_Le fond de la société sous la Commune_, par M. Dauban (1 vol. in-8º, E.
Plon et Cie).--Le bruit avait couru un moment que ce volume,--un des
plus intéressants qu'on ait publié sur les événements et les hommes de
la Commune,--avait été saisi chez les libraires. On se demandait
pourquoi? Était-ce parce que M. Dauban avait décrit l'état de la société
parisienne d'après les documents qui constituent les archives de la
justice militaire? Mais il avait été légalement autorisé à les
consulter. Était-ce parce qu'il avait mis en tête de son livre le
fac-similé d'un dessin publié en Allemagne, _en septembre_ 1870, huit
mois avant les incendies de la Commune, et où l'artiste allemand avait
prophétisé quelques-uns des tragiques événements qui allaient suivre?
«_Gefallen, Gefallen ist Babylon die stolze!» «Tombée, tombée, la
Babylone orgueilleuse!» s'écriait insolemment le Germain au bas de ce
dessin, d'ailleurs assez médiocre, mais extrêmement curieux. Était-ce
plutôt parce que M. Dauban, dans la conclusion de son livre, demandait à
la fois justice pour la Commune (qu'il condamne) et justice pour tous,
puis s'écriait: «On s'étonne que les ministres qui ont pris, vis-à-vis
du pays, la première, la plus grave des responsabilités, celle de la
déclaration de guerre et des malheurs qui l'ont suivie, puissent venir
se promener, le front serein, au milieu de ceux auxquels leurs fautes
ont imposé un deuil éternel, et qu'on n'ait même pas le droit de les
interroger!»
M. Dauban, dont on connaît les idées modérées, ajoute en effet que la
paix sociale, cette paix tant souhaitée par un pays plein de passions
souterraines et menaçantes, n'a pas de meilleure base que l'égalité des
droits. Il eut donc fallu juger à la fois tous les coupables et, avant
tout, les coupables de la première heure. Cette conclusion avait
peut-être effarouché bien des gens, mais elle était si juste qu'on n'a
pas cru devoir plus longtemps retenir un livre plein de faits, de
renseignements, de pièces authentiques et indispensables à tous ceux qui
veulent se rendre compte de la dernière crise civile traversée par notre
pays.
_La Sève_, poésies par M. Albert Pinard (1 vol. in-18).--De l'élan, de
la fièvre, d'une largeur d'idées unie à un sentiment intime, de la
grâce, beaucoup de foi et de verdeur, voilà ce qui distingue ce livre,
qui porte un titre jeune et hardi, _la Sève._ Il y a de la sève en
effet, et beaucoup, dans les vers de M. Pinard, et on y sent un amour
vrai de l'humanité et de la justice.
_Mémoires d'un journaliste_, par M. de Villemessant (1 vol. in-18,
Dentu).--C'est la seconde série d'un ouvrage piquant écrit sous forme de
causerie et qui nous initie, chemin faisant, à la vie privée de quelques
gens célèbres. L'auteur parle fort peu de lui-même dans ce volume et
beaucoup des autres, de ceux qu'il appelle «les hommes de mon temps».
Ceux-là sont ce spirituel Auguste Villemot, le bon bourgeois de Paris,
mort au moment où Paris assiégé semblait rayé du reste de la carte,
Félix Solar, que je n'ai connu que par sa catastrophe, Nestor Roqueplan,
le paradoxe fait homme et l'esprit incarné, mais l'esprit tendu, avec un
torticolis élégant. Quand je pense que Nestor Roqueplan, ce sceptique,
avait signé avec M. Thiers la protestation des journalistes en 1830. «Il
nous faut des noms, il nous faut des têtes», avait dit M. Thiers en
tendant le papier, Roqueplan avait donné son nom et risqué sa tête. Deux
portraits bien différents, celui d'Alexandre Dumas et celui du comte de
Chambord, complètent ce volume qu'on lit avec plaisir, sans fatigue,
comme on écoute un bon conteur.
