Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre
correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant
officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du
général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque
étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait
espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant
le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route
de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir
des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier
numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des
Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de
Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et
qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince
héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:
Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de
Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats
qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit
bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient
dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de
nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les
grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on
sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le
poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui
se battent, également instruites, également braves, également mordantes.
Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se
fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs
sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de
lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les
jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur
naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction
macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les
Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la
reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont
souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes
beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le
centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement
Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments
de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à
Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à
Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux
rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.
Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais
certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du
feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes
des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement,
avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme
justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces
terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares,
témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène
dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes
qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les
servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables
en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.
Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et
les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les
connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...