LE SOMMEIL S'ÉVEILLANT ME DIT: TU M'AS SCIÉ.

* * * * *

Toi qui souffles dessus une épouse enrayée,

RUMINANT! dilatant ta pupille éraillée;

Sais-tu?... Ne sais-tu pas ce soupir--LE RÉVEIL!--

Qui baille au ciel, parmi les crins d'or du soleil

Et les crins fous de ta Déesse ardente et blonde?...

--Non?...--Sais tu le réveil du philosophe immonde

--Le Porc--rognonnant sa prière du matin;

Ou le réveil, extrait-d'âge de la catin?...

As-tu jamais sonné le réveil de la meute;

As-tu jamais senti l'éveil sourd de l'émeute,

Ou le réveil de plomb du malade fini?...

As-tu vu s'étirer l'oeil des Lazzaroni?...

Sais-tu?... ne sais-tu pas le chant de l'alouette?

--Non--Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette.

Ruminant! Tu n'as pas L'INSOMNIE, éveillé;

Tu n'as pas LE SOMMEIL, ô Sac ensommeillé!

(<i>Lits divers--Une nuit de jour</i>)

<i>IDYLLE COÛPÉE</i>

<i>Avril</i>.

C'est très parisien dans les rues

Quand l'Aurore fait le trottoir,

De voir sortir toutes les Grues

Du violon, ou de leur boudoir....

Chanson pitoyable et gaillarde;

Chiffons fanés papillotants,

Fausse note rauque et criarde

Et petits traits crûs, turlutants:

Velours râtissant la chaussée;

Grande-duchesse mal chaussée,

Cocotte qui court becqueter

Et qui dit bonjour pour chanter....

J'aime les voir, tout plein légères,

Et, comme en façon de prières,

Entrer dire.... Bonjour, gros chien--

Au <i>merlan</i>, puis au pharmacien.

J'aime les voir, chauves, déteintes,

Vierges de seize à soixante ans,

Rossignoler pas mal d'absinthes,

Perruches de tout leur printemps;

Et puis <i>payer le mannezingue</i>,

Au <i>Polyte</i> qui sert d'Arthur,

Bon jeune homme né <i>brandezingue,

Dos-bleu</i> sous la blouse d'azur.

--C'est au boulevard excentrique,

Au--<i>BON RETOUR DU CHAMP DU NORD</i>--

Là: toujours vert le jus de trique,

Rose le nez des Croque-mort....

Moitié panaches, moitié cire,

Nez croqués vifs au demeurant,

Et gais comme un enterrement....

--Toujours le petit <i>mort</i> pour rire!--

Le voyou siffle--vilain merle--

Et le poète de charnier

Dans ce fumier cherche la perle,

Avec le peintre chiffonnier.

Tous les deux fouillant la pâture

De leur art ... à coups de grouins;

Sûrs toujours de trouver l'ordure.

--C'est le fonds qui manque le moins.

C'est toujours un fond chaud qui fume,

Et, par le soleil, lardé d'or....

Le rapin nomme ça: bitume;

Et le marchand de lyre: accord.

--Ajoutez une pipe en terre

Dont la spirale fait les cieux....

Allez: je plains votre misère,

Vous qui trouvez qu'on trouve mieux!

C'est le <i>Persil</i> des gueux sans poses,

Et des riches sans un radis....

--Mais ce n'est pas pour vous, ces choses,

O provinciaux de Paris!...

Ni pour vous, essayeurs de sauces,

Pour qui l'azur est un ragoût!

Grands empâteurs d'emplâtres fausses,

Ne fesant rien, fesant partout!

--Rembranesque! Raphaélique!

--Manet et Courbet au milieu--

... Ils donnent des noms de fabrique

A la pochade du bon Dieu!

Ces <i>Gallimard cherchant la ligne</i>,

Et ces <i>Ducornet-né-sans-bras</i>,

Dont la blague, de chic, vous signe

N'importe quoi ... qu'on ne peint pas.

Dieu garde encor l'homme qui glane

Sur le soleil du promenoir,

De flairer jamais la soutane

De la vieille dame au bas noir!

... On dégèle, animal nocturne,

Et l'on se détache en vigueur;

On veut, aveugle taciturne,

A soi tout seul être blagueur.

Savates et chapeau grotesque

Deviennent de l'antique pur;

On se colle comme une fresque

Enrayonnée au pied d'un mur.

