Les premières étapes.--Abaissement de la température.--Les
_kanots_.--Constitution géologique de la Perse.--Un derviche récitant
des poésies héroïques.--Le pont de Tauris.--Misère dans les
faubourgs.--Arrivée au consulat de France.--Visite au gouverneur.--Le
_biroun_ persan.
12 avril.--Hier, en arrivant à l'étape, je suis tombée comme une masse
inerte sur un tapis étendu à la hâte dans une chambre de caravansérail.
Depuis longtemps je n'étais montée à cheval, et ces dix heures de marche
au pas m'avaient fatiguée au point de m'enlever presque conscience de
moi-même. L'odeur du pilau, le kébab lui-même m'ont laissée insensible.
Marcel ne s'est guère mieux comporté que moi.
Ce matin notre état est moins pitoyable, l'appétit a repris ses droits,
et, tous deux, nous dévorons, en essayant de nous réchauffer au coin
d'un maigre feu, les reliefs échappés à la voracité des serviteurs. Nous
nous sommes élevés de plus de cinq cents mètres depuis notre départ de
Djoulfa; le printemps n'a pas atteint ces hauts plateaux. Le ciel, en
harmonie avec le paysage, roule des nuages plombés de couleur bien
inquiétante pour des cavaliers. Il faut partir quand même; nous en avons
vu bien d'autres au Caucase!
La neige, poussée par un violent vent d'est, fouette notre visage et
nous couvre de ses flocons serrés. A la première éclaircie j'aperçois
dans la vallée une gigantesque taupinière partant de la base de la
montagne que nous venons de gravir et descendant dans la plaine. J'avais
été déjà fort intriguée en quittant Djoulfa par de profondes excavations
circulaires rencontrées deçà et delà le long du chemin. J'aurais bien
demandé des explications aux tcharvadars, mais depuis Marande nous
étions en délicatesse. En approchant de Tauris, l'espoir du prochain
bakchich engage les muletiers à nous faire des avances, et l'un d'eux,
désireux de rentrer en grâce, vient m'offrir son manteau de peau de
mouton, excellent, assure-t-il, contre le froid et la neige. Je refuse
les fourrures, mais je profite de la démarche pour satisfaire ma
curiosité.
Les hauts plateaux de la Perse, naturellement secs et arides, ne
seraient propres à aucune culture si les habitants n'allaient chercher
dans le voisinage des chaînes de montagnes des eaux souterraines, et ne
les amenaient au niveau du sol au moyen de longues galeries creusées en
tunnel. Ces conduits, nommés _kanots_, ne sont ni maçonnés ni blindés;
leur pente est ménagée avec le plus grand soin, et cependant leur
longueur atteint souvent de trente à quarante kilomètres, et leur
profondeur à l'origine plus de cent mètres.
La prospérité, la vie même de la Perse dépend du nombre et du bon
entretien des galeries souterraines. La construction d'un nouveau kanot
assure la fertilité des terres irrigables, au centre desquelles s'élève
aussitôt un village. L'oblitération d'un conduit entraîne au contraire
l'abandon immédiat des plaines desséchées. Aussi les Persans, quoique
nonchalants et portés à laisser périr faute d'entretien les travaux
d'utilité publique, apportent-ils un soin extrême à conserver leurs
kanots en bon état.
Pour faciliter la construction et le curage des aqueducs, on les met en
communication avec le sol au moyen de puits verticaux distants les uns
des autres de vingt à trente mètres. Les terres d'extraction accumulées
autour de l'orifice forment ces longues files de tumulus coniques dont
je n'avais pu comprendre la destination.
On s'explique, en étudiant la constitution géologique du sol, la
nécessité de ces immenses travaux.
La Perse est comprise entre les deux hautes chaînes de montagnes
l'Indo-Kouch et les monts Zagros; un déluge venu du nord a comblé
l'immense bassin limité par les deux soulèvements et formé une vallée
étagée en gradins depuis le golfe Persique jusqu'aux plaines centrales.
Les terres entraînées avec les eaux ont seulement laissé à découvert des
sommets ou des lignes de crêtes se dégageant des alluvions tout comme un
rocher émerge au-dessus de la mer: de sorte que l'on passe sans
transition de plaines s'étendant jusqu'au désert au cœur des montagnes.