Ces _Mémoires d'un journaliste_ seront-ils jamais terminés? Je le
souhaite, et M. de Villemessant, qui a connu tant de gens, en a bien
d'autres à nous présenter. On peut dire que tout ce qui a tenu une
plume, dans la jeune littérature militante, a passé chez lui, et franchi
ce seuil du _Figaro_ où nous avons connu, pour notre part, les écrivains
les plus disparates. Il y a dix ou douze ans de cela. Déjà! Je
n'oublierai jamais que l'auteur de ces _Mémoires_ m'ouvrit à moi,
très-jeune et fort ignoré alors, les colonnes d'un journal qui, d'un
bond, donnait la notoriété. J'étais fort ému en débutant. Mais il savait
donner lui-même la confiance. Et l'on écrivait! Et l'on allait! Combien
en a-t-il fait débuter de la sorte? Il a su se créer des ennemis en
foule, des ingrats en quantité, et quelques-uns seulement n'ont pas
oublié, malgré tout, ces heures de début. Pour moi, leur souvenir m'en
est revenu, à travers la fumée de la lutte et les escarmouches de la
politique, présent encore, en lisant ces pages alertes et ces anecdotes
qui amusent comme un roman.
Le troisième volume de ces _Mémoires_, qui vient de paraître, contient
des anecdotes fort curieuses sur quelques-uns des premiers rédacteurs du
_Figaro_, Louis Énault, M. B. Jouvin, dont son beau-père retrace la
physionomie de lettré et de bibliophile, et on lit ce volume nouveau
avec le même plaisir que les autres, réserves faites des attaques
politiques qu'on y peut trouver çà et là.
_Connaissance pratique du cheval_, par M. Vial (1 vol. in-8°. J.
Rothschild).--Tout le monde aujourd'hui parle hippologie. Le cheval est
entré, si l'on peut dire, dans les moeurs de tous, et même dans
l'estomac de quelques-uns. Mais on en parle très-souvent en toute
ignorance et par genre. J'avoue que, pour ma part, j'avais grand besoin
qu'un écrivain spécial, comme M. Vial, ancien élève de l'école de
Saumur, s'attachât à écrire, comme il l'a fait, un traité d'hippologie à
l'usage des sportsmen, officiers de cavalerie, éleveurs de chevaux,
vétérinaires et même simples hommes de lettres.
J'ai appris, dans son livre, un nombre infini de choses et M. Victor
Borie a grandement raison d'écrire, dans la Préface de cet ouvrage, qu'à
chaque ligne on y reconnaît la main de l'homme pratique, instruit par
l'expérience acquise. L'ostéologie du cheval, aussi bien que sa forme
extérieure, y est décrite avec clarté. _L'allure, la robe, les tares_,
les maladies, tout est étudié avec soin. M. Vial passe en revue les
races diverses des chevaux, l'anglo-arabe, le normand, le boulonnais, le
percheron, etc., etc. Bref, d'un bout à l'autre ce livre spécial est
instructif et utile. J'ajoute que l'éditeur, M. Rothschild, l'a publié
avec le luxe habituel qu'il donne à ses publications, gravures sur acier
et sur bois, un véritable ouvrage de haras qui mérite d'être un ouvrage
de bibliothèque.
_Notice sur Émile Deschamps_, par M. Achille Taphanel (1 broc.
in-18).--Émile Deschamps, académicien né, est mort sans avoir été de
l'Académie. Mais il occupe dignement le quarante-et-unième fauteuil.
C'était le plus aimable des causeurs, le plus railleur des poètes
romantiques, le plus accueillant des vieillards. M. Taphanel, qui l'a
beaucoup connu, s'est attaché à faire revivre cette souriante
physionomie dans une notice que je signale avec plaisir aux lettrés.
