D'UN LOUIS</i>

<i>Bougival, 8 mai</i>.

Elle était riche de vingt ans,

Moi j'étais jeune de vingt francs,

Et nous fîmes bourse commune,

Placée, à fond-perdu, dans une

Infidèle nuit de printemps....

La lune a fait trou dedans,

Rond comme un écu de cinq francs,

Par où passa notre fortune:

Vingt ans! vingt francs!... et puis la lune!

--En monnaie--hélas--les vingt francs!

En monnaie aussi les vingt ans!

Toujours de trous en trous de lune,

Et de bourse en bourse commune....

--C'est à peu près même fortune!

* * * * *

--Je la trouvai--bien des printemps,

Bien des vingt ans, bien des vingt francs,

Bien des trous et bien de la lune

Après--Toujours vierge et vingt ans,

Et ... colonelle à la Commune!

* * * * *

--Puis après: la chasse aux passants,

Aux vingt sols, et plus aux vingt francs....

Puis après: la fosse commune,

Nuit gratuite sans trou de lune.

(<i>Saint-Cloud.--Novembre</i>)

<i>BONNE FORTUNE et FORTUNE</i>

<i>Odor della feminita</i>

Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle,

Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur,

Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle,

Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur....

Et je me crois content--pas trop!--mais il faut vivre:

Pour promener un peu sa faim, le gueux s'enivre....

Un beau jour--quel métier!--je faisais, comme ça,

Ma croisière.--Métier!...--Enfin, Elle passa

--Elle qui?--La Passante! Elle, avec son ombrelle!

Vrai valet de bourreau, je la frôlai ...---mais Elle

Me regarda tout bas, souriant en dessous,

Et ... me tendit sa main, et ...

m'a donné deux sous.

(<i>Rue des Martyrs</i>.)

<i>A UNE CAMARADE</i>

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?...

Moi qui te croyais un si bon enfant!

--De l'amour?...--Allons: cherche, apporte, pille!

M'aimer aussi, toi!... moi qui t'aimais tant.

Oh! je t'aimais comme ... un lézard qui pèle

Aime le rayon qui cuit son sommeil....

L'Amour entre nous vient battre de l'aile:

--Eh! qu'il s'ôte de devant mon soleil!

Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime;

Mendiant, il a peur d'être écouté....

C'est un lazzarone enfin, un bohème,

Déjeunant de jeûne et de liberté.

--Curiosité, bibelot, bricolle?...

C'est possible: il est rare--et c'est son bien--

Mais un bibelot cassé se recolle;

Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!...

Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte

Sur un paradis déjà trop rendu!

Et gardons à la pomme, jadis verte,

Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre?...

--Rien....--Peut-être alors que c'est pour cela;

--Quel a commencé?--Pas moi, bon apôtre!

Après, quel dira: c'est donc tout--voilà!

--Tous les deux, sans doute....--Et toi, sois bien sûre

Que c'est encor moi le plus attrapé:

Car si, par erreur, ou par aventure,

Tu ne me trompais ... je serais trompé!

Appelons cela: <i>l'amitié calmée</i>;

Puisque l'amour veut mettre son holà.

N'y croyons pas trop, chère mal-aimée....

--C'est toujours trop vrai ces mensonges-là!--

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire

--Si ça t'est égal--le quart-d'heure après.

Si nous en mourons--ce sera de rire....

Moi qui l'aimais tant ton rire si frais!

<i>UN JEUNE QUI S'EN VA</i>

Morire.

Oh le printemps!--Je voudrais paître!...

C'est drôle, est-ce pas: Les mourants

Font toujours ouvrir leur fenêtre,

Jaloux de leur part de printemps!

Oh le printemps! Je veux écrire!

Donne-moi mon bout de crayon

--Mon bout de crayon, c'est ma lyre--

Et--là--je me sens un rayon.

Vite!... j'ai vu, dans mon délire,

Venir me manger dans la main

La Gloire qui voulait me lire!

--La gloire n'attend pas demain.--

Sur ton bras, soutiens ton poète,

Toi, sa Muse, quand il chantait,

Son Sourire quand il mourait,

Et sa Fête ... quand c'était fête!

Sultane, apporte un peu ma pipe

Turque, incrustée en faux saphir,

Celle qui <i>va bien à mon type</i>....

Et ris!--C'est fini de mourir;

Et viens sur mon lit de malade;

Empêche la mort d'y toucher,

D'emporter cet enfant maussade

Qui ne veut pas s'aller coucher.

Ne pleure donc plus,--je suis bête--

Vois: mon drap n'est pas un linceul....

Je chantais cela pour moi seul....

Le vide chante dans ma tête.

Retourne contre la muraille.

--Là--l'esquisse--un portrait de toi--

Malgré lui mon oeil soûl travaille

Sur la toile.... C'était de moi.

J'entends--bourdon de la fièvre--

Un chant de berceau me monter:

«<i>J'entends le renard, le lièvre,

Le lièvre, le loup chanter</i>.»

... Va! nous aurons une chambrette

Bien fraîche, à papier bleu rayé;

Avec un vrai bon lit honnête

A nous, à rideaux ... et payé!

Et nous irons dans la prairie

Pêcher à la ligne tous deux,

Ou bien <i>mourir pour la patrie</i>!...

--Tu sais, je fais ce que tu veux.

... Et nous aurons des robes neuves,

Nous serons riches à bâiller

Quand j'aurai revu <i>mes épreuves</i>!

--Pour vivre, il faut bien travailler....

--Non! mourir....

La vie était belle

Avec toi! mais rien ne va plus....

A moi le pompon d'immortelle

Des grands poètes que j'ai lus!

A moi, <i>Myosotis! Feuille morte</i>

De <i>Jeune malade à pas lent!</i>

Souvenir de soi ... qu'on emporte

En croyant le laisser--souvent!

