L'Azerbeïdjan.--La douane de Djoulfa.--Le télégraphe anglais.--Les
Kurdes.--Les bagages d'un voyageur persan.--Marande.--Un vieux mendiant
kurde.--Intérieur persan.--Un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
caravansérails de chah Abbas.--Le préfet de police de Tauris.--Les
souhaits d'un derviche.--Arrivée à Sofia.
4 avril.--La réparation de la voiture brisée au passage de la rivière a
nécessité deux jours. Grâce à l'habileté combinée des forgerons russes
et persans, nous avons enfin gagné Djoulfa, pauvre village bâti sur les
bords de l'Araxe, qui forme la frontière de la Russie et de la Perse.
L'Araxe, le fleuve le plus renommé de l'ancienne Médie, prend sa source
dans les montagnes situées entre Kars et Erzéroum; il traverse l'Arménie
à la latitude de l'Ararat et tombe dans la mer Caspienne après s'être
réuni au Kour. Je parcours ses rives et l'ancien cimetière de Djoulfa,
puis je rentre à la maison de poste, où m'attend un délicieux pilau
accompagné d'une volaille et arrosé de lait aigre. Après le repas, nous
traversons le fleuve sur un bac et nous nous dirigeons vers la demeure
du percepteur de la douane, afin de remettre à ce fonctionnaire une
lettre de recommandation donnée par le consul de Perse à Tiflis. De
nombreux serviteurs fument ou dorment devant la porte; l'un d'eux prend
le pli et nous invite à nous asseoir sur un banc de terre adossé au mur
extérieur. Il revient au bout d'un quart d'heure: «L'aga repose, dit-il,
et vous recevra à son réveil.»
L'habitation de l'agent persan est construite sur une place sablonneuse
autour de laquelle s'entassent en grand nombre les ballots apportés par
les caravanes; les marchandises séjournent dans la cour jusqu'à ce que
les droits de douane aient été acquittés. Derrière cet amoncellement de
colis j'aperçois une maison entourée d'une enceinte de terre et
surmontée de fils télégraphiques. C'est la station de la ligne anglaise
qui relie les Indes à la métropole, passe à travers la Prusse, la
Russie, la Perse, et se termine par le câble sous-marin dont la tête est
à Bender-Bouchyr, dans le golfe Persique. Les fils, fixés sur des
poteaux de fonte semblables à ceux que nous avons déjà rencontrés dans
le Caucase, paraissent soigneusement établis.
Le directeur du bureau anglais de Djoulfa, un Russe, M. Ovnatamof, est
la providence qui va nous permettre d'entrer en Perse. Il parle bien le
français et se met à notre disposition avec la plus extrême
complaisance. Après avoir changé nos _pauls_ russes en monnaie d'argent,
il loue les chevaux de transport, engage des serviteurs, fait accepter
aux muletiers, en payement du premier acompte, les pièces qu'on vient de
nous remettre, et, comme recommandation dernière, engage Marcel à
résister aux instances dont les tcharvadars ne manqueront pas de
l'assaillir afin d'obtenir en route quelques _tomans_: la moindre
complaisance à ce sujet pourrait nous exposer à être abandonnés avant
d'arriver à Tauris.
M. Ovnatamof me donne aussi des renseignements sur la vie que je vais
mener désormais. J'ai eu tort de me plaindre des maisons de poste russes
et de leurs lits de bois; je dois renoncer à ce dernier confortable.
«Vous trouverez comme abri, me dit-il, des caravansérails ouverts à tous
les vents; le sol nu vous servira de matelas, la selle de votre monture
d'oreiller; vous n'aurez même pas la ressource de coucher sur la paille:
il n'en reste plus pour les chevaux, obligés de se nourrir depuis un
mois des herbes vertes qui commencent à couvrir la terre.»
Au moment où tous les préparatifs sont terminés et le départ fixé au
lendemain, la porte s'ouvre; l'agent persan, accompagné de tous ses
serviteurs, entre avec gravité et, la main placée sur le cœur, nous fait
ses offres de service. Je suis polie, et, prenant aussitôt la même pose:
«Votre Excellence a-t-elle bien dormi?» Il hésite un instant,
interrogeant mon regard afin de savoir si je me moque de lui; puis,
reprenant son aplomb, il se met de nouveau à notre disposition. Voilà
mon début avec les fonctionnaires de l'Iran. Ce lourd personnage n'a pas
d'ailleurs la portée que je lui ai généreusement prêtée tout d'abord: il
perçoit à la fois les revenus de la douane et achète au gouverneur de
l'Azerbeïdjan la faveur d'exploiter le bac de Djoulfa.
