La pêche des huîtres

Nous avons plusieurs fois parlé du naissain; nos lecteurs auront

certainement compris que nous désignions ainsi l'huître dans son état

embryonnaire, mais nous ne devons pas moins leur exposer les phénomènes

de la reproduction du mollusque, dire quelque chose des tentatives qui

ont été faites et qui se poursuivent pour en régulariser la

multiplication, ainsi que de cette industrie du parcage, auquel elle

doit une bonne part de ses qualités comestibles.

Si bas qu'elle soit placée dans l'échelle des êtres, l'huître obéit

comme les autres aux grandes lois qui assurent la conservation des

espèces. Le mois de mai est le mois des amours pour elle comme pour tous

les habitants de nos latitudes. Ces amours sont ce qu'ils doivent être

chez ces casanières personnes: s'ils occasionnent quelques modifications

dans leur organisme apparent, ils naissent, se développent et

s'évanouissent sans que ces embrasements printaniers aient occasionné le

moindre dérangement à ceux qui les éprouvent. Les signes distinctifs des

sexes deviennent plus apparents. Ces signes sont, suivant les pêcheurs

anglais, une tache noire à la membrane du mâle, _black sick_ (noir

malade), une tache blanche à la membrane de la femelle, _white sick_

(blanche malade).

La phase critique se caractérise par la teinte laiteuse que prend le

mollusque. Il est alors un aliment non-seulement malsain, mais

dangereux, et il lui faudra deux mois pour qu'il ait recouvré ses

qualités premières. Bientôt il émet son frai sous la forme d'un chapelet

blanchâtre.

On a observé sur des huîtres placées au bord de l'eau que c'était

toujours au commencement du flot que se produisait le phénomène, alors

que l'eau, arrivant attiédie par l'action du soleil, recouvrait le

coquillage de quelques centimètres à peine. On a également remarqué que

les innombrables embryons huîtriers, au moment de leur sortie de

l'huître-mère, obéissaient à un mouvement ascensionnel assez rapide à la

surface de l'eau, puis à un autre mouvement qui les portait vers le

fond. Il n'est pas douteux que l'action du soleil ne soit pour quelque

chose dans cette viabilité momentanée. Il est probable que sa chaleur

contribue au durcissement du premier test calcaire de l'animal,

durcissement qui lui permet de se fixer au fond sur les objets qu'il y

rencontre, vieilles écailles, pierres ou morceaux de bois. Après

vingt-quatre heures, l'enveloppe est déjà solide, et la jeune huître

puise désormais dans le milieu où elle vit les éléments nécessaires à sa

croissance.

Le naissain ou frai d'une seule huître peut s'évaluer à plus d'un

million; mais bien des causes, telles que la violence des courants, les

fonds infestés de parasites et particulièrement d'étoiles de mer, le

fléau du naissain, viennent entraver cette exubérante multiplication.

Le manque de bons collecteurs où le frai puisse se fixer est encore une

de ses principales causes d'avortement. Il est encore évident que le

naissain des huîtres placées à une grande profondeur doit être plus

exposé à périr que celui des coquillages qui se trouvent à courte

distance de la surface, c'est-à-dire dans de bonnes conditions pour

recevoir le principe vivificateur dont nous avons parlé.

Ces diverses observations servirent de point de départ à

l'ostréiculture. De sérieux essais furent tentés par les soins du

ministère de la marine à Primel, Tréguier, Paimpol; soit que ces

premières expériences eussent été mal conduites, soit que les stations

choisies ne fussent pas favorables à la reproduction, ils ne donnèrent

pas de résultats satisfaisants. En revanche, dans le vaste bassin

d'Arcachon, le succès fut complet et dépassa toutes les espérances.

Le choix des collecteurs employés à Arcachon fut certainement pour

quelque chose dans cette merveilleuse réussite. Ils consistent en tuiles

creuses oblongues, superposées par étages et entrecroisées de façon à

former une espèce de ruche. Après le frai, chacune de ces tuiles se

trouve couverte de 50 à 200 petites huîtres. Au bout d'une année on

démonte la ruche; la tuile est alors placée dans un parc, où elle

séjourne jusqu'à ce qu'elle soit assez forte pour être détachée et

traitée comme les huîtres draguées, c'est-à-dire mise à l'engrais dans

un milieu nourricier. Il lui faut trois ans pour avoir atteint sa

croissance et être livrée à la consommation.

[Illustration: LA PÊCHE DES HUITRES.--Maraudeuses surprises la nuit.]