--Décès: Rolla:--l'Académie--

Murger, Beaudelaire:--hôpital,--

Lamartine:--en perdant la vie

De sa fille, en strophes pas mal....

Doux bedeau, pleureuse en lévite,

<i>Harmonieux</i> tronc des <i>moissonnés</i>

Inventeur de la <i>larme écrite</i>,

Lacrymatoire d'abonnés!...

Moreau---j'oubliais--Hégésippe,

Créateur de l'art-hôpital....

Depuis, j'ai la phthisie en grippe;

Ce n'est plus même original.

--Escousse encor: mort en extase

De lui; mort phthisique d'orgueil.

--Gilbert: phthisie et paraphrase

Rentrée, en se pleurant <i>à l'oeil</i>.

--Un autre incompris: Lacenaire,

Faisant des vers en amateur

Dans le goût anti-poitrinaire,

Avec Sanson pour éditeur.

--Lord Byron, gentleman-vampire,

Hystérique du ténébreux;

Anglais sec, cassé par son rire,

Son noble rire de lépreux.

--Hugo: l'Homme apocalyptique,

L'Homme-Ceci-tûra-cela,

Meurt, gardenational épique;

Il n'en reste qu'un--celui-là!--

... Puis un tas d'amants de la lune,

Guère plus morts qu'ils n'ont vécu,

Et changeant de fosse commune

Sans un discours, sans un écu!

J'en ai lus mourir!... Et ce cygne

Sous le couteau du cuisinier:

--Chénier--... Je me sens--mauvais signe!--

De la jalousie.--O métier!

Métier! Métier de mourir....

Assez, j'ai fini mon étude.

Métier: se rimer finir!...

C'est une affaire d'habitude.

Mais non, la poésie est: vivre,

Paresser encore, et souffrir

Pour toi, maîtresse! et pour mon livre;

Il est là qui dort

--Non: mourir!

* * * * *

Sentir sur ma lèvre appauvrie

Ton dernier baiser se gercer,

La mort dans tes bras me bercer....

Me déshabiller de la vie!...

(<i>Charenton.--Avril</i>.)

<i>INSOMNIE</i>

Insomnie, impalpable Bête!

N'as-tu d'amour que dans la tête:

Pour venir te pâmer à voir,

Sous ton mauvais oeil, l'homme mordre

Ses draps, et dans l'ennui se tordre!...

Sous ton oeil de diamant noir.

Dis: pourquoi, durant la nuit blanche,

Pluvieuse comme un dimanche,

Venir nous lécher comme un chien:

Espérance ou Regret qui veille,

A notre palpitante oreille

Parler bas ... et ne dire rien?

Pourquoi, sur notre gorge aride,

Toujours pencher ta coupe vide

Et nous laisser le cou tendu,

Tantales, soiffeurs de chimère:

--Philtre amoureux ou lie amère

Fraîche rosée ou plomb fondu!--

Insomnie, es-tu donc pas belle?...

Eh pourquoi, lubrique pucelle,

Nous étreindre entre tes genoux?

Pourquoi râler sur notre bouche,

Pourquoi défaire notre couche,

Et ... ne pas coucher avec nous

Pourquoi, Belle-de-nuit impure,

Ce masque noir sur ta figure?...

--Pour intriguer les songes d'or?...

N'es-tu pas l'amour dans l'espace,

Souffle de Messaline lasse,

Mais pas rassasiée encor!

Insomnie, est-tu l'Hystérie....

Es-tu l'orgue de barbarie

Qui moud l'<i>Hosannah</i> des Élus?...

--Ou n'es-tu pas l'éternel plectre,

Sur les nerfs des damnés-de-lettre,

Raclant leurs vers--qu'eux seuls ont lus.

Insomnie, es-tu l'âne en peine

De Buridan--ou le phalène

De l'enfer?--Ton baiser de feu

Laisse un goût froidi de fer rouge....

Oh! viens te poser dans mon bouge!...

Nous dormirons ensemble un peu.

<i>LA PIPE AU POÈTE</i>

Je suis la Pipe d'un poète,

Sa nourrice, et: j'endors sa <i>Bête</i>.

Quand ses chimères éborgnées

Viennent se heurter à son front,

Je fume.... Et lui, dans son plafond,

Ne peut plus voir les araignées.

... Je lui fais un ciel, des nuages,

La mer, le désert, des mirages;

--Il laisse errer là son oeil mort....

Et, quand lourde devient la nue,

Il croit voir une ombre connue,

--Et je sens mon tuyau qu'il mord.

--Un autre tourbillon délie

Son âme, son carcan, sa vie!

... Et je me sens m'éteindre.--Il dort--

* * * * *

--Dors encor: la <i>Bête</i> est calmée,

File ton rêve jusqu'au bout....

Mon Pauvre!... la fumée est tout.

--S'il est vrai que tout est fumée....

(<i>Paris--Janvier</i>)

<i>LE CRAPAUD</i>

Un chant dans une nuit sans air....

--La lune plaque en métal clair

Les découpures du vert sombre.

... Un chant; comme un écho, tout vif

Enterré, là, sous le massif....

--Ça se tait: Viens, c'est là, dans l'ombre....

--Un crapaud!--Pourquoi cette peur,

Près de moi, ton soldat fidèle!

Vois-le, poète tondu, sans aile,

Rossignol de la boue....--Horreur!--

... Il chante.--Horreur!!--Horreur pourquoi

Vois-tu pas son oeil de lumière....

Non: il s'en va, froid, sous sa pierre.

* * * * *

Bonsoir--ce crapaud-là c'est moi.

(<i>Ce soir, 20 Juillet</i>.)