Il coule une divine flamme,

Sous la peau; l'on se sent avoir

Je ne sais quoi qui fleure l'âme....

Je ne sais--mais ne veux savoir.

La Muse malade s'étire....

Il semble que l'huissier sursoit....

Soi-même on cherche à se sourire,

Soi-même on a pitié de soi.

Volez, mouches et demoiselles!...

Le gouapeur aussi vole un peu

D'idéal.... Tout n'a pas des ailes....

Et chacun vole comme il peut.

--Un grand pendard, cocasse, triste,

Jouissait de tout ça, comme moi,

Point ne lui demandais pourquoi....

Du reste--une gueule d'artiste--

Il reluquait surtout la tête

Et moi je reluquais le pié.

--Jaloux ... pourquoi? c'eût été bête,

Ayant chacun notre moitié.--

Ma béatitude nagée

Jamais, jamais n'avait bravé

Sa silhouette ravagée

Plantée au milieu du pavé....

--Mais il fut un Dieu pour ce drille:

Au soleil loupant comme ça,

Dessinant des yeux une fille....

--Un omnibus vert l'écrasa.

<i>LE CONVOI DU PAUVRE</i>

(<i>Paris, le</i> 30 <i>avril</i> 1873,

<i>Rue Notre Dame-de Lorette</i>.)

Ça monte et c'est lourd--Allons, Hue!

--Frères de renfort, votre main!...

C'est trop!... et je fais le gamin;

C'est mon Calvaire cette rue!

Depuis Notre-Dame-Lorette....

--Allons! <i>la Cayenne</i> est au bout,

Frère! du coeur! encor un coup!...

--Mais mon âme est dans la charrette:

Corbillard dur à fendre l'âme.

Vers en bas l'attire un aimant:

Et du piteux enterrement

Rit la Lorette notre dame....

C'est bien ça--Splendeur et misère!

Sous le voile en trous a brillé

Un bout du tréteau funéraire;

Cadre d'or riche ... et pas payé.

La pente est âpre, tout de même,

Et les stations sont des <i>fours</i>,

Au tableau remontant le cours

De l'Elysée à la Bohême....

--Oui, camarade, il faut qu'on sue

Après son harnais et son art!...

Apres les ailes: le brancard!

Vivre notre métier--ça tue....

Tués l'idéal et le râble!

Hue!... Et le coeur dans le talon!

* * * * *

--Salut au convoi misérable

Du peintre écrémé du Salon!

--Parmi les martyrs ça te range;

C'est prononcé comme l'arrêt

De Rafaël, peintre au nom d'ange,

Par le Peintre au nom de ... courbet!

<i>DÉJEUNER DE SOLEIL</i>

<i>Bois de Boulogne</i>, 1er <i>mai</i>.

Au Bois, les lauriers sont coupés,

Mais le <i>Persil</i> verdit encore;

Au <i>Serpolet</i>, petits coupés

Vertueux vont lever l'Aurore....

L'Aurore brossant sa palette:

Kh'ol, carmin et poudre de riz;

Pour faire dire--la coquette--

Qu'on fait bien les ciels à Paris.

Par ce petit-lever de Mai,

Le Bois se croit à la campagne:

Et, fraîchement trait, le Champagne

Semble de la mousse de lait.

Là, j'ai vu les <i>Chère Madame</i>

S'encanailler avec le frais....

Malgré tout prendre un vrai bain d'âme!

--Vous vous engommerez après.--

... La voix à la note expansive:

--Vous comprenez; voici mon truc:

Je vends mes Memphis, et j'arrive....

--Cent louis!...--Eh, Eh! Bibi....--Mon duc?...

On presse de petites mains:

--Tiens ... assez pur cet attelage.--

Même les cochers, au dressage,

Redeviennent simples humains.

--Encor toi! vieille <i>Belle-Impure!</i>

Toujours, les pieds au plat, tu sors,

Dans ce déjeuner de nature,

Fondre un souper à huit ressorts....--

Voici l'école buissonnière:

Quelques maris jaunes de teint,

Et qui <i>rentrent dans ta carrière</i>

D'assez bonne heure ... le matin.

Le lapin inquiet s'arrête,

Un sergent-de-ville s'assied,

Le sportsman promène sa bête,

Et le rêveur la sienne--à pied.--

Arthur même a presque une tête,

Son faux-col s'ouvre matinal....

Peut-être se sent-il poète,

Tout comme <i>Byron</i>--son cheval.

