PEINTRES.

Il n’en est pas de la peinture comme de la musique. Une nation peut

avoir un chant qui ne plaise qu’à elle, parceque le génie de sa langue

n’en admettra pas d’autres; mais les peintres doivent représenter la

nature, qui est la même dans tous les pays, et qui est vue avec les

mêmes yeux.

Il faut, pour qu’un peintre ait une juste réputation, que ses ouvrages

aient un prix chez les étrangers. Ce n’est pas assez d’avoir un petit

parti, et d’être loué dans de petits livres; il faut être acheté.

Ce qui resserre quelquefois les talents des peintres est ce qui

semblerait devoir les étendre; c’est le goût académique; c’est la

manière qu’ils prennent d’après ceux qui président. Les académies sont,

sans doute, très utiles pour former des élèves, surtout quand les

directeurs travaillent dans le grand goût: mais, si le chef a le goût

petit, si sa manière est aride et léchée, si ses figures grimacent, si

ses tableaux sont peints comme les éventails; les élèves, subjugués

par l’imitation ou par l’envie de plaire à un mauvais maître, perdent

entièrement l’idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les

académies: aucun ouvrage qu’on appelle académique n’a été encore, en

aucun genre, un ouvrage de génie. Donnez-moi un artiste tout occupé

de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses

productions seront compassées et contraintes. Donnez-moi un homme d’un

esprit libre, plein de la nature qu’il copie, il réussira. Presque

tous les artistes sublimes, ou ont fleuri avant les établissements des

académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait

dans ces sociétés.

Corneille, Racine, Despréaux, Lesueur, Lemoine, non seulement prirent

une route différente de leurs confrères, mais ils les avaient presque

tous pour ennemis.

POUSSIN (Nicolas), né aux Andelis, en Normandie, en 1594, fut l’élève

de son génie; il se perfectionna à Rome. On l’appelle le peintre des

gens d’esprit; on pourrait aussi l’appeler celui des gens de goût. Il

n’a d’autre défaut que celui d’avoir outré le sombre du coloris de

l’école romaine. Il était, dans son temps, le plus grand peintre de

l’Europe. Rappelé de Rome à Paris, il y céda à l’envie et aux cabales;

il se retira: c’est ce qui est arrivé à plus d’un artiste. Le Poussin

retourna à Rome, où il vécut pauvre, mais content. Sa philosophie le

mit au-dessus de la fortune. Mort en 1665.

LESUEUR (Eustache), né a Paris, en 1617, n’ayant eu que Vouët pour

maître, devint cependant un peintre excellent. Il avait porté l’art

de la peinture au plus haut point, lorsqu’il mourut, à l’âge de

trente-huit ans, en 1655.

BOURDON et le VALENTIN[342] ont été célèbres. Trois des meilleurs

tableaux qui ornent l’église de Saint-Pierre de Rome sont du Poussin,

du Bourdon, et du Valentin.

LEBRUN (Charles), né à Paris, en 1619. A peine eut-il développé son

talent, que le surintendant Fouquet, l’un des plus généreux et des

plus malheureux hommes qui aient jamais été, lui donna une pension

de vingt-quatre mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. Il est

à remarquer que son tableau de _la Famille de Darius_, qui est à

Versailles, n’est point effacé par le coloris du tableau de Paul

Véronèse, qu’on voit à côté, et le surpasse beaucoup par le dessin, la

composition, la dignité, l’expression, et la fidélité du costume. Les

estampes de ses tableaux des _batailles d’Alexandre_ sont encore plus

recherchées que les _batailles de Constantin_, par Raphaël et par Jules

Romain. Mort en 1690.

MIGNARD (Pierre), né à Troyes en Champagne, en 1610, fut le rival de

Lebrun pendant quelque temps; mais il ne l’est pas aux yeux de la

postérité. Mort en 1695.

GELÉE (Claude), dit LE LORRAIN. Son père, qui en voulait faire

un garçon pâtissier, ne prévoyait pas qu’un jour son fils ferait

des tableaux qui seraient regardés comme ceux d’un des premiers

paysagistes de l’Europe. Mort à Rome, en 1678.

CAZES[343] (Pierre-Jacques). On a de lui des tableaux qui commencent

à être d’un grand prix. On rend trop tard justice, en France, aux

bons artistes. Leurs ouvrages médiocres y font trop de tort à leurs

chefs-d’œuvre. Les Italiens, au contraire, passent chez eux le médiocre

en faveur de l’excellent. Chaque nation cherche à se faire valoir. Les

Français font valoir les autres nations en tout genre.

PARROCEL (Joseph), né en 1648, bon peintre, et surpassé par son fils.

Mort en 1704.

JOUVENET (Jean), né à Rouen en 1644[344], élève de Lebrun, inférieur

à son maître, quoique bon peintre. Il a peint presque tous les objets

d’une couleur un peu jaune. Il les voyait de cette couleur par une

singulière conformation d’organes. Devenu paralytique du bras droit,

il s’exerça à peindre de la main gauche, et on a de lui de grandes

compositions exécutées de cette manière. Mort en 1717.

SANTERRE (Jean-Baptiste). Il y a de lui des tableaux de chevalet

admirables, d’un coloris vrai et tendre. Son tableau d’Adam et d’Ève

est un des plus beaux qu’il y ait en Europe. Celui de sainte Thérèse,

dans la chapelle de Versailles, est un chef-d’œuvre de graces; et on ne

lui a reproché que d’être trop voluptueux pour un tableau d’autel. Né

en 1651. Mort en 1717.

LA FOSSE[345] (Charles de) s’est distingué par un mérite à peu près

semblable.

BOULLONGNE[346] (Bon), excellent peintre; la preuve en est que ses

tableaux sont vendus fort cher.

BOULLONGNE[347] (Louis). Ses tableaux, qui ne sont pas sans mérite,

sont moins recherchés que ceux de son frère.

RAOUX[348], peintre inégal; mais, quand il a réussi, il a égalé le

Rembrandt.

RIGAUD (Hyacinthe), né à Perpignan en 1663. Quoiqu’il n’ait guère de

réputation que dans le portrait, le grand tableau où il a représenté le

cardinal de Bouillon ouvrant l’année sainte, est un chef-d’œuvre égal

aux plus beaux ouvrages de Rubens. Mort en 1743.

DETROY[349] (François) a travaillé dans le goût de Rigaud. On a de son

fils des tableaux d’histoire estimés.

WATTEAU[350] (Antoine) a été dans le gracieux à peu près ce que Téniers

a été dans le grotesque. Il a fait des disciples dont les tableaux sont

recherchés.

LEMOINE, né à Paris en 1688, a peut-être surpassé tous ces peintres

par la composition du _salon d’Hercule_, à Versailles. Cette apothéose

d’Hercule était une flatterie pour le cardinal Hercule de Fleury, qui

n’avait rien de commun avec l’Hercule de la fable. Il eût mieux valu,

dans le salon d’un roi de France, représenter l’apothéose de Henri

IV. Lemoine, envié de ses confrères, et se croyant mal récompensé du

cardinal, se tua de désespoir en 1737.

Quelques autres ont excellé à peindre des animaux, comme DESPORTES et

OUDRY[351]; d’autres ont réussi dans la miniature; plusieurs dans le

portrait. Quelques peintres, et surtout le célèbre VANLOO[352], se sont

distingués depuis dans de plus grands genres; et il est à croire que

cet art ne périra pas.

Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I · 第 49 / 89 题