<i>FEMME</i>

<i>la Bête fer</i>

Lui--cet être faussé, mal aimé, mal souffert,

Mal haï--mauvais livre ... et pire: il m'intéresse.--

S'il est vide après tout.... Oh mon dieu, je le laisse,

Comme un roman pauvre--entr'ouvert.

Cet homme est laid....--Et moi, ne suis-je donc pas belle,

Et belle encore pour nous deux!--

En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?...

--Je suis reine: Qu'il soit lépreux!

Où vais-je--femme!--Après ... suis-je donc cas légère

Pour me relever d'un faux pas!

Est-ce donc Lui que j'aime?--Eh non! c'est son mystère....

Celui que peut-être Il n'a pas.

Plus Il m'évite, et plus et plus Il me poursuit....

Nous verrons ce dédain suprême.

Il est rare à croquer, celui-là qui me fuit!...

Il me fuit--Eh bien non!... Pas même.

... Aurais-je ri pourtant! si, comme un galant homme,

Il avait allumé ses feux....

Comme Ève--femme aussi--qui n'aimait pas la Pomme,

Je ne l'aime pas--et j'en veux!--

C'est innocent.--Et Lui: ... Si l'arme était chargée....

--Et moi, j'aime les vilains jeux!

Et ... l'on sait amuser, avec une dragée

Haute, un animal ombrageux.

De quel droit ce regard, ce mauvais oeil qui touche:

Monsieur poserait le fatal?

Je suis myope, il est vrai,... Peut-être qu'il est louche;

Je l'ai vu si peu--mais si mal.--

... Et si je le laissais se draper en quenouille,

Seul dans sa honteuse fierté!...

--Non. Je sens me ronger, comme ronge la rouille,

Mon orgueil malade, irrité.

Allons donc! c'est écrit--n'est-ce pas--dans ma tête,

En pattes-de-mouche d'enfer;

Écrit, sur cette page où--là--ma main s'arrête.

--Main de femme et plume de fer.--

Oui!--Baiser de Judas--Lui cracher à la bouche

Cet <i>amour!</i>--Il l'a mérité--

Lui dont la triste image est debout sur ma couche,

Implacable de volupté.

Oh oui: coller ma langue à l'inerte sourire

Qu'il porte là comme un faux pli!

Songe creux et malsain, repoussant ... qui m'attire!

.................................

Une nuit blanche ... un jour sali....

<i>DUEL AUX CAMÉLIAS</i>

J'ai vu le soleil dur contre les touffes

Ferrailler.--J'ai vu deux fers soleiller,

Deux fers qui faisaient des parades bouffes;

Des merles en noir regardaient briller.

Un monsieur en linge arrangeait sa manche;

Blanc, il me semblait un gros camélia;

Une autre fleur rose était sur la branche,

Rose comme.... Et puis un fleuret plia.

--Je vois rouge.... Ah oui! c'est juste: on s'égorge--

... Un camélia blanc--là--comme Sa gorge ...

Un camélia jaune,--ici--tout mâché....

Amour mort, tombé de ma boutonnière.

--A moi, plaie ouverte et fleur printannière!

Camélia vivant, de sang panaché!

(<i>Veneris Dies</i> 13***)

<i>FLEUR D'ART</i>

Oui--Quel art jaloux dans Ta fine histoire!

Quels bibelots chers!--Un bout de sonnet,

Un coeur gravé dans ta manière noire,

Des traits de canif à coups de stylet.--

Tout fier mon coeur porte à la boutonnière

Que tu lui taillas, un petit bouquet

D'immortelle rouge--Encor ta manière--

C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.

Allons, pas de pleurs à notre mémoire!

--C'est la mâle-mort de l'amour ici--

Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire!

Double femme, va!... Qu'un âne te braie!

Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie?...

L'amour est un duel:--Bien touché! Merci.

<i>PAUVRE GARÇON</i>

<i>La Bête féroce</i>.

Lui qui sifflait si haut, son petit air de tête,

Etait plat près de moi; je voyais qu'il cherchait ...

Et ne trouvait pas, et ... j'aimais le sentir bête,

Ce héros qui n'a pas su trouver qu'il m'aimait.

J'ai fait des ricochets sur son coeur en tempête.

Il regardait cela.... Vraiment, cela l'usait?...

Quel instrument rétif à jouer, qu'un poète!...

J'en ai joué. Vraiment--moi--cela m'amusait.

Est-il mort?...--Ah--c'était, du reste, un garçon drôle.

Aurait-il donc trop pris au sérieux son rôle,

Sans me le dire ... au moins.--Car il est mort, de quoi?...

Se serait-il laissé fluer de poésie....

Serait-il mort <i>de chic</i>, de boire, ou de phthisie,

Ou, peut-être, après tout: de rien ...

ou bien de Moi.

<i>DÉCLIN</i>

Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève!

Apre à la vie <i>O Gué</i>!... et si doux en son rêve.

Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment!

Hume-vent à l'amour!... qu'il passait tristement.

Oh comme il était Rien!...--Aujourd'hui, sans rancune

Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune;

Lui ne sourira plus que d'autrefois; il sait

Combien tout cela coûte et comment ça se fait.

Son Coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose.

Il est coté fort cher ... ce Dieu c'est quelque chose;

Il ne va plus les mains dans les poches tout nu....

Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,

Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre....

Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.

<i>BONSOIR</i>

Et vous viendrez alors, imbécile caillette,

Taper dans ce miroir clignant qui se paillette

D'un éclis d'or, accroc de l'astre jaune, éteint

Vous verrez un bijou dans cet éclat de tain

Vous viendrez à cet homme, à son reflet mièvre

Sans chaleur.... Mais, au jour qu'il dardait la fièvre,

Vous n'avez rien senti, vous qui--midi passé--

Tombez dans ce rayon tombant qu'il a laissé.

