D’abord, sur le théâtre de la lutte ou son décor. Il serait bien étrange

qu’il n’eût pas été modifié par les omnipotents engins de destruction

récemment mis en œuvre,--et, en effet, il l’a été. Ce n’est plus le

riche paysage d’autrefois, complexe et vivant, des anciens tableaux de

bataille, où les arbres élevaient paisiblement leurs dômes de feuillage

au-dessus de la mêlée, où les moissons continuaient à croître autour des

foulées du galop, où les boulets déchiraient, çà et là, les rideaux de

verdure, mais sans les décrocher ni en joncher le sol: c’est une terre

nue et aride, bouleversée, retournée, émiettée, par le pilonnage des

«marmites», couverte des débris de choses concassées, indiscernables,

criblée d’entonnoirs, comme de fourmis géantes, un désert pêtré où rien

ne croît, rien ne bouge, rien ne vit,--sauf parfois un arbuste

miraculeusement préservé, qui fleurit et tremble au vent, un oiseau qui

se pose, une fontaine qui continue à épancher ses eaux inutiles au

milieu d’une zone de mort, objets devenus intangibles, _tabou_. Une

invisible menace suspendue sur tout ce théâtre empêche une silhouette

humaine de s’y aventurer: c’est le _no man’s land_.

Dans le ciel, de petits nuages artificiels, des flocons blancs qui

parfois se rejoignent en une longue vapeur, çà et là, une lourde colonne

de fumée violacée ou safran, debout et immuable comme un champignon

charnu,--la fumée d’une explosion, et plus haut, la flèche ailée des

avions, ou la chenille de la «saucisse», avec sa queue de petits

parachutes. Tout cela mobile, poussé par le vent; mêlé aux nuages vrais,

traversé par la lumière naturelle, enflammé par le soleil, forme un

spectacle infiniment plus vivant, plus varié et plus coloré au-dessus

qu’au-dessous de la ligne d’horizon.

Le regard, en s’abaissant sur la terre, ne retrouve que le vide ou des

détritus amorphes et inorganiques. Là où fut un bois, un jeu de quilles

ébréchées et pointues; là où fut un village, un semis de jonchets, là où

fut un fort, une moraine de décombres: au premier plan, le réseau

vermiculé des tranchées, reconnaissables à leurs bourrelets de terre,

l’entrée de quelque casemate s’ouvrant comme une gueule de four, des

sacs de terre gris empilés, des rondins assemblés, quelque chose au ras

du sol qui évoque des isbas enterrées ou des tanières, parfois, à

l’arrière, des habitations improvisées faites des matériaux les plus

hétéroclites, auprès desquelles les maisons des zoniers sont des

chefs-d’œuvre de symétrie:--tel est le décor que trouvent les peintres

qui veulent situer une bataille.

Il est à peu près nul. Si donc le peintre veut exprimer ce qu’il y a de

vraiment nouveau et de caractéristique dans le théâtre de la guerre, tel

que l’ont fait les explosifs, il ne doit pas s’acharner à peindre un

«champ» de bataille: il doit peindre un «ciel de bataille». Ainsi van

Goyen, dans ses _Marines_, exprimait en réalité des ciels sur la

mer.--Montrer la tache d’encre que fait, au milieu d’une nature radieuse

de soleil, la fumée de l’obus qui éclate; dresser, au-dessus des villes

ou des villages bombardés, la colonne d’or que forme en s’élevant dans

l’air la fumée de l’obus incendiaire; marquer d’un violet sale le point

où une mine explose; gonfler autour des avions qui passent les petits

flocons clairs ou noirs des «fusants», qui les poursuivent au vol;

parsemer l’horizon des légères bouffées de vapeur blanche qui semblent

sortir du sol, là où a éclaté un obus dans le lointain bleuâtre où tout

se confond; et surtout pénétrer toutes ces splendeurs mortelles des

rayons réverbérés de la terre et du ciel; les harmoniser, dans la

sérénité lumineuse de l’immense nature:--telle est, s’il veut bien la

comprendre, la tâche du paysagiste de bataille. On a déjà vu, à la

galerie Georges Petit, dans les études d’un combattant de Verdun, M.

Joseph Communal, le parti qu’un vrai coloriste peut tirer de ces

spectacles nouveaux. Il y a vraiment un tableau dans le ciel.