A tous les degrés de la hiérarchie, les emplois se donnent au plus
offrant dans le royaume du roi des rois. Le bac est affermé quarante
mille francs, mais le concessionnaire est libre de percevoir les droits
de péage à son gré et sans aucun contrôle. Comme de son côté le
gouverneur de l'Azerbeïdjan reçoit à titre de traitement les revenus de
la douane, il laisse pressurer les contribuables, afin d'élever au
maximum le rendement du fermage. Aussi, avant d'obtenir de lui le poste
de Djoulfa, faut-il avancer une somme plus forte qu'aucun autre
prétendant, et présenter en garantie une solide réputation de
friponnerie, nécessaire pour exercer convenablement ces délicates
fonctions.
7 avril.--Me voici au terme de la première étape de caravane. Elle a
duré huit heures. Le plaisir de me retrouver à cheval et le bonheur
d'être débarrassée de cette affreuse diligence russe, toujours prête à
verser, me font oublier toute fatigue.
En quittant les bords de l'Araxe, les guides ont fait un long détour,
dans l'unique dessein d'aller dans un village changer les vigoureuses
bêtes de charge louées par M. Ovnatamof contre de mauvaises rosses
incapables de mettre un pied devant l'autre; la substitution a été
habilement faite, et les bons chevaux sont retournés à Djoulfa.
Nous avons marché cinq heures dans un sauvage défilé de montagne, auquel
a succédé une plaine coupée de hautes collines dont les teintes varient
depuis le vert céladon, bien qu'aucune végétation ne se développe sur
ces mamelons pierreux, jusqu'au rouge le plus intense. A la tombée de la
nuit, nos guides se sont demandé s'ils attendraient le jour dans un
campement kurde établi sur la droite, ou s'il valait mieux se diriger
vers un village situé au pied de la montagne.
Pendant ces pourparlers, les nomades, accourus sur la route, nous ont
regardés avec un air trop peu engageant pour nous encourager à leur
demander l'hospitalité; la caravane a continué sa marche, et, quittant
bientôt le sentier battu, s'est lancée à travers champs dans la
direction du village.
Comment l'avons-nous atteint avec une nuit sans lune et sans étoiles? Je
ne saurais le dire.
Le caravansérail est composé d'une cour assez spacieuse, clôturée par un
mur de pisé autour duquel sont construites une série de loges voûtées
recouvertes en terrasses. Chacun de ces arceaux est attribué à un
voyageur: dès son arrivée il y dépose ses bagages et ses
approvisionnements; seulement, comme le mois de mars est froid dans ce
pays montagneux, les muletiers abandonnent des campements trop aérés et
se retirent dans les écuries, où les chevaux entretiennent une douce
chaleur.
Le gardien nous offre comme domicile une petite pièce humide, sans
fenêtre, dont la porte est fermée par une ficelle en guise de serrure;
cet honneur ne me touche guère et je réclame au contraire la faveur de
partager l'écurie avec les rares voyageurs arrivés avant nous. La place
ne manque pas, car les Persans, redoutant par-dessus tout les morsures
de l'hiver, ne se mettent pas volontiers en route par cette saison
rigoureuse. Le froid n'est pas le seul motif qui ralentisse le mouvement
des caravanes: l'année dernière, l'invasion des Kurdes a été
désastreuse; des hordes sauvages ont pillé les villages frontières,
massacré leurs habitants et répandu la terreur dans toute la province.
Il n'a pas été possible aux paysans échappés à ce désastre de cultiver
la terre; poussés par la famine, ils infestent les chemins et
dépouillent les caravanes trop faibles pour se défendre.
En traversant un défilé sauvage, nous avons été rejoints par cinq ou six
Persans bien montés; au lieu de prendre les devants, ces cavaliers ont
suivi nos pas, nous laissant toujours l'honneur de marcher en tête du
convoi: ce soir je les entends se féliciter d'avoir fait l'étape avec de
braves Faranguis, rarement attaqués par les voleurs, qui connaissent la
portée des armes européennes et savent que les Occidentaux ne se
laissent jamais dévaliser sans se défendre.
Je me considère avec orgueil. Se peut-il qu'un gamin de ma taille et de
ma tournure épouvante les Kurdes, ces farouches nomades? Cette pensée
m'égaye et me tranquillise tout à la fois.
