoir, à l'inverse des petits marchands
du bazar, dont la boutique reste toujours ouverte.
Le Père frappe; des serviteurs se présentent et nous introduisent dans
une salle voûtée; l'air de la pièce a conservé une bienfaisante
fraîcheur. Nos domestiques apportent d'une rôtisserie voisine de
délicieux kébabs emmaillotés dans une couche de pain, et des fruits
confits dans du sirop aigre. Ces hors-d'œuvre, désignés sous le nom de
_torchis_ (aigreur), sont des aubergines de la grosseur d'une figue de
vigne, des prunes de la taille d'une olive, ou des noix à peine formées.
Les Persans mangent à tous les repas ces mets excitants, très agréables
pendant les fortes chaleurs.
Après le déjeuner, Kodja Youssouf profite de notre présence à Ispahan
pour faire défiler devant nous les plus habiles forgerons ispahaniens;
ils portent avec eux des canards, des chameaux, des ânes, des boucliers
et des aiguières en acier, façonnés au marteau et rehaussés de minces
filets d'or ou de platine incrustés dans le dur métal.
Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de
tapis. L'un d'eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses
marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées.
J'accepte son offre avec d'autant plus d'empressement qu'il est marié,
prétendent les matrones d'Ispahan, à l'une des plus jolies femmes de la
ville.
L'entrée de l'andéroun sera difficile à forcer, et j'aurai bien du mal à
me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun
des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être
agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus
aimables.
«Votre esclave a vu du premier coup d'œil que ce jeune homme est le fils
de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent
trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l'on n'en soit point
frappé.»
Les Persans, sans oser se l'avouer, ont si peu de confiance dans la
vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père
et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand
plaisir.
Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s'est
confondu en remerciements.
[Illustration: CARAVANSÉRAIL ARMÉNIEN.]
[Illustration: PANORAMA DE DJOULFA. (Voyez p. 264.)]