Mais qui s'occupe d'Émile Deschamps et qui lira ce joli travail d'un
jeune homme lettré et reconnaissant? Qui? Tout ce qui n'est pas ingrat
envers une mémoire sympathique et un poète de talent.
_Histoire de la troisième République_, par M. Adolphe Michel (tome
premier).--Les histoires particulières de la dernière guerre sont
nombreuses, mais les histoires générales sont rares, beaucoup ont
raconté, avec plus ou moins de talent et de vérité, les épisodes dont
ils avaient été témoins; bien peu ont eu la patience de faire la
synthèse de ces travaux divers et d'en tirer des vues d'ensemble et des
jugements généraux. M. Adolphe Michel, déjà apprécié comme historien
pour un travail très-érudit sur Louvois et les protestants, vient de
tenter l'entreprise de raconter ce qu'il appelle l'_Histoire de la
troisième république_, et j'ajoute qu'il vient d'y réussir. Nous
reviendrons sur cet ouvrage dès qu'il sera complet ou du moins terminé.
Qu'il nous suffise aujourd'hui de signaler à l'attention le premier
volume de ce livre, qui va de la déclaration de guerre (juillet 1870)
jusqu'au bombardement de Paris (janvier 1871). On ne peut demander à des
histoires de ce genre, palpitantes d'actualité, le calme et la
modération. Dieu nous garde de demeurer calmes en un tel sujet! M.
Michel s'indigne souvent, il a raison, et il prouve une fois de plus que
l'indignation, qui fait les poètes, fait même et fait aussi les
historiens.
_En faction_, par M. Albert Méral (1 petit volume in-32).--Ce sont
encore des vers et des vers patriotiques. _En faction_, le titre sent
les souvenirs du siège. Ce sont des impressions de remparts, des
épisodes de la prise de Montretout. Le style a souvent des hésitations,
mais ces pièces de vers méritent d'être lues, et c'est là un début
heureux.
_L'assassin du bel Antoine_, par M. Paul Parfait (1 vol. Michel
Lévy).--_La Chambre bleue_, de Prosper Mérimée, nous montrait deux
amoureux fort dépités en entendant, dans une chambre d'auberge, le bruit
de la chute d'un corps et se croyant les témoins _de auditu_ d'un crime
commis, pour parler comme au théâtre, _à la cantonade_. Ce que Mérimée
prit au comique, M. Paul Parfait l'a pris au tragique dans ce roman qui
est, je pense, son premier roman et qui s'appelle: _L'assassin du bel
Antoine._ Un peintre, Julien Grandier, a, dans un hôtel d'une petite
ville, un rendez-vous avec une femme mariée. Cette nuit même, un
marchand de bestiaux, le bel Antoine, est assassiné dans la chambre nº 6
de l'hôtel, et Julien occupe la chambre nº 5. Nécessairement on l'accuse
et, pour comble de malheur, c'est précisément le mari de Mme de
Marcillac, le juge Marcillac qui est chargé de l'instruction de
l'affaire. Julien n'hésite pas; plutôt que de compromettre celle qu'il
aime, il se laissera accuser d'un crime, bien plus, il déclarera qu'il
est, lui, Julien, l'assassin du bel Antoine. Mais à son tour, Hélène de
Marcillac cherche à sauver Julien; elle découvre l'assassin véritable,
un certain Floquart et le livre elle-même à son mari. M. de Marcillac,
après avoir un moment hésité à se venger d'une façon effroyable, fait
mettre Julien en liberté, mais il déclare qu'il veut sa vie. Un duel a
lieu. Julien tire sans viser et tue M. de Marcillac. «A l'heure où vous
recevrez cette lettre, écrit alors Hélène à Julien, je serai déjà
réfugiée dans un couvent. Ne cherchez pas à me revoir. Il y a du sang
entre nous.»