Il y en a un aussi sous la terre. Le feu intense de l’artillerie

moderne, en supprimant le spectacle de l’activité humaine sur la surface

du sol, a suscité tout un fourmillement de vie souterraine. Le

combattant, pour échapper à la mort éparse dans l’air, a fouillé le sol

de plus en plus profondément, plus loin que les racines des arbres, à

travers les stratifications diverses, et puis, il a poussé ses rameaux

de combat vers l’adversaire, sous les pieds de l’ennemi, et allumé ses

camouflets. Il s’est astreint à une vie de troglodyte et de mineur. Ce

que nous imaginons de l’habitat ordinaire des hommes préhistoriques,

dans leurs cavernes, se reproduit, ramené, comme en un cycle de fer, par

les conditions que nous font les plus récents progrès de la Science. De

là, un décor nouveau et fort inattendu: celui d’une cave mal éclairée,

voûtée de roches ou de rondins, où un mince filet de lumière venue d’un

jour de souffrance, parfois une chandelle fumeuse éparpillant sa pauvre

clarté dans l’obscurité oppressante; une lanterne déployant un éventail

de lumière aux branches d’ombre; une ampoule électrique émettant son

éclat immobile et blême, peuplent les parois d’ombres chinoises. C’est

l’ambiance d’un cabinet d’alchimiste ou de souffleur ou d’une oubliette

moyenâgeuse.

Pareillement, les chefs que l’ancien tableau de bataille montrait,

caracolant sur un cheval fougueux en plein soleil, ou escaladant, le

chapeau piqué au bout de leur épée, des gradins de franchissement,

parmi les rayons, les reflets, sous les ombres changeantes des nuages et

la vie étincelante des champs, les écharpes déroulées sous la brise, les

longs cheveux flottants au vent, sont là, immobiles et solitaires dans

le décor où Rembrandt place son _Philosophe en méditation._ C’est un

décor tout nouveau pour un tableau de bataille. Jamais guerre n’a été

moins que celle-ci une guerre de «plein air». L’artiste, qui voudra en

dégager le trait le plus nouveau et le plus caractéristique, devra donc

s’astreindre aux effets de clair-obscur, oublier les théories

intransigeantes de l’Impressionnisme et se remettre à l’école des

Rembrandt et des Nicolas Maes.

Il fera bien, aussi, de demander conseil à M. Le Sidaner et à certains

_Nocturnes_ de Whistler, car ce n’est pas seulement la demi-obscurité de

la tranchée ou de la _cagna_: c’est la nuit qu’il devra peindre, la nuit

en plein air et semée de feux. C’est un des aspects les plus nouveaux et

les plus curieux de la guerre moderne: je ne dis pas des plus

inattendus. Il était aisé de prévoir et l’on a prévu, en effet[19], que

le combattant moderne ferait de la nuit sa complice afin de déjouer le

tir trop précis des engins qui visent. La nuit favorise non seulement

les attaques d’infanterie, mais les travaux d’approche à exécuter sur le

front et les raids d’aviation. De là, pour se garder, la nécessité

d’illuminer, de temps à autre, le _no man’s land_ et le ciel: les fusées

éclairantes révélant brusquement un paysage lunaire, avec ses cratères

en miniature et ses chaînes de montagnes pour Lilliputiens; les

projecteurs promenant leurs longs pinceaux livides sur le ciel ou le

sol, et allant réveiller des formes endormies, fantômes d’églises ou de

maisons, sortes de menhirs debout sur la lande, flaques d’eaux qui

deviennent d’éblouissants soleils, et, çà et là, tout près, une bonne

grosse figure de «poilu», aussi surprise et surprenante que l’apparition

d’un homme dans la planète Mars. M. Joseph Communal a déjà donné de

saisissantes visions, qui montrent ce qu’on peut attendre de ces effets

de nuit.

Sur mer, le spectacle n’est pas moins précieux pour le coloriste et M.

Léon Félix a pu étudier, du haut d’un dirigeable, les émeraudes,

enchâssées par les mines sous-marines dans le saphir sombre de la

Méditerranée, les topazes et traînées de rubis qu’y accrochent les

dragueurs et, derrière, les flotteurs qui soutiennent les dragues, et

l’ombre portée du dirigeable, devenu par une illusion d’optique, un

gigantesque squale nageant entre deux eaux.... Enfin, les bombardements

de nuit, comme celui qu’a peint M. Flameng, _Arras, du 5 au 6 juillet

1915_, font apparaître dans le ciel nocturne un spectacle infiniment

plus varié qu’autrefois. La pyrotechnie moderne est multicolore et

multiforme: les obus fusants, les incendies, les explosions de

munitions, les projections électriques, les signaux lumineux, les

flammes de Bengale, parent d’une joaillerie splendide l’œuvre de mort.

