Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la
légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si
diverse, du légionnaire:
J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un
régiment de la légion, le 2e étranger.
Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu
cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir
de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la
légion romaine.
Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde,
Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves,
Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque
paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont
les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en
quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces
éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps,
ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à
fabriquer les héros!
Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de
tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes
les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi,
fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement
«voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu
l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire
soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre
civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la
fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de
voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en
cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de
l'homme de guerre, le légionnaire.
[Illustration: La salle de lecture et de correspondance des
légionnaires, à Saïda.]
Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable
diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes.
Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par
exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de
Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un
Hohenzollern!
«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur
son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y
trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable
personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet
évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la
division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!
J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et
j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général
Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente,
j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et
j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les
honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du
Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la
porte:--Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce
factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le
meilleur soldat de la légion.
J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le
dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les
paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore
accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de
quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la
médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes
regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le
soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais,
je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient
quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son
regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des
lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse
attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un
grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.
Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois
une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:
«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de
renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire
connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû
s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est
actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger.
Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver,
quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un
événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une
fortune de 12 millions de couronnes.
» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à
l'université de Prague.»
Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de
vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte
barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de
préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.
[Illustration: La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.]
--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait
à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant
Justus Perth.
Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les
recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.
--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon
désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du
détachement?
--Faites! dis-je.
Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux
sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.
--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.
--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire
qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous
verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.
Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je
vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer
successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon
bureau.
--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux
gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière
imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas
encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont
jamais appelés Justus Perth.
--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses
mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention,
expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la
langue.
[Illustration: La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.]
--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé
Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter,
paraît-il, de 12 millions de couronnes!
--Est-ce toi?
--Nein!
--Est-ce toi?
--Nein!
-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et
dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions
de couronnes!
Rien!
--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:
Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902
je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires
étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une
exclamation de surprise.
Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence
viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la
plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que
Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il
fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...
Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la
première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que
j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le
comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le
secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres
diables amenés dans mon cabinet!
[Illustration: A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à
Bel-Abbès.]
Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux
interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la
relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus
qu'à télégraphier.
[Illustration: La caserne du 2e étranger, à Saïda.]
[Illustration: Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.]
La réponse me parvint le surlendemain.
«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»
Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle
réponse:
«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade
Singapour, resté introuvable.»
Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.