Diane au petit galop de chasse

Fait galoper les papillons

Et caracoler sur sa trace,

Son Tigre et les vieux beaux Lions.

Naseaux fumants, grand oeil en flamme,

Crins d'étalon: cheval et femme

<i>Saillent de l'avant!</i>....

--Peu poli.

--Pardon: <i>maritime</i> ... et joli.

<i>VEDER NAPOLI POI MORI</i>

Voir <i>Naples et</i>....--Fort bien, merci, j'en viens.

--Patrie D'Anglais en vrai, mal peints sur fond bleu-perruquier!

Dans l'indigo l'artiste en tous genres oublie.

Ce <i>Ne-m'oubliez-pas</i> d'outremer: le douanier.

--O Corinne!... ils sont là déclamant sur ma malle....

<i>Lasciate speranza</i>, mes cigares dedans!

--O Mignon!... ils ont tout éclos mon linge sale

Pour le passer au bleu de l'éternel printemps!

Ils demandent <i>la main</i> ... et moi je la leur serre!

Le portrait de ma Belle, avec <i>morbidezza</i>

Passe de mains en mains: l'inspecteur sanitaire

L'ausculte, et me sourit ... trouvant <i>que c'est bien ça!</i>

Je venais pour chanter leur illustre guenille,

Et leur chantage a fait de moi-même un haillon!

Effeuillant mes faux-cols, l'un d'eux m'offre sa fille....

Effeuillant le faux-col de mon illusion!

--Naples! panier percé des Seigneurs <i>Lazzarones</i>

Riches d'un doux ventre au soleil!

Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes,

Clyso-pompant l'azur qui bâille leur sommeil!...

O Grands en rang d'oignons! Plantes de pieds en lignes!

Vous dont la parure est un sac, un aviron!

Fils réchauffes du vieux Phoebus! Et toujours dignes

Des chansons de Musset, du mépris de Byron!...

--Choeurs de <i>Mazanielli</i>, Torses de mandolines!

Vous dont le métier est d'être toujours dorés

De rayons et d'amour ... et d'ouvrir les narines,

Poètes de plein air! O frères adorés!

<i>Dolce Farniente!</i>...--Non! c'est mon sac!... il nage

Parmi ces asticots, comme un chien crevé;

Et ma malle est hantée aussi ... comme un fromage!

Inerte, ô Galilée! et ... <i>è pur si muove</i>....

--Ne ruolze plus ça, toi, grand Astre stupide!

Tas de pâles voyous grouillant à se nourrir;

Ce n'est plus le lézard, c'est la sangsue à vide....

--Dernier <i>lazzarone</i> à moi le bon Dormir!

(<i>Napoli--Dogana del porto</i>.)

<i>VÉSUVES ET Cie</i>

Pompeïa-station--Vésuve, est-ce encor toi?

Toi qui fis mon bonheur, tout petit, en Bretagne,

--Du bon temps où la foi transportait la montagne-Sur

un bel abat-jour, chez une tante à moi:

Tu te détachais noir, sur un fond transparent,

Et la lampe grillait les feux de ton cratère.

C'était le confesseur, dit-on, de ma grand'mère

Qui t'avait rapporté de Rome tout flambant....

Plus grand, je te revis à l'Opéra-Comique.

--Rôle jadis créé par toi: <i>Le Dernier Jour

De Pompeï</i>.--Ton feu s'en allait en musique,

On te souillait ton rôle, et ... tu ne fis qu'un four.

--Nous nous sommes revus: devant-de-cheminée,

A Marseille, en congé, sans musique, et sans feu:

Bleu sur fond rose, avec ta Méditerranée

Te renvoyant pendu, rose sur un champ bleu.

--Souvent tu vins à moi la première, ô Montagne!

Je te rends ta visite, exprès, à la campagne.

Le Vrai Vésuve est toi, puisqu'on m'a <i>fait</i> cent francs!

* * * * *

Mais les autres petits étaient plus ressemblants.

<i>Pompeï, aprile</i>.

<i>SONNETO A NAPOLI

ALL' SOLE, ALL' LUNA

ALL' SABATO, ALL' CANONICO

E TUTTI QUANTI</i>

--CON PULCINELLA--

Il n'est pas de Samedi

Qui n'ait soleil à midi;

Femme ou fille soleillant,

Qui n'ait midi sans amant!...

Lune, Bouc, Curé cafard

Qui n'ait tricorne cornard!