Lui ne vous connaît plus, Vous, l'Ombre déjà vue,

Vous qu'il avait couchée en son ciel toute nue,

Quand il était un Dieu!... Tout cela--n'en faut plus.--

Croyez--Mais lui n'a plus ce mirage qui leurre,

Pleurez--Mais il n'a plus cette corde qui pleure.

Ses chants ...--C'était d'un autre; il ne les a pas plus.

<i>LE POÈTE CONTUMACE</i>

Sur la côte d'ARMOR,--Un ancien vieux couvent,

Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,

Et les ânes de la contrée,

Au lierre râpé, venaient râper leurs dents

Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,

On n'aurait pu trouver l'entrée.

--Seul--mais toujours debout avec un rare aplomb,

Crénelé comme la mâchoire d'une vieille,

Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille,

Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende....

Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande,

Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,

Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

--Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle,

Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile,

Et tombé là parmi les antiques hiboux

Qui l'estimaient d'en haut.--Il respectait leurs trous,--

Lui, seul hibou payant, comme son <i>bail</i> le porte:

<i>Pour vingt-cinq écus l'an, dont: remettre une porte</i>.--

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas:

Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas,

Se montrant du nez sa fenêtre;

Le curé se doutait que c'était un lépreux;

Et le maire disait:--Moi, qu'est-ce que j'y peux,

C'est plutôt un Anglais ... un <i>Etre</i>.

Les femmes avaient su--sans doute par les buses,

Qu'il <i>vivait en concubinage avec des Muses!</i>...

Un hérétique enfin.... Quelque <i>Parisien</i>

De Paris ou d'ailleurs.--Hélas! on n'en sait rien.--

Il était invisible; et, comme <i>ses Donzelles

Ne s'affichaient pas trop</i>, on ne parla plus d'elles.

--Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle;

Un ermite-amateur, chassé par la rafale....

Il avait trop aimé les beaux pays malsains

Condamné des huissiers, comme des médecins,

Il avait posé là, seul et cherchant sa place

Pour mourir seul ou pour vivre par contumace....

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste,

Un philosophe d'à peu près,

Râleur de soleil ou de frais,

En dehors de l'humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle,

Un barbet qui dormait sous le nom de <i>Fidèle</i>;

Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,

Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.

Son rêve était le flot qui montait sur la grève,

Le flot qui descendait;

Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre....

Attendre quoi ... le flot monter--le flot descendre--

Ou l'Absente.... Qui sait?

Le sait-il bien lui-même?... Au vent de sa guérite,

A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,

Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,

Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré?

--Certe, Elle n'est pas loin, celle après qui tu brames,

O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes....

N'apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré....

Fais le mort si tu peux.... Car Elle t'a pleuré!

--Est-ce qu'il pouvait, Lui!... n'était-il pas poète....

Immortel comme un autre?... Et dans sa pauvre tête

Déménagée, encor il sentait que les vers

Hexamètres faisaient les cent pas de travers.

--Manque de savoir-vivre extrême--il survivait--

Et--manque de savoir-mourir--il écrivait:

«C'est un être passé de cent lunes, ma Chère,

En ton coeur poétique, à l'état légendaire.

Je rime, donc je vis ... ne crains pas, c'est <i>à blanc</i>.

--Une coquille d'huître en rupture de banc!--

Oui, j'ai beau me palper: c'est moi!--Dernière faute--

En route pour les cieux--car ma niche est si haute!--

Je me suis demandé, prêt à prendre l'essor:

Tête ou pile ...--Et voilà--je me demande encor....»

«C'est à toi que je fis mes adieux à la vie,

A toi qui me pleuras, jusqu'à me faire envie

De rester me pleurer avec toi. Maintenant

C'est joué, je ne suis qu'un gâteux revenant,

En os et ... (j'allais dire en chair).--La chose est sûre

C'est bien moi, je suis là--mais comme une rature.»

«Nous étions amateurs de curiosité:

Viens voir <i>le Bibelot</i>.--Moi j'en suis dégoûté.--

Dans mes dégoûts surtout, j'ai des goûts élégants;

Tu sais: j'avais lâché la Vie avec des gants;

L'<i>Autre</i> n'est pas même à prendre avec des pincettes ...

Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes.»

«Reviens m'aider: Tes yeux dans ces yeux-là! Ta lèvre

Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre

--Ma <i>fièvre de Toi?</i>...--Sous l'orbe est-il passé

L'arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé?

Et cette étoile?...--Oh! va, ne cherche plus l'étoile

Que tu voulais voir à mon front;

Une araignée a fait sa toile,

Au même endroit--dans le plafond.»

«Je suis un étranger.--Cela vaut mieux peut-être....

--Eh bien! non, viens encor un peu me reconnaître;

Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,

Je veux te voir toucher la plaie et dire:--Toi!»--

«Viens encor me finir--c'est très gai: De ta chambre,

Tu verras mes moissons--Nous sommes en décembre--

Mes grands bois de sapin, les fleurs d'or des genêts,

Mes bruyères d'Armor ...--en tas sur les chenets.

Viens te gorger d'air pur--Ici j'ai de la brise

Si franche!... que le bout de ma toiture en frise.

Le soleil est si doux ...--qu'il gèle tout le temps.

Le printemps....--Le printemps n'est-ce pas tes vingt ans.

On n'attend plus que toi, vois: déjà l'hirondelle

Se pose ... en fer rouillé, clouée à ma tourelle.--

Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon....

Dans mon escalier que dore ... un lumignon.

Dans le mur qui verdoie existe une pervenche

Sèche.--... Et puis nous irons à l'eau <i>faire</i> la planche

--Planches d'épave au sec--comme moi--sur ces plages.