Les flancs inclinés et les cimes déchirées, incapables de retenir des
terres végétales et par conséquent aussi de porter des arbres ou même
des mousses, laissent écouler les eaux pluviales qui filtrent en
totalité entre le rocher et le sol pour aller s'emmagasiner dans de
profondes vallées souterraines, immenses réservoirs étendus au-dessous
de la Perse. Le grand massif de l'Ararat lui-même, malgré ses immenses
glaciers, ne donne naissance à aucune rivière.
Ce sont ces nappes d'eaux sous-jacentes que les premiers habitants du
pays furent forcés de capter quand ils voulurent fertiliser leur
nouvelle patrie. Strabon fait remonter la date de la construction des
premiers kanots au règne fabuleux de Sémiramis. D'après Polybe, Ecbatane
était alimentée par des galeries souterraines si longues et si antiques,
que les Perses eux-mêmes en avaient oublié l'origine. Ces conduits,
d'après les auteurs anciens, avaient été exécutés sur l'ordre des
fondateurs de la dynastie médique, qui donnèrent pendant cinq
générations les produits des terres irriguées aux ouvriers employés à
creuser les galeries. Leur tracé était naturellement inconnu des
étrangers, et cette ignorance faillit être fatale à l'armée d'Antiochus
lancée à la poursuite d'Arsace.
Aujourd'hui les kanots sont généralement des propriétés particulières
affermées à des prix très élevés; certains d'entre eux, dans le
voisinage de Téhéran, valent de deux à trois millions et rapportent
jusqu'à quatre cent mille francs de revenu brut. On estime l'eau fournie
d'après une mesure appelée «pierre», équivalant au volume de liquide
suffisant pour faire tourner la meule d'un moulin. La pierre d'eau donne
un débit de quinze à vingt litres par seconde.
Le vent, qui n'a cessé de souffler en tempête depuis notre départ de
Sofia, dissipe enfin les nuages; l'horizon s'éclaircit peu à peu, et les
rayons d'un pâle soleil promènent sur la plaine des taches brillantes.
Tout à coup des minarets percent la brume, les faïences bleues des
coupoles s'illuminent, et Tauris apparaît à nos yeux surpris, se
déroulant magnifique le long d'une rivière qui lui sert sur plus de
trois lieues de défense naturelle. Poussée par le froid, la caravane a
marché bien meilleur pas que je ne l'avais espéré. Déjà nous apercevons
le pont jeté sur l'Adjisou et les premières maisons du faubourg, quand
nos gens s'arrêtent, déchargent un mulet, jettent de petits tapis à
terre, et, après s'être orientés vers la Mecque, commencent leur prière.
Cet accès de religiosité est d'autant moins compréhensible que ces
honnêtes musulmans ont apporté jusqu'à présent une médiocre régularité
dans leurs exercices de piété.
Je descends de cheval et regarde patiemment voler les corneilles et les
geais bleus. Bientôt je comprends la véritable cause de l'arrêt de la
caravane. A l'entrée du pont, au milieu de quelques rares auditeurs, un
derviche, brandissant une hache, raconte les exploits de Roustem.
Le drôle a grand air et belle tournure; ses gestes sont majestueux, et
sa pantomime est si expressive qu'on peut suivre le développement de
l'épopée sans comprendre le patois turc dans lequel il s'exprime.
Les citadins ne prêtent guère l'oreille à ces spectacles vulgaires, mais
les paysans se délectent au récit des combats du héros contre les dives
et les enchanteurs. Les tcharvadars se lèvent enfin et nous invitent à
remonter au plus vite à cheval.
Nous franchissons la rivière sur un pont de briques d'une longueur de
cent soixante mètres environ, formant en plan une ligne brisée. La
largeur du tablier entre les parapets est de cinq mètres. De grosses
pierres usées par les pieds des chevaux forment une chaussée à peu près
impraticable; aussi bien, quand les eaux sont basses, les voyageurs
aiment-ils mieux traverser à gué que de s'aventurer sur le pont. On peut
constater alors la singulière construction des avant-becs, tous bâtis
fort économiquement avec des pierres tombales chargées d'inscriptions.