Après avoir rassuré nos compagnons de route et leur avoir promis notre
vaillante protection, chacun de nous se met à déballer ses bagages. En
admirant le matériel de nos compagnons si confortable et si bien
approprié au voyage en caravane, je puis apprécier tout ce qui va nous
manquer jusqu'à notre arrivée à Tauris, la première ville où nous
trouverons à monter notre ménage.
Dans de grandes _mafrechs_, sacoches confectionnées avec des tapis et
fermées par des courroies de cuir, se trouvent les _lahafs_, épais
couvre-pieds de cotonnade fortement ouatés. Quand on veut s'en servir,
il suffit de les plier en quatre doubles, de rouler une des extrémités
en forme de traversin et de les étendre à terre pour pouvoir se reposer
immédiatement; ce lit pratique est adopté dans la Perse tout entière.
L'hiver, un pan du lahaf est ramené sur le corps; mais il devient
inutile de se couvrir durant la belle saison, car ici comme au Caucase
il est dans les habitudes du pays de ne point enlever ses vêtements
pendant la nuit. Les mafrechs contiennent encore les habits de rechange
et les tapis destinés à être jetés sur le sol quand le voyageur arrive à
l'étape.
D'autres poches plus petites, les _khourdjines_, renferment les
ustensiles de ménage, marmites à pilau, plat à cuire les œufs _nimrou_
(au plat), aiguières à ablutions, samovar, et enfin toutes les
provisions de pain, riz, viande, légumes, sucre et bougies nécessaires à
emporter avec soi dans un voyage où il est impossible de
s'approvisionner à chaque étape, et où l'on ne trouve, en arrivant au
gîte, que la paille nécessaire aux chevaux et l'abri si utile aux
cavaliers. Les _khourdjines_ sont connues en France et utilisées à
recouvrir des meubles depuis que les tapis persans ont envahi nos
mobiliers.
Ma première soirée sur la terre de l'Iran se passe à regarder du coin
d'un œil jaloux les préparatifs de nos voisins; un mince plaid nous
servira de matelas, les sacs de nuit d'oreiller, une couverture de
fourrure recouvrira le tout. Le nécessaire de chasse est tout à fait
insuffisant, et nos nouveaux serviteurs, un cuisinier et un maître
d'hôtel déguenillés, gémissent d'être privés de récipients dont ils ont
l'habitude de se servir et réduits à présenter les mets l'un après
l'autre: c'est, paraît-il, une infraction grave aux règles les plus
vulgaires du service de table, l'étiquette persane exigeant que les
divers plats d'un repas soient tous apportés en même temps. Je calme de
mon mieux le souci de ces braves gens en leur assurant qu'à Tauris
j'acquerrai une batterie de cuisine modèle. Cette déférence respectueuse
pour les coutumes du pays fait renaître le calme au fond de ces âmes
troublées. Vers dix heures tout s'endort dans le caravansérail, les
lumières s'éteignent, et dans les profondeurs obscures de l'écurie vibre
seule la braise du foyer, auprès duquel apparaît de temps à autre la
silhouette d'un homme à demi endormi, venant prendre du bout des doigts
les charbons ardents destinés à allumer le kalyan, cette longue pipe qui
ne reste jamais inactive, même pendant le repos de la nuit.
8 avril.--A l'aurore, le _tcharvadar bachy_ (muletier en chef) réveille
ses voyageurs par un vigoureux «_Ya Allah!_» La terre est bien dure et
je suis ravie de voir le jour, car j'espère secouer en chemin la
courbature que je ressens depuis les pieds jusqu'à la tête. Nous sommes
bientôt debout et prêts à partir; les mafrechs de nos compagnons de
route sont bouclées; chaque muletier reprend la charge de ses chevaux,
fixée sur les bâts avec des cordes de poil de chèvre, et nous sortons du
caravansérail, laissant quelques pièces de monnaie au gardien, dont les
remerciements et les vœux nous accompagnent au loin. Le témoignage de sa
reconnaissance me surprend, les Persans m'ayant paru estimer à un très
haut prix les services rendus. Un des voyageurs que je me suis chargée
de défendre contre les Kurdes... s'ils nous attaquent, m'explique alors
que le plus grand nombre des caravansérails sont, comme les mosquées,
des fondations pieuses entretenues par la libéralité des descendants du
donateur. Un homme de confiance payé sur des fonds affectés à cet usage
reçoit les caravanes, ouvre et ferme les portes matin et soir; les
étrangers, s'ils ne lui demandent aucun service personnel, ne lui
doivent aucune rémunération, quelle que soit la durée de leur séjour. Le
gardien se contente d'un modique bénéfice sur les maigres
approvisionnements de paille, de bois et de lait aigre vendus aux
muletiers.