Ainsi finit ce livre, très-rapide, très-émouvant, écrit d'un style
preste et pittoresque. C'est un roman tout à fait attachant qui,
transporté au théâtre, ferait un excellent drame. Je féliciterai surtout
M. Paul Parfait d'avoir écrit là, non pas un récit de cour d'assises,
comme nous en avons tant et trop lu, mais un roman de passion où la
perspective du supplice ne fait que montrer sous un jour plus
sympathique les nobles caractères des personnages. Il y a un écrivain
remarquable et un romancier de race chez M. Paul Parfait, qu'on
connaissait déjà pour un polémiste érudit, spirituel et incisif.
_Cahiers de la Marche et Assemblée du département de Guéret_
(1788-1789), par M. Louis Duval, archiviste du département de la Creuse.
(1 vol. in-18 Limoges, Ducourtieux.)--On finira bien peu à peu par
connaître à fond l'histoire de la Révolution française s'il se trouve
partout des érudits et des curieux pour recueillir et mettre au jour les
documents relatifs à cette époque. M. Louis Duval. archiviste à Guéret,
vient de faire pour le département de la Creuse ce que fit M. Antonin
Proust pour l'Anjou, et ce qu'il faudrait faire pour tous les
départements français. Il a remis au jour les cahiers du département de
Guéret envoyés aux états généraux, ces fameux cahiers qui furent
l'immense voix de la France demandant des réformes à la royauté. La
plupart des doléances des habitants du Centre rappellent les autres
doléances, celles des provinces de Picardie, par exemple. Mais elles
n'en ont pas moins leur intérêt tout particulier, que M. L. Duval a
parfaitement fait ressortir.
L'introduction qu'il a placée en tête de ce livre et où, après avoir
justement insisté sur la nécessité de connaître la situation de la
France avant 1789, si l'on veut comprendre l'oeuvre de la Révolution et
l'importance des cahiers, cette introduction est un excellent morceau de
critique historique. M. Duval étudie les divisions territoriales de la
Marche, son organisation judiciaire, son organisation financière, les
impôts, les contributions indirectes, la gabelle, la corvée, les
banqueroutes royales, la milice, le tirage au sort, les enrôlements
forcés, la misère du soldat, les entraves apportées à la liberté du
travail multipliant le nombre des bandits, vagabonds, faux-sauniers, et
le paupérisme, les disettes, en un mot, tout ce qui amena l'explosion de
89, et la seule lecture de la table d'un tel livre donne à la fois une
idée de son importance et un tableau succinct de la vieille France. Un
tel ouvrage vaudrait d'être analysé longuement, étudié pas à pas. Je me
contente de le signaler et de le recommander tout particulièrement à
ceux qui veulent étudier de près les origines de la France nouvelle.
_La Dernière bataille_, par Frédéric Stampf, traduction de M. Edmond
Thiaudière (1 broch. chez Le Chevalier).--Il paraît que l'auteur de ce
poème, traduit de l'allemand, M. Frédéric Stampf, était officier dans le
3e régiment d'infanterie de la landwehr prussienne. Son père,
républicain, avait été tué en 1848, à Berlin. Après Sedan, il eut l'idée
de rimer un poème pacifique bientôt connu, qui le fit dégrader et
enfermer dans la citadelle de Spandau. Stampf s'échappa, gagna la Suisse
et il y mourut. Il n'avait pas trente-cinq ans. M. Thiaudière a traduit
avec amour ce poème d'un Allemand en l'honneur de l'affranchissement des
peuples, dont la pauvre France avait eu le glorieux vouloir. Il est rare
de rencontrer ces mots, «la pauvre France,» sous la plume d'un Allemand,
autrement qu'avec une intention ironique. Mais il paraît que ce
malheureux Stampf nous aimait. Que doivent penser de lui ses
compatriotes, qui tiennent un peu rigueur à Frédéric le Grand lui-même
de ses sympathies françaises? Le poème de Stampf est d'ailleurs, un peu
nébuleux; c'est par là qu'il est resté Allemand.
Jules Claretie.