Au-dessus des villes menacées par les vols nocturnes, le grand coup

d’éventail des projecteurs lumineux achève d’animer le ciel.

Et ce qui a été noté est peu de chose auprès de tout ce que le peintre

pourrait nous révéler sur les nuits de guerre: le feu follet, rouge

clair, des canons tirant dans l’obscurité, qui piquent l’ombre de leurs

éclipses précipitées; la blancheur spectrale des fusées éclairantes,

retombant lentement sur le sol avec tout leur éclat, ou demeurant

suspendues à la même place jusqu’au moment où elles s’éteignent; le

lugubre incendie des flammes de Bengale empourprant tout le ciel durant

une demi-minute; les perles rouges, jaunes, vertes des fusées employées

pour les signaux, se groupant parfois en grappes lumineuses suspendues

dans les ténèbres; la longue chevelure rouge qui suit l’explosion des

fusées lancées par les avions ennemis rentrant dans leurs lignes; les

voies lactées formées par les fusées allemandes dans les coins du ciel

où un bruit de moteur leur fait soupçonner un avion; l’éclairage

immobile des chenilles incendiaires, flottant dans le ciel en attendant

le malheureux papillon humain qui viendra s’y brûler les ailes, s’il

touche le fil qui relie les globules de feu; l’ascension quasi indéfinie

des boules blanches montant, l’une après l’autre, comme les gouttes d’un

jet d’eau lumineux; la courbe fulgurante de ces étoiles filantes que

sont les balles «traceuses»; parfois enfin, la fixe clarté d’un

projecteur, découpant le voile de la nuit dans un quart de ciel:--telles

sont, avec mille autres notations plus subtiles, que les mots ne peuvent

rendre, et combinés avec les clartés naturelles, les thèmes d’une

richesse inouïe offerts au coloriste par la bataille nocturne. Voilà

donc, avec le _no man’s land_ et l’animation du ciel pendant le jour, le

troisième trait esthétique de la guerre moderne.

Un quatrième est l’abondance et la qualité des _Ruines_. Certes, ce

n’est pas la première guerre qui ait fait des ruines,--elles en ont

toutes fait,--mais c’est la première, du moins dans les temps modernes,

qui en ait fait de si complètes et de si précieuses. Depuis des siècles,

on n’avait pas rasé une ville, ni détruit un chef-d’œuvre. Sur les

champs de bataille, on voyait, çà et là, une ruine: maintenant, ce sont

des paysages de ruines: Louvain, Nieuport, Arras, Ypres, Gerbéviller,

Sermaize-les-Bains, Péronne, Loos, cent autres jusqu’à Reims,

systématiquement détruits, effacés de la surface de la terre. L’horreur

de ces destructions est telle qu’elle finit par paraître grandiose,

presque à l’égal des grandes convulsions du globe. Quand on regarde les

photographies d’Ypres prises, de haut en bas, à 400 mètres, en avion,

par l’_Australian official_, on croit être devant des fouilles faites

sur un terrain autrefois comblé par l’éruption d’un Vésuve du Nord;

l’échiquier des rues et des places se devine encore, mais à peine; les

fondations des maisons et des palais se dessinent, çà et là, en

géométral. Quelques pans de murs, miraculeusement préservés, se dressent

par endroits: c’est un spectacle qu’on n’aurait jamais attendu des temps

modernes.

Le crime des Allemands, ce n’est donc pas d’avoir commis des actes dont

les siècles passés n’avaient jamais donné l’exemple et d’ouvrir une ère

nouvelle dans l’histoire: c’est, au contraire, d’avoir renouvelé la

barbarie des siècles morts, barbarie jugée et condamnée, dès longtemps,

par la conscience universelle; c’est d’avoir fait apparaître, en plein

XXe siècle, l’âme d’un Charles le Téméraire brûlant Dinant et Liége,

d’un Alphonse d’Este, faisant un canon d’une statue de Michel-Ange, ou

de ces archers qui, à Milan, dans la cour du _Castello_, prenaient pour

cible le monument équestre de Sforza par Léonard de Vinci.