--Corne au front et corne au seuil

Préserve du mauvais oeil.--

... <i>L'Ombilic du jour</i> filant

Son macaroni brûlant,

Avec la tarentela:

Lucia, Maz'Aniello,

Santa-Pia, Diavolo,

-CON PULCINELLA.--

<i>Mergelina-Venerdi, aprile </i> 15.

<i>A L'ETNA</i>

<i>Sicelides Musae, paulo majora canamus</i>.

(VIRGILE.)

Etna--j'ai monté le Vésuve....

Le Vésuve a beaucoup baissé:

J'étais plus chaud que son effluve,

Plus que sa crête hérissé....

--Toi que l'on compare à la femme....

--Pourquoi?--Pour ton âge? ou ton âme

De caillou cuit?...--Ça fait rêver....

--Et tu t'en fais rire à crever!--

--Tu ris jaune et tousses: sans doute,

Crachant un vieil amour malsain;

La lave coule sous la croûte

De ton vieux cancer au sein.

--Couchons ensemble, Camarade!

Là--mon flanc sur ton flanc malade:

Nous sommes frères, par Vénus,

Volcan!...

Un peu moins ... un peu plus....

(<i>Palerme.--Août</i>.)

<i>LE FILS DE LAMARTINE et DE GRAZIELLA</i>

«C'est ainsi que j'expiai par ces larmes

écrites la dureté et l'ingratitude de

mon coeur de dix-huit ans. Je ne puis

jamais relire ces vers sans adorer cette

fraîche image que rouleront éternellement

pour moi les vagues transparentes et

plaintives du golfe de Naples ... et sans

me haïr moi-même; mais les âmes pardonnent

là-haut. La sienne m'a pardonné.

Pardonnez-moi aussi, vous!!! J'ai pleuré.»

(LAMARTINE.--<i>Graziella</i>--1fr. 25c. le

vol.)

A l'île de Procide, où la mer de Sorrente

Scande un flot hexamètre à la fleur d'oranger,

Un Naturel se fait une petite rente

En <i>Graziellant</i> l'Étranger....

L'Etrangère surtout, confite en Lamartine,

Qui paye pour fluer, vers à vers, sur les lieux....

--Du <i>Cygne-de-Saint-Point</i> l'Homme a si bien la mine,

Qu'on croirait qu'il va rendre un vers ... harmonieux.

C'est un peintre inspiré qui lui trouva sa balle,

Sa balle de profil:--Oh mais! dit-il, voilà!

Je te baptise, au nom de la couleur locale:

--LE FILS DE LAMARTINE ET DE GRAZIELLA!--

Vrai portrait du portrait du Rafaël fort triste, [1]....

Fort triste, pressentant qu'il serait décollé

De sa toile, pour vivre en la peau du <i>Harpiste</i>

Ainsi que de son fils, rafaël raffalé.

--<i>Raphaël-Lamartine et fils</i>!--O Fornarine-Graziella!

Vos noms font de petits profits;

L'écho dit pour deux sous: <i>Le Fils de Lamartine!

Si Lamartine eût pu jamais avoir un fils!</i>

--Et toi, Graziella.... Toi, Lesbienne Vierge!

Nom d'amour, que, sopran' il a tant déchanté!...

Nom de joie!... et qu'il a pleuré--Jaune cierge--

Tu n'étais vierge que de sa virginité!

--Dis: moins éoliens étaient, ô Grazielle,

Tes Mâles d'Ischia?... que ce pieux Jocelyn

Qui tenait, à côté, la lyre et la chandelle....

Et, de loin, t'enterrait en chants de sacristain....

Ces souvenirs sont loin....--Dors, va! Dors sous les pierres

Que voit, n'importe où, l'étranger,

Où fait paître ton Fils des familles entières

--Citron prématuré de ta Fleur d'Oranger--

Dors--l'Oranger fleurit encor ... encor se fane;

Et la rosée et le soleil ont eu ses fleurs....

Le Poète-apothicaire en a fait sa tisane:

Remède à vers! remède à pleurs',

--Dors--L'Oranger fleurit encor ... et la mémoire

Des jeunes d'autrefois dont l'ombre est encor là.

Qui ne t'ont pas pêchée au fond d'une écritoire....

Et n'en péchaient que mieux!--dis, ô <i>picciola!</i>

--Mère de l'Antéchrist de Lamartine-Père,

Aurore qui mourus sous un coup d'éteignoir,

Ton Orphelin, posthume et de père et de mère,

Allait--quand tu naquis--déjà comme un vieux Soir.

