Ambigu.--_Le Parricide_, drame en cinq actes de
M. Adolphe Belot.--Théâtre-Italien.--Débuts de Mlle Belocca.
M. Adolphe Belot a créé dans son imagination une sorte de bagne d'où il
tire, suivant les besoins du théâtre, une série de gredins fort propres
à la confection des drames. Ces héros du crime travaillent dans _Le
Parricide_ d'une façon plus adroite encore que leurs complices de
l'_Article_ 47 et du _Drame de la rue de la Paix._ Voilà de quelle façon
s'y prennent ces messieurs. La chose est bien simple, et pourtant elle
réussit par sa simplicité même:
Il s'agit d'abord de commettre un assassinat; en second lieu il faut
éviter la justice, et puisqu'elle cherche un coupable, le moyen le plus
ingénieux est de le lui servir tout prêt, avec les preuves habilement
arrangées d'une irréfutable culpabilité. Dans ce genre de crime on vise
une personne même de la maison où doit se commettre le meurtre: un fils
prodigue par exemple qui a bien quelques légers torts que la justice,
les faits aidant, aura le soin de grossir. On accumule sur sa tête les
indices, et pendant que le juge d'instruction se jette sur cette fausse
piste, les vrais criminels s'échappent en riant de l'accusé et des
juges.
C'est ce qui arrive à Laurent Dalissier. Le pauvre diable est accusé
d'avoir tué sa mère. Tout parle contre lui; il lui a demandé dix mille
francs qu'elle a refusés, et les dix mille francs ont été volés après le
meurtre. L'assassin a laissé dans Je jardin des traces de pas; le pied
de Dalissier se moule dans ces traces accusatrices. On a ramassé un
bouton de manchette; il est à Dalissier. Le poignard avec lequel on a
frappé lui appartient; l'accusé en convient. Enfin, preuve plus
convaincante encore, une jeune fille est accourue aux cris de la
victime; elle a été frappée, dans l'ombre, par l'assassin; elle le
reconnaît, c'est lui, c'est Dalissier. Voilà certes de quoi envoyer un
homme, si ce n'est à l'échafaud, du moins au bagne à perpétuité, si les
jurés sont en train d'indulgence.
Mais le jury y met de la complaisance, car il acquitte Laurent Dalissier
sur la plaidoirie de l'avocat, et surtout, je pense, sur la bonne mine
de l'accusé. C'est une justice un peu étrange, mais dont M. A. Belot
avait besoin; et remarquez que ce singulier verdict est plein de bon
sens, car Laurent est le plus honnête criminel qui ait jamais été traîné
devant les assises du drame. Les assassins l'ont suivi à la piste; ils
lui volent son bouton de manchette. C'est avec son poignard que sa mère
a été frappée. Si l'on a reconnu la trace de ses pas, c'est que
l'assassin s'était chaussé de ses bottines; si cette jeune fille l'a vu,
elle a pu se tromper, car c'était de ses habits que l'assassin s'était
revêtu. Ceci est le secret du drame, le dernier mot que l'auteur nous
dira à la fin de la pièce.
En attendant, voici Laurent en liberté; le tribunal l'a acquitté mais le
monde ne l'a pas absous. Il ne suffit pas que le jury ait proclamé son
innocence. C'est ce que comprend le malheureux, qui ne pourra marcher
tête haute que lorsqu'il aura trouvé le coupable, et pour être plus sûr
de ses recherches et de leur résultat, il se met lui-même dans les rangs
de la police et s'associe à un M. Roule, un fin chasseur de gredins
celui-là. A partir de ce moment le drame se lance dans ce chassé-croisé
de limier de la police et de gibier de bagne. Toujours émouvant ou
amusant, suivant le genre, depuis les _Talismans_, de E. Soulié, jusqu'à
_Tricoche et Cacolet_ de divertissante mémoire. Enfin tout se découvre
et M. Roule a éventé l'assassinat par substitution. Ce parricide n'était
pas un parricide, pas plus que le fou du _Beau-frère_ n'était un fou.
C'est la manière dramatique de M. Belot; il réhabilite ses titres de
pièce.
Ce drame du _Parricide_ aura du succès; il a pour lui quelques tableaux
qui ont été chaleureusement applaudis, entre autres celui des
saltimbanques, très-habilement fait et mis en scène d'une manière
très-pittoresque. Il est bien joué par Lacressonnière, excellent en
policier, par Vannoy, par René Didier, un jeune comédien d'avenir.
Montbars a été très-applaudi et Mlle Vannoy, qui est entrée à l'Ambigu
en possession de son talent dramatique égaré au Gymnase, a obtenu un
réel succès.
Si M. Strakosch ne remet pas sur pied le Théâtre-Italien, il faut
désespérer pour toujours de ce théâtre, car jamais impresario ne
déploya pareille activité et ne fit plus grandes tentatives. M
Strakosch, qui cherche du nouveau, n'en fût-il plus au monde, ne prend
aucun engagement de durée avec un artiste; c'est au public à se
prononcer entre le directeur et le chanteur; jusqu'à cette suprême
décision M. Strakosch ne répond de rien. Il cherche, il trouvera, j'en
suis sûr. La semaine dernière, il nous faisait entendre Mlle Belval;
aujourd'hui il nous présente Mlle Belocca. Mlle Belocca, qui débutait
dans le _Barbier_, est une fort jeune et fort jolie personne, pour
laquelle le public était déjà favorablement prévenu, puisque la
direction avait pris soin d'adresser son portrait avec les billets
d'invitation à cette soirée. Il y avait même une petite légende qui
circulait dans les couloirs au bénéfice de la débutante, mais cela ne
nous regarde pas. Toujours est-il que cette charmante Russe a la voix la
plus agréable du monde; une voix bien fraîche, bien timbrée et vivante
de toute la grâce de la jeunesse. Avec cette brillante musique du
_Barbier_, qu'elle nous rendait avec son contralto et dans laquelle elle
a été fort applaudie, elle a dit, à la leçon de chant, un air russe qui
nous plaît fort dans son caractère doux et mélancolique et comme
contraste, le Brindisi de la Lucrezia Borgia, où l'actrice lance
vaillamment le fameux trille, ce grand succès de l'Alboni. L'accueil
fait par la salle à la jeune virtuose a été des plus chaleureux.
Est-ce à dire qu'une étoile se soit levée au ciel du Théâtre-Italien?
Non, il faut attendre encore. Mlle Belocca est une chanteuse qui donne
les plus grandes espérances, mais qui, à l'heure qu'il est, chante avec
la timidité d'une élève et parfois même avec les hésitations d'une
écolière; mais le public l'a prise du premier coup en grande sympathie
et le succès, qui est le meilleur de tous les encouragements, sera aussi
le meilleur maître de Mlle Belocca.