Ce n’est donc pas la première fois qu’on a détruit des chefs-d’œuvre,

mais c’est la première fois que cette destruction a eu un tel

retentissement dans les âmes, des «harmoniques» aussi longues, quasi

infinies. Ainsi, ce n’est pas la guerre qui a tant changé: c’est

nous,--nous tous à l’exception des Allemands, lesquels semblent être

restés contemporains des époques où ces sacrilèges paraissaient naturels

à tout le monde. Vainement, avaient-ils accumulé,--sans doute pour

donner le change au monde civilisé,--leurs écoles d’art, leurs instituts

ou missions archéologiques et l’innommable fatras de leur érudition sans

lumière et de leur esthétique sans tendresse: ce n’était qu’une façade.

Des canons Krupp étaient derrière, prêts à bombarder les cathédrales si

savamment décrites par eux en ces monographies, qui apparaissent

maintenant ce qu’elles étaient réellement: des nécrologies. A la lueur

des incendies de Reims ou d’Amiens, tout le monde aperçoit ce que la

lecture de leurs ouvrages sur l’Art aurait suffi à nous révéler: une

indifférence profonde et peut-être une haine secrète pour la Beauté.

On comprend que ces Ruines nous soient doublement chères. Aussi, est-ce

la première fois qu’on a eu l’idée de faire des tableaux entiers et pour

ainsi dire des «portraits de ruines». M. Duvent, M. Vignal, M. Flameng,

M. Mathurin Méheut, M. Louis Arr en ont donné d’excellents exemples. On

y voit des défilés d’architectures écroulées, jusqu’à l’horizon, un rêve

ou plutôt un cauchemar de Piranèse, des choses pyramidales et dentelées

comme une chaîne des Dolomites, calcinées et titubantes,--çà et là, une

aiguille restée debout au coin d’une tour, une porte béante sur le vide,

un escalier tournoyant dans le ciel. Lorsqu’il n’a pas allumé l’incendie

qui détruit tout, l’obus a sculpté curieusement la pierre: il a rasé le

beffroi à son premier étage et le ramène aux dimensions du XVe

siècle; il a creusé son hublot près de la rosace, détaché le Christ qui

reste pendu par un bras à la croix vide; décapité les statues, exhumé

les morts, suspendu aux voûtes des anneaux de lumière.

Dans l’écroulement d’une église, parmi les gravats, les décombres,

l’âpre poussière soulevée par l’effondrement des plâtras, les vieux

appareils de construction mis à nu, parfois une vision idéale de paix

apparaît: une Vierge dans sa niche continue son geste de protection, un

orgue devenu inaccessible, suspendu dans les airs, attend qu’on le

touche, un flambeau, qu’on l’allume, une cloche qu’on la fasse parler.

Une maison éventrée laisse échapper ses meubles, son lit, son matelas,

son linge; le plancher verse, et par la paroi abattue, on aperçoit tout

ce qui faisait son intimité: une pendule paisible sur la cheminée, des

photographies, des fleurs. C’est un petit tableau d’intérieur ou de

genre cloué au milieu d’une fresque épique, une sorte de _Jugement

dernier_: Pieter de Hooch chez Michel-Ange.

Voilà, donc encore, un aspect nouveau. Mais remarquons-le bien: si tout

cela est dû à la guerre et se voit sur le théâtre de la guerre, ce n’est

point du tout le «champ de bataille». Revenons-nous sur le terrain même

de la lutte, nous n’y trouvons guère de ruines visibles, si ce n’est

quelques ruines végétales. L’obus a fait table rase. Au bout de quelques

jours de pilonnage, il n’y a plus rien. C’est sur ce «rien» que le

peintre moderne doit déployer l’action de ses combattants.

CHAPITRE II

L’ACTION

Un soldat de 1914 décrit les sensations éprouvées lors de son premier

repos, après les durs combats qui ont sauvé la France: il est dans une

maison de campagne et, pendant le peu de temps que dure cette halte, il

jouit délicieusement de la détente: entre autres objets calmes et

familiers de la vie d’autrefois, ses yeux tombent sur des journaux

illustrés représentant les derniers événements de la guerre. Il se

précipite et les interroge avidement: enfin, il va savoir à quoi peut

bien ressembler une bataille!