La Mer roucoule sa <i>Berceuse pour naufrages</i>;

Barcarolle du soir ... pour les canards sauvages.»

«En <i>Paul et Virginie</i>, et virginaux--veux-tu--

Nous nous mettrons au vert du paradis perdu....

Ou <i>Robinson avec Vendredi</i>--c'est facile--

La pluie a déjà fait, de mon royaume, une île.»

«Si pourtant, près de moi, tu crains la solitude,

Nous avons des amis, sans fard--Un braconnier;

Sans compter un caban bleu qui, par habitude,

Fait toujours les cent-pas et contient un douanier....

Plus de clercs d'huissier! J'ai le clair de la lune,

Et des amis pierrots amoureux sans fortune.»

--«Et nos nuits!... <i>Belles nuits pour l'orgie à la tour!</i>...

Nuits à la Roméo!--Jamais il ne fait jour.--

La Nature au réveil--réveil de déchaînée--

Secouant son drap blanc ... éteint ma cheminée.

Voici mes rossignols ... rossignols d'ouragans--

Gais comme des poinçons--sanglots de chats-huans!

Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne

Et l'on entend gémir ma porte éolienne,

Comme chez saint Antoine en sa tentation....

Oh viens! joli Suppôt de la séduction!»

--«Hop! les rats du grenier dansent des farandoles!

Les ardoises du toit roulent en castagnoles!

Les Folles-du-logis....

Non, je n'ai plus de Folles!»

... «Comme je revendrais ma dépouille à Satan

S'il me tentait avec un petit Revenant....

--Toi--Je te vois partout, mais comme un voyant blême,

Je t'adore.... Et c'est pauvre: adorer ce qu'on aime!

Apparais, un poignard dans le coeur!--Ce sera,

Tu sais bien, comme dans <i>Inès de La Sierra</i>....

--On frappe ... oh! c'est quelqu'un....

Hélas! oui, c'est un rat.»

--«Je rêvasse ... et toujours c'est <i>Toi</i>. Sur toute chose,

Comme un esprit follet, ton souvenir se pose:

Ma solitude--<i>Toi!</i>--Mes hiboux à l'oeil d'or:

--<i>Toi!</i>--Ma girouette folle: Oh <i>Toi!</i>...--Que sais-je encor,

--<i>Toi</i>: mes volets ouvrant les bras dans la tempête....

Une lointaine voix: c'est Ta chanson!--c'est fête!...

Les rafales fouaillant Ton nom perdu--c'est bête--

C'est bête, mais c'est <i>Toi</i>! Mon coeur au grand ouvert

Comme mes volets en pantenne,

Bat, tout affolé sous l'haleine

Des plus bizarres courants d'air.»

«Tiens ... une ombre portée, un instant, est venue

Dessiner ton profil sur la muraille nue,

Et j'ai tourné la tête....--Espoir ou souvenir--

<i> Ma Soeur Anne, à la tour, voyez-vous pas venir?</i>»....

--«Rien!--je vois ... je vois, dans ma froide chambrette,

Mon lit capitonné de <i>satin de brouette</i>;

Et mon chien qui dort dessus--Pauvre animal--

... Et je ris ... parce que ça me fait un peu mal.»

«J'ai pris, pour t'appeler, ma vielle et ma lyre.

Mon coeur fait de l'esprit--le sot--pour se leurrer....

Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire;

Viens rire, s'ils t'ont fait pleurer....»

«Ce sera drôle.... Viens jouer à la misère,

D'après nature:--<i>Un coeur avec une chaumière</i>.--

... Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon coeur feu.

Viens! Ma chandelle est morte et je n'ai plus de feu....»

* * * * *

Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre.

Le soleil se levait. Il regarda sa lettre,

Rit et la déchira.... Les petits morceaux blancs,

Dans la brume, semblaient un vol de goélands.

(<i>Penmarc'h--jour de Noël</i>.)

* * * * *

<i>SÉRÉNADE DES SÉRÉNADES</i>

* * * * *

<i>SONNET DE NUIT</i>

O croisée ensommeillée,

Dure à mes trente-six morts!

Vitre en diamant, éraillée

Par mes atroces accords!

Herse hérissant rouillée

Tes crocs où je pends et mords!

Oubliette verrouillée

Qui me renferme ... dehors!

Pour Toi, Bourreau que j'encense,

L'amour n'est donc que vengeance?...

Ton balcon: gril à braiser?...

Ton col: collier de garotte?...

Eh bien! ouvre, Iscariote,

Ton judas pour un baiser!

<i>GUITARE</i>

Je sais rouler une amourette

En cigarette,

Je sais rouler l'or et les plats!

Et les filles dans de beaux draps!

Ne crains pas de longueurs fidèles:

Pour mûles mes pieds ont des ailes;

Voleur de nuit, hibou d'amour,

M'envole au jour.

Connais-tu Psyché?--Non?--Mercure?...

Cendrillon et son aventure?

--Non?--... Eh bien! tout cela, c'est moi:

Nul ne me voit.

Et je te laisserais bien fraîche

Comme un petit Jésus en crèche,

Avant le rayon indiscret....

--Je suis si laid!--

Je sais flamber en cigarette,

Une amourette!

Chiffonner et flamber les draps,

Mettre les filles dans les plats!

<i>RESCOUSSE</i>

Si ma guitare

Que je répare,

Trois fois barbare:

<i>Kriss</i> Indien.

Cric de supplice,

Bois de justice,

Boîte à malice,

Ne fait pas bien....

Si ma voix pire

Ne peut te dire

Mon doux martyre....

--Métier de chien!

Si mon cigare,

Viatique et phare,

Point ne t'égare;

--Feu de brûler....

Si ma menace,

Trombe qui passe,

Manque de grâce;

--Muet de hurler....