Les excellents résultats de l'huîtrière d'Arcachon tenant beaucoup aux

conditions spéciales dans lesquelles se trouve cette baie, peut-être ne

serait-il pas hors de propos, sans renoncer pour cela à renouveler ces

tentatives sur d'autres points, d'emprunter à nos voisins les Anglais

les errements pratiques à l'aide desquels ils favorisent la

multiplication et assurent la conservation des bancs naturels. D'une

tolérance exagérée nous avons passé à une réglementation excessive. La

pêche, jadis permise en tous lieux et en tout temps, n'est plus tolérée

qu'aux jours et endroits désignés par la commission nommée par le

ministère de la marine. Cependant il a été constaté que le draguage sur

un banc où l'on ne rencontre pas de naissain n'était jamais nuisible.

Non-seulement les Anglais raclent les fonds pendant l'été pour les

dégager des végétations sous-marines, mais une partie du littoral reste

pendant toute l'année ouverte à la drague. Nous citerons notamment les

environs de l'estuaire de la Tamise. Seulement le pêcheur anglais se

garde bien de faire proie de tout ce que lui rapportent ses engins.

Quand il récolte du _brood_ ou naissain, il le détache soigneusement du

_culch_ ou collecteur naturel, vieille écaille, pierre ou débris,

rejette ce dernier à la mer et vend le naissain aux parcs de Witstable,

Bukersham, Briekel, Burnham, etc.; celui-ci, qui produit l'huître verte,

a une grande renommée; son exportation est considérable. Il est évident

que si le nombre des établissements éducateurs était augmenté, si tout

notre littoral en était pourvu, nos pêcheurs y trouvant le placement du

naissain qu'ils ramassent ne le gaspilleraient plus comme autrefois, et

par suite il deviendrait possible d'élargir les périodes de pêche dans

une certaine mesure.

[Illustration: AVISO DE L'ÉTAT SURPRENANT DES PÊCHEURS SUR UN BANC

INTERDIT.]

Le parc n'est pas seulement le réservoir où l'on place les huîtres pour

les en tirer au fur et à mesure des demandes de la consommation, il est

surtout une station nécessaire où le coquillage se trouvant placé dans

des conditions de lumière et de nourriture les plus favorables, perd

l'âcreté qui le caractérisait lorsqu'il a été extrait de ses bancs, et

acquiert, comme nous l'avons dit, sa finesse en gagnant encore en

embonpoint.

Il y a deux espèces de parcs, les parcs naturels, dénommés _claires_

dans le pays de Marennes, aujourd'hui ruinés, et qui ne sont à

proprement parler que des sortes de dépôts placés, avec l'autorisation

administrative, soit sur quelque point du littoral, et plus souvent à

l'embouchure d'un petit fleuve, et les parcs artificiels, qui sont

immergés au moyen d'écluses, et constituent par conséquent des créations

assez dispendieuses.

[Illustrations: Costumes cancalais: Pêcheurs au ras de l'eau.]

Nos principaux parcs artificiels sont ceux de Dunkerque, Dieppe,

Courseuilles, Saint-Waast, Cancale, Loc-Tudy, Pont-l'Abbé, Marennes et

Arcachon.

Ce genre d'établissement consiste dans un réservoir alimenté par un

conduit souterrain, lequel communique directement avec le chenal. Le

réservoir est rempli toutes les vingt-quatre heures par la marée

montante; l'eau y est reçue par une écluse; l'huîtrière proprement dite

se compose d'un mur d'enceinte en briques, de 1m40 de hauteur; le fond

est garni d'un plancher formant de petites cases destinées à retenir les

coquillages quand l'eau s'écoule; elle est divisée en un certain nombre

de fosses séparées par des cloisons praticables sur lesquelles marche

l'homme chargé des soins de l'huîtrière.

[Illustrations: LA PÊCHE DES HUITRES.--Parcs artificiel: Nettoyage des

huîtres.]

[Illustrations: Mise en bourriches.]

Tous les jours, à la marée basse, l'écluse du parc est ouverte; l'eau

s'écoule, les huîtres restent à sec. A la mer montante on ferme cette

écluse, et la vanne ayant été ouverte, l'huîtrière se trouve de nouveau

remplie.

Le remarquable phénomène du verdissement de l'huître s'obtient dans des

fosses munies d'écluses, et de 1 mètre de profondeur, qui donnent un

maximum de 50 centimètres d'eau. La composition chimique du sol agissant

de concert avec l'action du soleil, colore le mollusque en quatre ou

cinq jours. Plus on l'y laisse, plus la nuance devient intense.

Certaines fosses ne communiquent une teinte verdâtre à l'huître que

pendant l'été; telles sont celles de Solesbury, en Angleterre. D'autres

au contraire, celles de Briekel, par exemple, les verdissent dans toutes

les saisons.