La plupart des travaux d'utilité publique sont édifiés en Perse dans les
mêmes conditions, et c'est le plus souvent à la générosité ou aux
remords de quelques particuliers que piétons et cavaliers sont
redevables des ponts sur lesquels ils traversent les rivières.
Les caravansérails, nombreux autrefois sur les voies importantes,
rendaient les plus grands services au commerce. Construits avec soin,
entourés de murailles flanquées de tours, ils étaient assez bien
fortifiés pour être à l'abri d'un coup de main. Les souverains, jaloux
de la prospérité de la Perse, les avaient multipliés dans toute
l'étendue de leur royaume. Chah Abbas en fit construire neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf, disent les chroniques, et assura ainsi des
communications faciles et rapides entre les différentes parties de son
vaste empire. La plupart de ces caravansérails royaux, aujourd'hui
ruinés, ne peuvent plus offrir d'abri aux honnêtes gens et servent
exclusivement aux voleurs de grands chemins, dont ils sont devenus les
quartiers généraux. Le temps n'est pas la seule cause qui ait amené la
destruction de ces édifices: les successeurs de chah Abbas, n'ayant
point hérité avec le trône de ses idées généreuses, eurent le tort de
les louer à des prix trop onéreux et réduisirent ainsi les fermiers à
exploiter les caravanes. Les conséquences de cette détestable
administration ne se firent pas attendre: le trafic se ralentit de jour
en jour, les bâtiments royaux demeurèrent déserts et furent en
définitive abandonnés, au profit des caravansérails particuliers, où les
voyageurs trouvèrent un accueil bienveillant et une hospitalité
économique.
[Illustration: DERVICHE ET VIEUX MENDIANT A MARANDE. (Voyez p. 35.)]
Nous traversons des vallées fertiles et bien cultivées; les cheptels
sont nombreux; on voit à la suite de tous les troupeaux des juments
suivies de leurs poulains. D'ailleurs l'élevage est de tradition dans le
pays. Déjà, au temps de Darius et de ses successeurs, l'Azerbeïdjan
devait fournir aux écuries royales un tribut de vingt mille étalons et
les chevaux niséens attelés au char du grand roi.
Les arbres font seuls défaut dans ces paysages un peu monotones, se
déroulant uniformément de colline en colline: pas une tige élancée, pas
même un buisson touffu où l'on puisse espérer s'abriter des rayons du
soleil. Tout aussi rares que les arbres sont les hameaux et les maisons
isolées. Depuis mon entrée sur le territoire persan j'ai vu les
habitants groupés dans des bourgs plus ou moins importants, les nomades
campés sous la tente, mais nulle part le paysan vivant dans sa ferme au
milieu des champs et des cultures. Aussi le nord de l'Azerbeïdjan
a-t-il, malgré la fertilité bien connue du sol, un aspect triste et
vide, dont les plus pauvres campagnes de France ne sauraient donner une
idée. Les villages eux-mêmes sont très clairsemés, et le voyageur doit
se déclarer fort heureux d'en rencontrer un à chaque étape.
9 avril.--Marande est une petite ville de trois ou quatre mille
habitants. C'est l'ancienne Mandagarana de Ptolémée. D'après les
traditions arméniennes, les plaines environnantes partagent avec celles
d'Érivan l'honneur d'avoir été repeuplées les premières après le déluge.
C'est même à Marande que Noé aurait été enterré après la longue
existence que lui assigne la Bible.