Si de mon âme

La mer en flamme

N'a pas de lame;

--Cuit de geler....

Vais m'en aller!

<i>TOIT</i>

Tiens non! J'attendrai tranquille,

Planté sous le toit,

Qu'il me tombe quelque tuile,

Souvenir de Toi!

J'ai tondu l'herbe, je lèche

La pierre,--altéré

Comme <i>la Colique-sèche</i>

<i>De Miserere</i>!

Je crèverai--Dieu me damne!--

Ton tympan ou la peau d'âne

De mon bon tambour!

Dans ton boîtier, ô Fenêtre!

Calme et pure, gît peut-être....

.....................

Un vieux monsieur sourd!

<i>LITANIE</i>

Non ... Mon coeur te sent là, Petite,

Qui dors pour me laisser plus vite

Passer ma nuit, si longue encor,

Sur le pavé comme un rat mort....

--Dors. La berceuse litanie

Sérénade jamais finie

Sur Ta lèvre reste poser

Comme une haleine de baiser:

--«Nénuphar du ciel! Blanche Etoile!

Tour ivoirine! Nef sans voile!

<i>Vesper, amoris Aurora</i>!»

Ah! je sais les répons mystiques,

Pour le cantique des cantiques

Qu'on chante ... au Diable, Senora!

<i>CHAPELLET</i>

A moi, grand chapelet! pour égrener mes plaintes,

Avec tous les AVE de Sa <i>Perfection</i>,

Son nom et tous les noms de ses Fêtes et Saintes ...

Du Mardi-gras jusqu'à la <i>Circoncision</i>:

--<i>Navaja-Dolorès-y-Crucificcion!</i>....

--Le Christ avait au moins son éponge d'absinthe....--

Quand donc arriverai-je à ton <i>Ascencion</i>!...

--Isaac Laquedem, prête-moi ta complainte.

--<i>O Todas-las-Santas!</i> Tes vitres sont pareilles,

<i>Secundum ordinem</i>, à ces fonds de bouteilles

Qu'on casse à coups de trique à la <i>Quasimodo</i>....

Mais, ô <i>Quasimodo</i>, tu ne viens pas encore;

Pour casse-tête, hélas! je n'ai que ma mandore....

--<i>Se habla espanol: Paraque ... raquando</i>?...

<i>ELIZIR D'AMOR</i>

Tu ne me veux pas en rêve,

Tu m'auras en cauchemar!

T'écorchant au vif, sans trêve,

--Pour moi ... pour l'amour de l'art.

--Ouvre: je passerai vite,

Les nuits sont courtes, l'été....

Mais ma musique est maudite,

Maudite en l'éternité!

J'assourdirai les recluses,

Éreintant à coups de pieux,

Les Neuf et les autres Muses....

Et qui n'en iront que mieux!...

Répéterai tous mes rôles

Borgnes--et d'aveugle aussi....

D'ordinaire tous ces drôles

Ont assez bon <i>oeil</i> ici:

--A genoux, haut Cavalier,

A pied, traînant ma rapière,

Je baise dans la poussière

Les traces de Ton soulier!

--Je viens, Pèlerin austère,

Capucin et Troubadour,

Dire mon bout de rosaire

Sur la viole d'amour.

--Bachelier de Salamanque,

Le plus simple et le dernier....

Ce fonds jamais ne me manque:

--Tout voeux! et pas un denier!--

--Retapeur de casserolles,

Sale Gitan vagabond,

Je claque des castagnoles

Et chatouille le jambon....

--Pas-de-loup, loup sur la face,

Moi chien-loup maraudeur,

J'erre en offrant de ma race:

--Pur-Don-Juan-du-Commandeur.--

Maîtresse peut me connaître,

Chien parmi les chiens perdus:

Abeilard n'est pas mon maître,

Alcibiade non plus!

<i>VÉNERIE</i>

O Vénus, dans ta Vénerie,

Limier et piqueur à la fois,

Valet-de-chiens et d'écurie,

J'ai vu l'Hallali, les Abois!...

Que Diane aussi me sourie!...

A cors, à cris, à pleine voix

Je fais le pied, je fais le bois;

Car on dit que: <i>bête varie</i>....

--Un pied de biche: Le voici,

Cordon de sonnette sur rue;

--Bois de cerf: de la porte aussi;

--Et puis un pied: un pied-de-grue!...

O Fauve après qui j'aboyais,

--Je suis fourbu, qu'on me relaie!--

O Bête! es-tu donc une laie:

Bien moins sauvage te croyais!

<i>VENDETTA</i>

Tu ne veux pas de mon âme

Que je jette à tour de bras:

Chère, tu me le payeras!...

Sans rancune--je suis femme!--

Tu ne veux pas de ma peau:

Venimeux comme un jésuite.

Prends garde!... je suis ensuite

Jésuite comme un crapaud,

Et plat comme la punaise,

Compagne que j'ai sur moi,

Pure ... mais,--ne te déplaise,--

Je te préférerais, Toi!

--Je suis encor, Ma très-Chère,

Serpent comme le Serpent

Froid, coulant, poisson rampant

Qui fit pécher ta grand'mère....

Et tu ne vaux pas, Pécore,

Beaucoup plus qu'elle, je croi....

Vaux-tu ma chanson encore?...

Me vaux-tu seulement moi!...

<i>HEURES</i>

Aumône au malandrin en chasse

Mauvais oeil à l'oeil assassin!

Fer contre fer au spadassin!

--Mon âme n'est pas en état de grâce!--

Je suis le fou de Pampelune,

J'ai peur du rire de la Lune,

Cafarde, avec son crêpe noir....

Horreur! tout est donc sous un éteignoir.

J'entends comme un bruit de crécelle....