Au delà du fleuve commence une longue avenue bordée de jardins
fruitiers, dont les singulières portes méritent d'être décrites; elles
sont faites d'une épaisse dalle de pierre qui tourne sans effort dans
deux crapaudines creusées sur les faces horizontales du seuil et des
linteaux; les serrures, tout aussi bizarres, se composent d'un mécanisme
auquel on atteint à travers un large trou pratiqué dans la pierre: on
manœuvre le pêne avec une clef de bois longue au moins de quarante
centimètres. Ces fermetures primitives, d'une solidité à toute épreuve,
seraient parfaites s'il ne fallait s'armer, avant de les ouvrir, d'une
patience tout orientale. Le propriétaire d'un jardin passe toujours un
gros quart d'heure à tourner sa clef dans tous les sens avant de faire
mouvoir le pêne, et, quand il a hâte de pénétrer chez lui, il en est
réduit le plus souvent à escalader les murs de clôture.
De nombreuses caravanes se croisent à l'entrée de Tauris, dont les
faubourgs semblent être le lieu d'élection des mendiants de toute la
ville. Routes et carrefours soutiendraient une honorable comparaison
avec la cour des Miracles. Des malheureux hâves et décharnés, des
vieillards décrépits, gisent le long du chemin. L'instinct de la
conservation ne persiste que chez de pauvres enfants, ils implorent à
grands cris notre pitié, et, saisissant avec désespoir la bride de nos
chevaux, espèrent ralentir notre marche et obtenir une aumône. Le
spectacle est navrant, et, quand j'ai épuisé ma monnaie, je suis obligée
de presser le pas afin d'échapper à la vue et au contact de ces cadavres
vivants.
Cette désolante impression m'aurait longtemps poursuivie si mon regard
n'eût été attiré par le drapeau de la France flottant au sommet du mât
consulaire. En revoyant ces trois couleurs, emblème de la patrie,
j'oublie un instant les misères qui m'environnent, pour reporter mon
esprit vers le pays perdu. Absorbée dans mes pensées, je parcours sans
le voir un dédale inextricable de rues étroites et tortueuses, et
j'atteins enfin, après une heure de voyage dans ce labyrinthe,
l'Arménistan ou quartier chrétien de la ville, au centre duquel se
trouve le consulat, gardé par une troupe nombreuse de soldats
déguenillés.
Les intérêts de nos nationaux sont confiés à M. Bernay, consul d'une
remarquable intelligence. Il habite la Perse depuis plusieurs années,
parle avec facilité la langue du pays et connaît les replis les plus
intimes du caractère persan. Ses instances pressantes nous décident à
accepter un petit appartement situé à l'entrée de l'hôtel.
[Illustration: M. BERNAY.]
De vrais lits sont dressés, les bagages mis en ordre, les muletiers
réglés; des chaises, des tables, des cuvettes garnissent nos chambres;
nous allons pendant quelques jours encore vivre à l'européenne.
14 avril.--Tauris est, après Téhéran, la ville la plus peuplée de Perse.
Son diamètre ne mesure pas moins de douze kilomètres, et comme étendue
elle ne le cède qu'à Ispahan. Elle fut fondée, d'après Hamdoulla
Kaswini, en 791, par la sultane Zobeïde, femme du khalife Haroun
al-Raschid, en souvenir d'un médecin qui l'avait guérie d'une maladie
grave.
Au dixième siècle, Soliman en fit le siège, et, la trouvant belle,
racheta à ses soldats le droit aux trois jours de pillage auxquels
étaient condamnées toutes les villes prises d'assaut.
Depuis cette époque, la capitale de l'Azerbeïdjan appartint tour à tour
aux Abbassides, aux Bouïdes, aux Seljoucides, aux Turcs et aux Russes.
Elle fut enfin restituée à la Perse en 1828 à la conclusion du traité de
Turkmenchaï. Les tremblements de terre, très fréquents dans le voisinage
du massif de l'Ararat, l'ont durement éprouvée. En 1721 elle perdit
soixante-dix mille habitants, et en 1780 environ quarante mille. En 1831
elle fut décimée par le choléra; enfin, l'invasion kurde a amené au
cours de ces dernières années une famine telle, qu'au printemps la
population pauvre de la ville sortait par bandes et se répandait dans la
campagne, où elle mangeait le blé encore vert et disputait aux troupeaux
les premières luzernes.