Graziella!--Conception trois fois immaculée....

D'un platonique amour, Messie et Souvenir,

Ce Fils avait vingt ans quand, Mère inoculée,

Tu mourus à seize ans!... C'est bien tôt pour mourir!

--Pour toi: c'est ta seule oeuvre mâle, ô Lamartine,

Saint-Joseph de la Muse, avec elle couché,

Et l'aidant à vêler ... par la grâce divine:

Ton fils avant la lettre est conçu sans péché!...

--Lui se souvient très peu de ces scènes passées....

Mais il <i>laisse le vent et le flot murmurer</i>,

Et l'Étranger, plongeant dans ses tristes pensées....

En tirer un franc--pour pleurer!

Et, tout bas, il vous dit, de murmure en murmures:

Que sa fille ressemble à L'AUTRE ... et qu'elle est là,

Qu'on peut pleurer, à l'heure, avec des rimes pures,

Et ...--<i>pour cent sous, Signor</i>--nommer Graziella!

(<i>Isola di Capri.--Gennaio</i>.)

[note 1: Lamartine avoue quelque part qu'un seul portrait lui

ressemblait alors: Celui de Raphaël peint par lui-même.]

<i>LIBERTA</i> [2]

<i>A là cellule IV BIS (prison royale de Gènes</i>.)

--<i>Lasciate ogné</i>.--

DANTE

O belle hospitalière

Qui ne me connais pas,

Vierge publique et fière

Qui m'as ouvert les bras....

Rompant ma longue chaîne,

L'eunuque m'a jeté

Sur ton sein royal, Reine!

--Vanité, vanité!--

Comme la Vénus nue.

D'un bain de lait de chaux

Tu sors, blanche Inconnue,

Fille des noirs cachots

Où l'on pleure, d'usage....

--Moi: jamais n'ai chanté

Que pour toi, dans ta cage,

Cage de la gaîté!

La misère parée

Est dans le grand égout;

Dépouillons la livrée

Et la chemise et tout!

Que tout mon baiser couvre

Ta franche nudité....

Vraie ou fausse, se rouvre

Une virginité!

--Plus ce ciel louche et rose

Ni ce soleil d'enfer!...

--Ta paupière mi-close,

Tes cils, barreaux de fer!

Ta ceinture-dorée,

De fer!--Fidélité--

Et ta couche encastrée

Tombeau de volupté!

A nos coeurs plus d'alarmes:

Libres et bien à nous!...

Sens planer les gendarmes,

Pigeons du rendez-vous;

Et Cupidon-Cerbère

A qui la sûreté

De nos amours est chère....

Quatre murs!--Liberté!

Ho! l'Espérance folle

--Ce crampon--est au clou.

L'existence qui colle

Est collée à l'écrou.

Le souvenir qui hante

A l'huys est resté;

L'huys n'a pas de fente....

--Oh le carcan ôté!--

Laissons venir la Muse,

Elle osera chanter;

Et, si le jeu t'amuse,

Je veux te la prêter....

Ton petit lit de sangle,

Pour nous a rajouté

Les <i>trois bouts du triangle</i>;

Triple amour!--Trinité!

Plus d'huissiers aux mains sales!

Ni mains de chers amis!

Ni menottes banales!...

--Mon nom est <i>Quatre-Bis</i>.--

Hors la terrestre croûte,

Désert mal habité,

Loin des mortels je goûte

Un peu d'éternité.

--Prison, sûre conquête

Où le poète est roi!

Et boudoir plus qu'honnête

Où le sage est chez soi.

Cruche, au moins ingénue,

Puits de la vérité!

Vide, quand on l'a bue....

--Vase de pureté!--

--Seule est ta solitude,

Et béats tes ennuis

Sans pose et sans étude....

Plus de jours, plus de nuits!

C'est tout le temps dimanche,

Et le far-niente

Dort pour moi sur la planche

De l'idéalité....

... Jusqu'au jour de misère

Où, condamné, je sors

Seul, ramer ma galère....

Là, n'importe où,... dehors.

Laissant emprisonnée

A perpétuité

Cette fleur cloisonnée,

Qui fut ma liberté....

--Va: reprends, froide et dure,

Pour le captif oison,

Ton masque, ta figure

De porte de prison....

Que d'autres, basse race

Dont le dos est voûté,

Pour eux te trouve basse,

Altière déité!