Il est à peine midi quand nous franchissons, grâce à un temps de galop
qui nous vaut les malédictions des tcharvadars, les murs d'enceinte de
la ville. «_Yavach, madian por ast!_» crient derrière moi les muletiers
en levant avec désespoir les bras au ciel. Je ne comprends pas et cours
de plus belle afin de me reposer de l'allure monotone à laquelle me
condamne la marche si lente de la caravane. Mais, quand nos hommes nous
ont rejoints, je suis bien obligée de reconnaître mes torts: _Madian por
ast_ veut dire «la jument est pleine». Si l'«enfant» meurt, ma coupable
folie aura causé cet irréparable malheur. J'interroge ma conscience;
elle me paraît d'autant plus calme que j'ignorais le sexe et l'état
physiologique de ma monture. Je n'ai pas compris non plus la
signification de _yavach_ (doucement). Dans mon dictionnaire, cet
adverbe se traduit par _aesta_. J'apprends alors que cette dernière
expression, usitée dans un sens poétique, ne sert jamais dans le langage
vulgaire. Turcs, Arabes et Persans emploient tous le mot de _yavach_.
La ville s'étend sur les bords d'une jolie rivière au milieu de laquelle
croissent des peupliers argentés et des saules d'un vert sombre; les
eaux, divisées en une multitude de petits ruisseaux, coulent en suivant
une rigole rapide ménagée au milieu de la grand'rue. Les maisons, à un
seul étage, sont bâties en briques séchées au soleil et recouvertes de
terrasses entourées d'un crénelage formant garde-fou. Une porte masquée
ferme l'entrée des habitations, dépourvues de fenêtres extérieures, les
appartements s'éclairant toujours sur des cours centrales. Cependant
quelques maisons luxueuses prennent vue sur la rivière. Une grande baie
carrée, clôturée par un grillage en bois, permet aux femmes de voir sans
être vues; de là elles peuvent suivre des yeux les caravanes piétinant
dans les ruisseaux, et apercevoir au loin, quand le temps est clair, la
pointe aiguë de l'Ararat.
En entrant dans le caravansérail, je me suis presque heurtée contre un
vieux mendiant à barbe blanche: sans avoir l'âge du patriarche Noé, il
doit être depuis bien des années sur la terre. Son costume est des plus
pittoresques; sa coiffure se compose d'un papach conique, supporté par
une légère carcasse d'osier; dans des temps meilleurs le vieillard était
revêtu de deux _koledjas_ (redingotes persanes), l'une bleue, l'autre
rouge. Mais aujourd'hui le vêtement supérieur est tellement déchiré et
l'autre si effiloché, que les lambeaux rouges passent à travers les
trous de la robe bleue, se confondant en un tout si intime, qu'il est
difficile de distinguer à première vue la composition de cette bizarre
étoffe.
[Illustration: FEMMES PERSANES A MARANDE. (Voyez p. 37.)]
Quel ravissant sujet d'aquarelle, et comme ces haillons s'harmonisent
avec la tête de ce vieux bandit, rendue vénérable par les ans!
Notre gîte est bien supérieur à celui du village dans lequel nous avons
passé la nuit dernière; et, si la langue persane était aussi riche dans
ses expressions que la langue espagnole, elle aurait classé notre
campement de la veille au rang des plus modestes _ventanas_, et réservé
le titre pompeux de _posada_ au nouveau caravansérail. La cour est
spacieuse; on nous a logés dans une chambre blanchie à la chaux, munie
de châssis garnis de papier huilé en guise de carreaux; une petite
cheminée dans laquelle pétille un bon feu de broussailles achève de
rendre cette demeure des plus confortables; au coin de la pièce s'ouvre
la porte d'un étroit escalier; je le gravis et parviens à la terrasse,
d'où l'œil plonge tout à l'aise dans les maisons voisines.
[Illustration: CARAVANSÉRAIL RUINÉ SUR LA ROUTE DE MARANDE A TAURIS.
(Voyez p. 38.)]
Au milieu d'une cour, deux jeunes femmes causent avec le maître du
logis; ce sont sans doute des parentes, qui, ne se sachant pas
observées, laissent leur visage à découvert. Une servante agenouillée
sur le sol prépare, avec de la bouse de vache, de la paille hachée et de
la terre, l'enduit destiné à réparer les murailles. Un gros chat noir
s'avance prudemment et seul paraît flairer la présence d'un étranger: je
me dissimule derrière un pan de mur, demande à mon mari les appareils
photographiques et les dispose au plus vite, ravie de dérober à la
jalousie persane une aussi jolie scène d'intérieur.
Le larcin commis et les châssis enveloppés, nous allons courir la ville.
Le bazar, fort bien approvisionné, est tout auprès de notre campement.