Le gouvernement de l'Azerbeïdjan, dont Tauris est la capitale,
appartient de droit au prince héritier. Le dauphin de Perse n'est pas
toujours le fils aîné du chah, les droits au trône étant exclusivement
réservés aux garçons issus de princesses choisies dans la tribu Kadjar,
afin que, suivant les traditions tartares, les enfants de grande famille
ne soient pas supérieurs en naissance à leurs oncles maternels. Le cas
se présente actuellement à la cour de Téhéran. L'aîné des fils de Nasr
ed-din ayant pour mère une femme de basse condition, il ne peut, à moins
que la nation n'abroge en sa faveur les lois de l'hérédité, aspirer à la
couronne, bien que son intelligence et son habileté administrative le
rendent plus apte que son frère cadet à gouverner un État agrandi et
pacifié par ses soins et ses talents.
Le valyat (héritier du trône) est le second fils du roi. Son précepteur,
Mirza Nizam, brillant élève de l'école Polytechnique, a dirigé avec
intelligence les études et l'éducation de son pupille. A la suite de
plaintes adressées au chah par le clergé de Tauris au sujet de vêtements
de coupe européenne portés par le prince, contrairement à certaines
prescriptions du Koran, Mirza Nizam a été mis en disgrâce.
Le précepteur, qui apprenait à son élève l'histoire de Louis XIV, du
Grand Frédéric et de Napoléon Ier, a été tout d'abord condamné à périr,
en punition de sa soi-disant impiété. Gracié sur la prière du valyat, il
a été envoyé en exil aux environs de Kachan. Après le départ de Mirza
Nizam, l'héritier du trône, bon, mais faible de caractère, est tombé
entre les mains du parti religieux, fanatique et arriéré, et a été
abandonné sans défense à l'influence des mollahs et de sa mère,
véritable sectaire musulmane. Cette fâcheuse révolution de palais a
porté des fruits hâtifs: le prince a perdu toute autorité, et ses
serviteurs en sont venus à lui voler même ses repas. C'est, prétend-on,
à la suite de larcins de ce genre qu'il s'est permis, sans prendre
conseil de son entourage, de faire bâtonner le préfet de police.
«L'estomac est la source de la joie; si son état est satisfaisant, il
n'existe point d'affliction», dit un célèbre poète persan. Le chef de la
sûreté avait oublié ses classiques.
Prévenu de la situation faite à son fils et du désordre qui régnait dans
la province, le chah a rappelé le valyat à Téhéran, où il vit très
retiré, entouré de prêtres et de religieux. Puis, afin de purger la
province de l'Azerbeïdjan des brigands et des voleurs, le roi a chargé
son oncle de rétablir l'ordre dans l'administration et sur les grands
chemins. Ce fonctionnaire, à peine arrivé depuis trois semaines, a fait
administrer la bastonnade sans relâche; des mains et des têtes ont été
coupées; grâce à l'énergie du prince, le calme, comme l'assuraient nos
tcharvadars, renaît dans le pays, naguère encore dangereux à parcourir,
et dans la ville elle-même, où de multiples assassinats étaient commis
toutes les nuits.
Nous allons faire bientôt la connaissance de ce sévère justicier, car,
avant de visiter la ville, il est de bon goût de nous présenter chez le
gouverneur de la province, spécialement chargé de protéger les
étrangers.
Le consul, fort au courant des règles du cérémonial, a fait prévenir Son
Excellence de notre présence à Tauris, et a demandé, selon l'usage
persan, le jour et l'heure auxquels il pourra se rendre au palais avec
mon mari. L'habitude d'offrir une collation en rapport avec la qualité
des visiteurs entraîne chez les musulmans cette complication des
relations sociales adoptée aussi par les Européens, tenus de rendre
strictement les politesses reçues.
Le gouverneur ayant consulté son devin ordinaire, le calendrier officiel
des jours fastes et néfastes, a fait répondre avec une extrême politesse
à la demande du consul.
En conséquence, après le déjeuner, M. Bernay et Marcel, personnages trop
importants pour sortir à pied, se sont dirigés à cheval vers le palais,
précédés d'une nombreuse escorte de soldats armés de fusils et de
domestiques chargés de préparer à coups de bâton le passage du cortège à
travers les rues étroites du bazar.