(<i>Cellule 4.--Genova-la-Superba</i>.)

[note 2: <i>Libertà</i>. Ce mot se lit au fronton de la prison à Gènes.]

<i>HIDALDO!</i>

Ils sont fiers ceux-là!... comme poux sur la gale!

C'est à la don-Juan qu'ils vous <i>font</i> votre malle.

Ils ne sentent pas bon, mais ils fleurent le preux:

Valeureux vauriens, crétins chevalereux!

Prenant sans demander--toujours suant la race,--

Et demandant un sol,--mais toujours pleins de grâce.

Là, j'ai fait le croquis d'un mendiant à cheval:

--Le Cid ... un cid par un <i>été</i> de carnaval:

--Je cheminais--à pieds--traînant une compagne;

Le soleil craquelait la route en blanc-d'Espagne;

Et <i>le cid</i> fut sur nous en un temps de galop....

Là, me pressant entre le mur et le garrot:

--Ah! seigneur <i>Cavalier</i>, d'honneur! sur ma parole!

Je mendie à genoux: un oignon ... une obole?...--

(Et son cheval paissait mon col.)--Pauvre animal,

Il vous aime déjà! Ne prenez pas à mal....

--Au large!--Oh! mais: au moins votre bout de cigare?...

La Vierge vous le rende.--Allons: au large! ou: gare!

(Son pied nu prenait ma poche en étrier.)

--Pitié pour un infirme, o seigneur-cavalier....

--Tiens donc un sou....--Senor, que jamais je n'oublie

Votre Grâce! Pardon, je vous ai retardé....

Senora: Merci, toi! pour être si jolie....

Ma Jolie, et: Merci pour m'avoir regardé!

(<i>Cosas de Espana</i>)

<i>PARIA</i>

Qu'ils se payent des républiques,

Hommes libres!--carcan au cou--

Qu'ils peuplent leurs nids domestiques!...

--Moi je suis le maigre coucou.

--Moi,--coeur eunuque, dératé

De ce qui mouille et ce qui vibre....

Que me chante leur Liberté,

A moi? toujours seul. Toujours libre.

--Ma Patrie ... elle est par le monde;

Et, puisque la planète est ronde,

Je ne crains pas d'en voir le bout....

Ma patrie est où je la plante:

Terre ou mer, elle est sous la plante

De mes pieds--quand je suis debout.

--Quand je suis couché: ma patrie

C'est la couche seule et meurtrie

Où je vais forcer dans mes bras

Ma moitié, comme moi sans âme;

Et ma moitié: c'est une femme....

Une femme que je n'ai pas.

--L'idéal à moi: c'est un songe

Creux; mon horizon--l'imprévu--

Et le mal du pays me ronge....

Du pays que je n'ai pas vu.

Que les moutons suivent leur route,

De Carcassonne à Tombouctou....

--Moi, ma route me suit. Sans doute

Elle me suivra n'importe où.

Mon pavillon sur moi frissonne,

Il a le ciel pour couronne:

C'est la brise dans mes cheveux....

Et, dans n'importe quelle langue;

Je puis subir une harangue;

Je puis me taire si je veux.

Ma pensée est un souffle aride:

C'est l'air. L'air est à moi partout.

Et ma parole est l'écho vide

Qui ne dit rien--et c'est tout.

Mon passé: c'est ce que j'oublie.

La seule chose qui me lie

C'est ma main dans mon autre main.

Mon souvenir--Rien--C'est ma trace.

Mon présent, c'est tout ce qui passe

Mon avenir--Demain ... demain

Je ne connais pas mon semblable;

Moi, je suis ce que je me fais.

--<i>Le Moi humain est haïssable</i>....

--Je ne m'aime ni ne me hais.

--Allons! la vie est une fille

Qui m'a pris à son bon plaisir....

Le mien, c'est: la mettre en guenille,

La prostituer sans désir.

--Des dieux?...--Par hasard j'ai pu naître;

Peut-être en est-il--par hasard....

Ceux-là, s'ils veulent me connaître,

Me trouveront bien quelque part.

--Où que je meure: ma patrie

S'ouvrira bien, sans qu'on l'en prie,

Assez grande pour mon linceul....

Un linceul encor: pour que faire?...

Puisque ma patrie est en terre

Mon os ira bien là tout seul....