[Illustration: Matelots dragueurs d'huîtres, côtes anglaises.]

Le coquillage qui a passé par les parcs verdissants est moins salé

non-seulement que les huîtres qui arrivent du large, mais que celles qui

ont séjourné dans les parcs ordinaires.--On a observé que l'huître

élevée dans les parcs artificiels aussi bien que celle qui y avait été

transportée devenait _mule_, c'est-à-dire perdait ses facultés de

reproduction; celle des _claires_ seule peut fournir du naissain.

L'huître est extrêmement sensible aux variations atmosphériques. Son

immobilité prétendue n'est que relative. A la marée montante elle repose

sur celle de ses écailles dont l'intérieur est convexe; lorsque la mer

se retire elle se retourne sur l'écaille plate. Lorsqu'il fait froid

elle s'enfonce dans la vase. Son alimentation se compose des infusoires

dont l'eau de la mer tient des myriades en suspension. Ce que nous lui

reprochons comme un perpétuel bâillement est en réalité l'acte de la

fonction la plus importante de tout organisme, elle mange. Bien qu'il

mange souvent, le mollusque est susceptible de vivre assez longtemps

hors de son élément sans qu'il paraisse souffrir beaucoup de son jeûne.

Un parc exige des soins multiples et une surveillance incessante. La

principale opération du parqueur consiste à balayer le limon que l'eau

des fosses, toujours un peu stagnante a laissé sur les coquilles.--Cette

opération lui permet de vérifier l'état de l'huîtrière, elle lui permet

d'enlever les malades et les morts, dont le voisinage pourrait infecter

les huîtres saines. Quant à la surveillance, facile dans les parcs

artificiels auxquels attient presque toujours une maison de garde, elle

est bien plus difficile à réaliser quand il s'agit des parcs naturels ou

_claires._ Ces dépôts, situés le plus souvent loin des habitations,

offrent un appât auquel les amateurs de la pêche du prochain résistent

d'autant plus difficilement qu'en raison du prix élevé auquel est arrivé

le mollusque ils réalisent ainsi des bénéfices aussi élevés que faciles.

Les maraudeurs sans cesse aux aguets autour de cette proie opime

profitent des nuits obscures, des temps de brume ou de grosse mer pour

faire main basse sur le trésor sous-marin. Quelquefois, ils chargent le

produit de leur vol sur une embarcation, tandis que les auteurs de la

rapine donnent le change en s'éloignant par terre. Il est arrivé aussi

que le ciel s'est chargé de la punition du coupable: parfois on a

entendu un cri d'angoisse qui traversait le silence de la nuit; il était

jeté par quelque malheureuse femme qui, craignant d'être surprise, ayant

pris la fuite avec précipitation, a glissé sur les pierres roulantes et

humides et que le courant emporte. Ce lugubre épisode s'est présenté

dernièrement sur le Saudy, où la mère et la fille ont trouvé la mort

sans pouvoir être secourues.

La statistique des bateaux et des équipages employés à la drague des

huîtres ne fournit pas la mesure complète de l'importance de cette pêche

pour les populations maritimes; si elle représente une des principales

ressources de la partie valide et navigante de ces populations, elle

apporte aussi quelque secours à une de ses fractions les plus

intéressantes. Que de veuves de marins,--et elles sont nombreuses les

veuves chez ces braves gens,--ont trouvé dans de mauvais jours, en se

livrant à la pêche à pied, du pain pour leur pauvre petite famille.

Cette pêche à pied est toujours passablement fructueuse dans les jours

de grandes marées.

Les physionomies toujours si caractérisées, quelquefois si originales,

les costumes si pittoresques des habitants de nos côtes fournissent

encore aux artistes d'attrayants modèles à étudier. Que ce soit le

pêcheur du Nord, son vénérable brûle-gueule à la bouche, enfoui dans ces

bottes qui font songer à celles de l'ogre du Petit-Poucet, que ce soit

son confrère l'Anglais, le _suroi_ sur la tête, fumant avec calme sa

longue pipe, veillant avec autant de soin au bon échouage de son

_butler_ qu'à ne pas laisser une goutte de whisky dans son verre, tous

présentent des types curieux à reproduire et à conserver. Le sexe

féminin fournit également un large appoint à son album; il se gardera

bien d'oublier nos gracieuses Cancalaises, à la coiffure provocante,

surtout lorsque le vent tourmente les longues brides qui la nouent avec

tant de coquetterie sur des joues d'un rose un peu maladif.

L'Illustration, No. 1599, 18 Octobre 1873 · 第 16 / 30 题