Le _hakem_ (gouverneur) a été fort aimable; une collation, composée de
pâtisseries douceâtres, a précédé le café et le thé, servis par de
nombreux serviteurs; puis les kalyans ont circulé de main en main,
offerts d'abord au gouverneur et à son entourage, et livrés ensuite à la
foule qui grouillait aux portes et aux fenêtres du _talar_ (salon) afin
de jouir du spectacle gratuit de la réception.
Chez les grands fonctionnaires, le _biroun_ ou appartement des hommes
étant tout à fait distinct de l'_andéroun_, réservé aux femmes, cette
partie extérieure de l'habitation peut être sans inconvénient ouverte à
tout venant. Le plus pauvre hère entre dans le palais d'un gouverneur de
province sans timidité ni fausse honte, pénètre dans le vestibule, salue
l'assistance, s'accroupit sur les talons après avoir ramené les pans de
sa robe sur ses genoux, joint les mains, se tait ou cause s'il en trouve
l'occasion, accepte le thé si on le lui offre, et, quand il se retire,
nul ne pense à l'interroger. En raison de cet usage, la foule afflue
toujours dans les cours, certaine de prendre sa part des distractions
gratuites et variées que lui procure la vie du palais. Tantôt ce sont
les dernières bouffées d'un kalyan que le plus pauvre gamin est admis au
bonheur d'aspirer, ou bien c'est une tasse de café volée au détour d'une
porte. C'est encore la bastonnade qu'on voit administrer au voleur
maladroit pris la veille au bazar, ou au général chargé de passer la
prochaine revue. Les jours de _grandes fonctions_, comme disent les
Espagnols, on distribue les présents du _Norouz_ (nouvel an), on reçoit
un noble Farangui, on prive d'un nez ou d'une oreille quelque bandit
pris les armes à la main. La vue d'un supplice est une fête pour un
Oriental. Ne crions pas à la barbarie: la Perse est aujourd'hui plus
civilisée que l'Espagne du dix-huitième siècle offrant en spectacle à la
foule, aux jours de réjouissance, un bel autodafé où brûlaient par
douzaines juifs et mécréants.
La coutume commune à tous les grands personnages de s'entourer d'une
foule nombreuse comparable à la clientèle romaine les rend d'un abord
facile. Il n'est besoin d'aucune formalité pour s'approcher des
gouverneurs, des ministres. Le roi lui-même est aisément accessible, et
on peut lui demander justice ou protection, lui faire sa cour en toute
occasion, admirer la sagesse de ses paroles, l'élégance de ses discours,
suivant en cela le précepte de Saadi, qui pourrait servir de préface au
manuel du parfait courtisan: Chercher un avis contraire à celui du
sultan, c'est se laver les mains avec son propre sang. S'il dit en plein
jour: «Ceci est la nuit», il faut répondre: «Voici la lune et les
Pléiades».
Cette facilité de voir de près et de causer sans crainte avec des hommes
élevés par leur intelligence ou la faveur royale au-dessus du vulgaire
contribue à donner aux gens du peuple une aisance de manières et une
forme polie dans le langage, qui les rend, à ce point de vue, très
supérieurs aux hommes des classes inférieures de nos pays. Grâce à cette
bonne éducation, les Persans sont de relations agréables et d'un
commerce facile jusqu'à ce qu'une occasion se présente de traiter avec
eux quelque affaire d'intérêt. Alors se révèlent subitement leur
instinct d'intrigue, leur âpreté au gain, et se refroidissent en même
temps les bons sentiments que leur esprit et leur amabilité inspirent
tout d'abord.
Ce raffinement de politesse rend les formes de la langue persane
«élégante» très difficiles à apprendre. Marcel commence à se faire
comprendre, mais il s'exprime comme un grossier personnage; en outre,
son accent est détestable. Il va prendre quelques leçons avec le mirza
du consulat, un vrai lettré, afin de corriger ou tout au moins
d'améliorer la prononciation des mots les plus usuels.
[Illustration: TASSE A CAFÉ PERSANE.]
[Illustration: LES JARDINS PRÈS DE TAURIS. (Voyez p. 55.)]