* * * * *

<i>ARMOR</i>

* * * * *

<i>PAYSAGE MAUVAIS</i>

Sables de vieux os--Le flot râle

Des glas: crevant bruit sur bruit....

--Palud pâle, où la lune avale

De gros vers, pour passer la nuit.

--Calme de peste, où la fièvre

Cuit.... Le follet damné languit.

--Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit.

--La Lavandière blanche étale

Des trépassés le linge sale,

Au <i>soleil des loups</i>....--Les crapauds.

Petits chantres mélancoliques

Empoisonnent de leurs coliques,

Les champignons, leurs escabeaux.

(<i>Marais de Guérande.--Avril</i>.)

<i>NATURE MORTE</i>

Des coucous <i>l'Angélus</i> funèbre

A fait sursauter, à ténèbre,

Le coucou, pendule du vieux,

Et le chat-huant, sentinelle,

Dans sa carcasse à la chandelle

Qui flamboie à travers ses yeux.

--Écoute se taire la chouette....

--Un cri de bois: C'est <i>la brouette

De la Mort</i>, le long du chemin....

Et, d'un vol joyeux, la corneille

Fait le tour du toit où l'on veille

Le défunt qui s'en va demain.

(<i>Bretagne.--Avril</i>.)

<i>UN RICHE EN BRETAGNE</i>

<i>O fortunatos nimdim, sua si</i>....

VIRGILE.

C'est le bon riche, c'est un vieux pauvre en Bretagne,

Oui, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel!

--Lui, c'est un philosophe-errant dans la campagne;

Il aime son pain noir sec--pas beurré de fiel....

S'il n'en a pas: bonsoir.--Il connaît une crèche

Où la vache lui prête un peu de paille fraîche,

Il s'endort, rêvassant planche-à-pain au milieu,

Et s'éveille au matin en bayant au Bon-Dieu.

--<i>Panem nostrum</i>....--Sa faim a le goût d'espérance....

Un <i>Benedicite</i> s'exhale de sa panse;

Il sait bien que pour lui l'oeil d'en haut est ouvert

Dans ce coin d'où tomba la manne du désert

Et le pain de son sac....

Il va de ferme en ferme.

Et jamais à son pas la porte ne se ferme,

--Car sa venue est bien.--Il entre à la maison

Pour allumer sa pipe en soufflant un tison....

Et s'assied.--Quand on a quelque chose, on lui donne;

Alors, il se secoue et rit, tousse et rognonne

Un <i>Pater</i> en hébreu. Puis, son bâton en main,

Il reprend sa tournée en disant: à demain.

Le gros chien de la cour en passant le caresse....

--Avec ça, peut-on pas se passer de maîtresse?...

Et,--qui sait,--dans les champs, un beau jour, la beauté

Peut s'amuser à faire aussi la charité....

--Lui, n'est pas pauvre: il est <i>Un Pauvre,--et s'en contente

C'est un petit rentier, moins l'ennui de la rente.

Seul, il se chante vêpre en berçant son ennui....

--Travailler--Pour que faire?... On travaille pour lui.

Point ne doit déroger, il perdrait la pratique;

Il doit garder intact son vieux blason mystique.

--Noblesse oblige.--Il est saint: à chaque foyer

Sa niche est là, tout près du grillon familier.

Bon messager boiteux, il a plus d'une histoire

A faire froid au dos, quand la nuit est bien noire....

N'a-t-il pas vu, rôdeur, durant les clairs minuits

Dans la lande danser les <i>cornandons</i> maudits....

--Il est simple ... peut-être.--Heureux ceux qui sont simples!...

A la lune, n'a-t-il jamais cueilli des simples?...

--Il est sorcier peut-être ... et, sur le mauvais seuil,

Pourrait, en s'en allant, jeter le mauvais oeil....

--Mais non: mieux vaut porter bonheur; dans les familles,

Proposer ou chercher des maris pour les filles.

Il est de noce alors, très humble desservant

De <i>la part du bon-dieu</i>.--Dieu doit être content:

Plein comme feu Noé, son Pauvre est ramassé

Le lendemain matin au revers d'un fossé.

Ah, s'il avait été senti du doux Virgile....

Il eût été traduit par monsieur Delille,

Comme un «<i>trop fortuné s'il connût son bonheur</i>.... »

--Merci: ça le connaît, ce marmiteux seigneur!

(<i>Saint-Thêgonnec</i>.)

<i>SAINT TUPETU</i>

Les amours jaunes · 第 9 / 16 题