C'est la male heure qui m'appelle.

Dans le creux des nuits tombe: un glas ... deux glas

J'ai compté plus de quatorze heures....

L'heure est une larme--Tu pleures,

Mon coeur!... Chante encor, va--Ne compte pas.

<i>CHANSON EN SI</i>

Si j'étais noble Faucon,

Tournoierais sur ton balcon....

--Taureau: foncerais ta porte....

--Vampire: te boirais morte....

Te boirais!

--Geôlier: lèverais l'écrou....

--Rat: ferais un petit trou....

Si j'étais brise alizée,

Te mouillerais de rosée....

Roserais!

Si j'étais gros Confesseur,

Te fouaillerais, ô Ma Soeur!

Pour seconde pénitence,

Te dirais ce que je pense....

Te dirais....

Si j'étais un maigre Apôtre,

Dirais: «Donnez-vous l'un l'autre,

Pour votre faim apaiser:

Le pain-d'amour: Un baiser.»

Si j'étais!...

Si j'étais Frère-quêteur,

Quêterais ton petit coeur

Pour Dieu le Fils et le Père,

L'Église leur Sainte Mère....

Quêterais!

Si j'étais Madone riche,

Jetterais bien, de ma niche,

Un regard, un sou béni

Pour le cantique fini....

Jetterais!

Si j'étais un vieux bedeau,

Mettrais un cierge au rideau....

D'un goupillon d'eau bénite,

L'éteindrais, la vespre dite,

L'éteindrais!

Si j'étais roide pendu,

Au ciel serais tout rendu:

Grimperais après ma corde,

Ancre de miséricorde,

Grimperais!

Si j'étais femme.... Eh, la Belle,

Te ferais ma Colombelle....

A la porte les galants

Pourraient se percer des flancs....

Te ferais....

Enfant, si j'étais la duègne

Rossinante qui te peigne,

SENORA, si j'étais Toi....

J'ouvrirais au pauvre Moi.

--Ouvrirais!--

<i>PORTES ET FENÊTRES</i>

N'entends-tu pas?--Sang et guitare!--

Réponds!... je damnerai plus fort.

Nulle ne m'a laissé, Barbare,

Aussi longtemps me crier mort!

Ni faire autant de purgatoire!...

Tu ne vois ni n'entends mes pas,

Ton oeil est clos, la nuit est noire:

Fais signe--Je ne verrai pas.

En enfer j'ai pavé ta rue.

Tous les damnés sont en émoi....

Trop incomparable Inconnue!

Si tu n'es pas là ... préviens-moi!

A damner je n'ai plus d'alcades,

Je n'ai fait que me damner moi,

En serinant mes sérénades....

--Il ne reste à damner que Toi!

<i>GRAND OPÉRA</i>

Ier ACTE (<i>Vêpres</i>).

Dors sous le tabernacle, ô Figure de cire!

Triple Châsse vierge et martyre,

Derrière un verre, tout le plomb,

Et dans les siècles des siècles.... Comme c'est long!

Portes-tu ton coeur d'or sur ta robe lamée,

Ton âme veille-t-elle en la lampe allumée?...

Elle est éteinte

Cette huile sainte....

Il est éteint

Le sacristain!...

L'orgue sacré, ses flots et ses bruits de rafale

Sous les voûtes, font-ils frissonner ton front pâle?...

Dans ton éternité sais-tu la barbarie

De mon orgue infernal, <i>orgue de Barbarie</i>?

Du prêtre, sous l'autel, n'ouïs-tu pas les pas

Et le mot qu'à l'Hostie il murmure tout bas?...

--Et bien! moi j'attendrai que sur ton oreiller,

La trompette de Dieu vienne te réveiller!

* * * * *

Chasse, ne sais-tu pas qu'en passant ta chapelle,

De par le Pape, tout fidèle,

Évêque, publicain ou lépreux, a le droit

De t'entr'ouvrir sa plaie et d'en toucher ton doigt?...

A Saint-Jacques de Compostelle

J'en ai bien fait autant pour un bout de chandelle.

A ce prix-là je dois baiser la blanche hostie

Qui scelle, sur ta bouche en or, ta chasteté

Close en odeur de sainteté

* * * * *

Cordieu! Madame est donc sortie?...

IIe ACTE (<i>Sabbat</i>).

Je suis un bon ange, ô bel Ange!

Pour te couvrir, doux gardien....

La terre maudite me tient.

Ma plume a trempé dans la fange....

Ha! je ne bats plus que d'une aile!...

Prions ... l'esprit du Diable est prompt....

--Ah! si j'étais lui, de quel bond

Je serais sur toi, la Donzelle!

... Ma blanche couronne à ma tête

Déjà s'effeuille; la tempête

Dans mes mains a brisé mon lys....

--Par Belzébuth! contre la borne

Je viens de me rompre la corne!

* * * * *

Comme les trucs sont démolis!

IIIe ACTE (<i>Sereno</i>).

Hola!... je vois poindre un fanal oblique

--Flamberge au vent, joli Muguet!

<i>Sangre Dios</i>! rossons le guet!...

Un bonhomme mélancolique

Chante:--Bonsoir Senor, Senor Caballero,

Sereno....--Sereno toi-même!

--Minuit: second jour de carême,

Prêtez-moi donc un cigaro....

<i>Gracia</i>! la Vierge vous garde!

--La Vierge?... grand merci, vieux! Je sens la moutarde!...

--Par Saint-Joseph! Senor, que faites-vous ici?--

--Mais ... pas grand'chose et toi, merci.

--C'est pour votre plaisir?...--Je damne les alcades

De Tolose au Guadalété!

--Il est un violon, là-bas sous les arcades....

--Ça: n'as-tu jamais arrêté

Musset ... musset pour sérénade?