Ce trait, sans doute, n’est point absolument particulier au soldat de

cette guerre: de tout temps, il y a eu des soldats qui ont figuré dans

une action sans la voir. Mais, jadis, il y avait, du moins, quelqu’un

qui la voyait: chefs ou aides de camps, estafettes, aérostiers, artistes

parfois chargés de la dessiner. Un Denon, un Lejeune ou un Vereschaguine

pouvaient rendre compte d’un spectacle d’ensemble, parce qu’il y avait

un spectacle d’ensemble visible, qui avait un commencement, un milieu et

une fin, qui se déroulait d’ordinaire entre le lever et le coucher du

soleil, à travers ses nombreuses péripéties, graduées pour soutenir

l’intérêt, qui obéissait, en un mot, à la règle des trois unités: lieu,

temps et action. Parfois, il est vrai, la bataille s’y conformait dans

le récit mieux que dans la réalité: il n’était pas rare que le grand

chef la composât, après coup, comme une tragédie classique, après

l’avoir livrée au petit bonheur comme un pot-pourri. Mais elle se

laissait faire, et très souvent elle se composait d’elle-même aux yeux

des témoins. Il est évident, par exemple, que des actions ramassées et

précises comme celles de Fontenoy ou d’Austerlitz se dessinaient sur le

terrain avec une netteté suffisante pour que le peintre n’eût qu’à les

reproduire telles quelles. Blaremberghe a pu faire voir, comme les

habitants de Tournay l’avaient vu, le 17 mai 1745, l’action des

escadrons blancs et bleus du maréchal de Saxe, disloquant l’énorme

colonne rouge du duc de Cumberland, après que les canons, visibles

aussi, y avaient pratiqué une entaille. Horace Vernet a pu montrer, dans

son _Montmirail_, le mouvement de la vieille garde abordant en colonnes

serrées la garde impériale russe, et quant aux manœuvres fameuses qui

amenèrent jadis l’écrasement de la Prusse et de l’Autriche, elles ont

quelque chose de si plastique et de si défini, qu’on a pu parler de

l’«Esthétique napoléonienne».

Aujourd’hui, les batailles sont gigantesques, interminables et amorphes.

Personne ne les voit plus se développer sur le terrain, ni les armées

évoluer comme des organismes vivants, marcher à leur rencontre,

s’enserrer, se pénétrer, se disjoindre: on ne les voit plus que sur des

cartes de géographie. Fréquemment, les lettres écrites par les

combattants ou leurs notes de carnets et les livres déjà parus sur la

guerre témoignent de la stupéfaction que leur cause cette absence de

spectacle. Sur la foi des tableaux de la grande galerie, à Versailles,

ils s’imaginaient qu’ils apercevraient deux armées aux prises, des

masses de combattants, coude à coude, montant à l’assaut ou croisant la

baïonnette, des escadrons entre-choqués, des chevaux se mordant au

poitrail, des baïonnettes affrontées jetant des buissons d’éclairs, des

mises en batterie au grand galop, déployées et régulières, des gestes

grandioses profilés sur un horizon de flammes, des chefs, enfin, sur des

chevaux cabrés, désignant à leurs aides de camp la bataille, qu’ils

semblent dessiner du bout de leur cravache sur la toile de fond:--ce

qu’ont décrit le général Lejeune, le commandant Parquin, le capitaine

Coignet, le général Thiébault, le grenadier Pils, le prince de

Joinville, le général du Barail et tant d’autres témoins oculaires et

sincères des combats d’autrefois.... Rien de tout cela. «On ne voit au

front, écrit un officier d’artillerie de 1915, que très peu de

combattants. Ceux-ci sont couchés avec leurs canons sous des verdures de

sapin, des branchages, des terrassements ou avec leurs fusils dans des

tranchées. Les uns et les autres ne voyagent que la nuit. Le jour, on

rencontre seulement des ouvriers bûcherons, des terrassiers ou des

rouliers pilotant paisiblement des voitures de toutes sortes. Tout ce

monde-là est silencieux et calme et semble regarder en dedans. Entre les

deux lignes, on s’attend à plus d’animation; on entend, en effet,

gronder les obus dans le ciel et crépiter les mitrailleuses, mais on ne

voit rien, rien! Avec une jumelle, peut-être? Rien non plus. Cependant,

on sait que si on montre sa tête, on entendra immédiatement siffler une

balle ou se déclencher une mitrailleuse. C’est poignant de penser à

toutes ces paires d’yeux qui surveillent à chaque seconde l’espace

désert. Voilà comment nous avons passé notre hiver[20]».