Les vivres y sont à si bon marché, que les tcharvadars ne résistent pas
à la tentation de faire un festin. L'un d'eux, le beau parleur de la
troupe, demande à nous présenter une requête, et, tout en dérangeant
avec le bout de ses doigts quelques petites bêtes occupées à se promener
entre sa chevelure et son bonnet d'astrakan, il réclame, au nom de tous,
deux _tomans_ destinés à acheter un mouton et du riz pour se nourrir
jusqu'à Tauris. Les bons conseils de M. Ovnatamof reviennent à ma
mémoire: je refuse d'abord, puis je demande à mon interlocuteur ce
qu'est devenue la somme donnée en acompte à Djoulfa.
«Ne fallait-il pas la laisser à nos femmes et à nos enfants?» répond le
bon apôtre.
Cette réponse me touche et j'engage mon mari à avancer les tomans
nécessaires à l'acquisition de l'animal.
10 avril.--Je n'ai pas tardé à me repentir de ma condescendance. Ce
matin, nos tcharvadars, enhardis par leur succès, réclament une nouvelle
avance. Deux heures se perdent en discussions. De guerre lasse, Marcel
lève son fouet. Les tcharvadars, se sentant en nombre, font blanc de
leurs poignards. Affolée, j'accours, le revolver au poing, et passe à
Marcel un second pistolet. Nos ennemis reculent; nous sommes vainqueurs!
A moitié de l'étape, la caravane fait une halte de plusieurs heures
devant les ruines de l'un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
caravansérails construits sous chah Abbas. L'édifice est de forme
quadrangulaire; ses murs, bâtis en belle pierre rouge et flanqués de
tours défensives, permettaient de l'utiliser comme forteresse en temps
d'invasion. La porte, en partie écroulée, est ornée d'une charmante
mosaïque de faïence bleue et de briques rosées. Ce caravansérail, comme
ses pareils, a servi longtemps de repaire à des bandits, et nos
valeureux tcharvadars hésitent et tremblent comme la feuille quand
Marcel donne l'ordre d'arrêter les chevaux et de décharger l'appareil
photographique.
Dès que, reprenant notre marche, nous nous sommes éloignés de ce lieu
redouté, l'un des guides s'approche de moi et me dit en confidence:
«Il y a un mois, nous aurions été dévalisés à cette place maudite.
Depuis que le prince gouverneur de la province a fait donner quarante
coups de gaule sur la plante des pieds du chef de la police de Tauris,
les brigands sont moins entreprenants.
--Quel rapport peut-il exister entre ce personnage et des coupe-jarrets?
Je ne suppose pas qu'un si haut dignitaire soit tour à tour directeur de
la sûreté et capitaine de voleurs?
--Vous vous trompez. Bandits et magistrats vivent dans une bonne
intelligence entretenue à nos dépens; cependant, depuis sa dernière
bastonnade, le directeur de la sûreté pourchasse ses meilleurs amis.
--Comment pourrait-il s'y prendre, après avoir été dépouillé de son
autorité?
--Mais son autorité est toujours la même, réplique mon initiateur aux
rouages administratifs de la Perse: quelques jours après lui avoir
infligé la juste punition de ses fautes, le prince, n'ayant plus sujet
de lui garder rancune, lui a envoyé un _khalat_ ou robe d'honneur pour
le consoler de l'endolorissement de ses pieds, et, la semaine dernière,
il l'a rétabli dans l'exercice de ses fonctions.
--Cela n'est pas possible; le gouverneur ne peut rendre sa confiance à
un homme avili.
--La bastonnade n'a rien de déshonorant. En outre, quel homme serait
mieux à même de réprimer le brigandage que le préfet? Il a été en
relation avec tous les malandrins de la province et connaît le châtiment
auquel il s'expose s'il s'intéresse trop vivement à leurs affaires.
Aussi, _inchâ Allah_ (s'il plaît à Dieu), arriverons-nous à Tauris sans
encombre, grâce à la sensibilité des pieds de Son Excellence.»
Quel danger d'ailleurs aurions-nous à redouter? Un saint derviche assis
sur le chemin de Marande à Sofia, qui appelait à haute voix la
bénédiction des saints imams de Mechhed et de Kerbéla sur les passants,
ne s'est-il point souvenu fort à propos que le Koran place au rang des
plus vénérés prophètes le fondateur de notre religion, et ne nous a-t-il
pas souhaité un heureux voyage au nom du Seigneur Jésus et de Madame
Marie?
[Illustration: DERVICHE.]
[Illustration: DERVICHE RÉCITANT DES POÉSIES HÉROÏQUES. (Voyez p. 43.)]