Lors d’une attaque, l’animation est plus grande. Toutefois, il n’y a

plus de ces charges de cavalerie qui donnaient aux peintres l’occasion

d’appliquer leur science du cheval, et des dernières découvertes de la

chronophotographie, ni la ruée montante des assauts en masses serrées,

comme celui de Constantine, ni le récif des bataillons formés en carré,

submergé par les values de la cavalerie, comme ceux de Waterloo, ni même

les surprises de l’embuscade, de maison à maison, qui fournirent à

Neuville tant d’épisodes pittoresques. Tous les témoins, dans leurs

notes ou dans leurs croquis, nous montrent ceci: des hommes dispersés

s’avançant rapidement, mais sans mouvements démonstratifs, ni même

révélateurs de leur action, le fusil à la main, comme à la chasse,

posément, comme s’ils faisaient une promenade. Ils ne s’arrêtent pas

pour tirer. On tire sur eux, mais ceux qui tirent sont invisibles,--cachés

dans des trous, des «nids de mitrailleuses», ou à plusieurs lieues de

là, les canons. Toute l’action est dans les rafales de l’artillerie

qu’on ne voit pas, dont on ne voit que les effets: çà et là, un homme

s’affaisse comme pris d’un mal subit. Toute la beauté ou l’élégance, si

l’on peut dire, est dans les âmes qu’on ne voit pas davantage. Toute

l’union ou la cohésion est dans les volontés, qui ne sont pas des objets

qu’on puisse représenter par des lignes et des couleurs. En apparence et

pour l’œil, ces hommes marchent sans lien, sans guide, sans but. Ce qui

fait la beauté dramatique de cette promenade, c’est le passage incessant

de l’obus ou la pluie de balles, qu’on n’aperçoit point, ou encore des

gaz asphyxiants qui n’ont pas, on l’imagine, une forme plastique assez

définie pour qu’on la représente. La fumée enveloppe, d’ailleurs, le peu

de combattants que l’artiste pourrait peindre.

Le soldat, lui-même, se détache fort peu sur le milieu coloré; tous les

progrès tendent à l’y confondre, «déguisé en invisible»; et mieux encore

que les progrès, la boue,--la boue de la Woëvre surtout,--l’a enduit

d’un tel masque terreux, qu’on croirait voir des statues d’argile ou des

«hommes de bronze» en mouvement. Nous voilà loin des dolmans, des

pelisses, des brandebourgs, des flammes aurore ou jonquille, des

kolbacks, toutes les bigarrures dorées, étincelantes du premier Empire,

qui semblaient destinées à éblouir l’ennemi et donner à la mort un air

de fête. Il n’y a même plus les couleurs vives et franches, les capotes

bleues, les pantalons rouges, les galons d’or, qui faisaient tache sur

le fond du champ de bataille et permettaient à l’œil de suivre les

évolutions. Le moraliste et le philosophe peuvent s’en réjouir,--voyant

combien le soldat a gagné en sérieux, en dignité, en simplicité,--mais

le peintre n’y trouve plus son compte. Les actions sur le champ de

bataille sont aussi brillantes qu’autrefois: elles ne brillent plus aux

yeux, et c’est une file de fantômes monochromes, qui s’enfoncent dans un

horizon indiscernable, à travers une atmosphère fumeuse, vers un but

lointain.

Si, du moins, chacun d’eux faisait des gestes expressifs de la lutte,

l’artiste retrouverait et restituerait, dans le groupe, un microcosme de

la bataille. Mais cela n’arrive guère. La bataille est faite de tant

d’éléments différents, son succès est dû à des actions si

dissemblables, qu’aucun groupe d’hommes ne peut la figurer tout entière.

La plupart des combattants et des plus utiles ne témoignent pas, aux

yeux, qu’ils combattent: le sapeur couché dans son trou, le microphone à

l’oreille pour ouïr les travaux souterrains de l’ennemi, ou allongé dans

le rameau de combat pour préparer une mine; l’observateur suspendu à son

périscope, ou accroché à sa longue-vue, dans un observatoire d’armée, ou

juché dans son poste convenablement camouflé; l’aviateur assis, au

milieu de son fuselage; l’officier d’état-major penché sur ses cartes ou

sur son téléphone; l’officier de liaison s’en allant sur une route

balayée par le feu; le sapeur qui coupe les fils de fer barbelés, en

avant des colonnes d’assaut, jouent le rôle le plus nécessaire et

courent les plus grands dangers; mais ils ne diffèrent en rien, par

leurs attitudes, de gens qui s’occuperaient paisiblement à des travaux

ordinaires d’avant la guerre, et rien ne témoigne autour d’eux qu’il y

ait bataille.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 13 / 15 段