--<i>Santos</i>!... non, sur la promenade,

Je n'ai jamais vu de mussets....

--Son page était en embuscade....

--<i>Ah Carambah!</i> Monsieur est un senor Français

Qui vient nous la faire à l'aubade?...

<i>PIECE A CARREAUX</i>

Ah! si Vous avez à Tolède,

Un vitrier

Qui vous forge un vitrail plus raide

Qu'un bouclier!...

A Tolède j'irai ma flamme

Souffler, ce soir;

A Tolède tremper la lame

De mon rasoir!

Si cela ne vous amadoue:

Vais aiguiser,

Contre tous les cuirs de Cordoue,

Mon dur baiser:

--Donc--A qui rompra: votre oreille,

Ou bien mes vers!

Ma corde-à-boyaux sans pareille,

Ou bien vos nerfs?

--A qui fendra: ma castagnette,

Ou bien vos dents....

L'Idole en grès, ou le Squelette

Aux yeux dardants!

--A qui fondra: vous ou mes cierges,

O plombs croisés!...

En serez-vous beaucoup plus vierges,

Carreaux cassés?

Et Vous qui faites la cornue,

Ange là-bas!...

En serez-vous un peu moins nue,

Les habits bas?

--Ouvre! fenêtre à guillotine:

C'est le bourreau!

--Ouvre donc porte de cuisine!

C'est Figaro.

... Je soupire, en vache espagnole,

Ton numéro

Qui n'est, en français, Vierge molle!

Qu'un grand ZÉRO.

<i>Cadix--Mai</i>.

* * * * *

<i>RACCROCS</i>

* * * * *

<i>LAISSER COURRE</i>

<i>Musique de</i>: ISAAC LAQUEDEM.

J'ai laissé la potence

Après tous les pendus,

Andouilles de naissance,

Maigres fruits défendus;

Les plumes aux canards

Et la queue aux renards....

Au Diable aussi sa queue

Et ses cornes aussi,

Au ciel sa chose bleue

Et la Planète--ici--

Et puis tout: n'importe où

Dans le désert au clou.

J'ai laissé dans l'Espagne

Le reste et mon château;

Ailleurs, à la campagne,

Ma tête et son chapeau;

J'ai laissé mes souliers

Sirènes, à vos pieds!

J'ai laissé par les mondes,

Parmi tous les frisons

Des chauves, brunes, blondes

Et rousses ... mes toisons.

Mon épée aux vaincus,

Ma maîtresse aux cocus....

Aux portes les portières,

La portière au portier,

Le bouton aux rosières,

Les roses au rosier,

A l'huys les huissiers,

Créance aux créanciers....

Dans mes veines ma veine,

Mon rayon au soleil,

Ma dégaîne en sa gaîne,

Mon lézard au sommeil;

J'ai laissé mes amours

Dans les tours, dans les fours....

Et ma cotte de maille

Aux artichauts de fer

Qui sont à la muraille

Des Jardins de l'Enfer;

Après chaque oripeau

J'ai laissé de ma peau.

J'ai laissé toute chose

Me retirer du nez

Des vers, en vers, en prose....

Aux bornes, les bornés;

A tous les jeux partout,

Des rois et de l'atout.

J'ai laissé la police

Captive en liberté,

J'ai laissé La Palisse

Dire la vérité....

Laissé courre le sort

Et ce qui court encor.

J'ai laissé l'Espérance,

Vieillissant doucement,

Retomber en enfance,

Vierge folle sans dent.

J'ai laissé tous les Dieux,

J'ai laissé pire et mieux.

J'ai laissé bien tranquilles

Ceux qui ne l'étaient pas,

Aux pattes imbéciles

J'ai laissé tous les plats;

Aux poètes la foi....

Puis me suis laissé moi.

Sous le temps, sans égides

M'a mal mené fort bien

La vie à grandes guides....

Au bout des guides--rien--

... Laissé, blasé, passé,

Rien ne m'a rien laissé....

<i>A MA JUMENT SOURIS</i>

Pas d'éperon ni de cravache,

N'est-ce pas, Maîtresse à poil gris....

C'est bon à pousser une vache,

Pas une petite Souris.

Pas de mors à ta pauvre bouche:

Je t'aime, et ma cuisse te touche.

Pas de selle, pas d'étrier:

J'agace, du bout de ma botte,

Ta patte d'acier fin qui trotte.

Va: je ne suis pas cavalier....

--Hurrah! c'est à nous la poussière!

J'ai la tête dans ta crinière,

Mes deux bras te font un collier.

--Hurrah! c'est à nous le hallier!

--Hurrah! c'est à nous la barrière!

--Je suis emballé: tu me tiens--

Hurrah!... et le fossé derrière....

Et la culbute!...--Femme tiens!!

<i>A LA DOUCE AMIE</i>

Ça: badinons--J'ai ma cravache--

Prends ce mors, bijou d'acier gris;

--Tiens: ta dent joueuse le mâche....

En serrant un peu: tu souris....

--Han!... C'est pour te faire la bouche....

--V'lan!... C'est pour chasser une mouche....

Veux-tu sentir te chatouiller

L'éperon, honneur de ma botte?...

--Et la <i>Folle-du-logis</i> trotte....--

Jouons à l'Amour-cavalier!

Porte-beau ta tête altière,

Laisse mes doigts dans ta crinière....

J'aime voir ton beau col ployer!...

Demain: je te donne un collier.

--Pourquoi regarder en arrière?...

Ce n'est rien: c'est une étrivière....

Une étrivière ... et--je te tiens!

* * * * *

Et tu m'as aimé ...--rosse, tiens!

<i>A MON CHIEN POPE</i>

--GENTLEMAN-DOG FROM NEW-LAND--

<i>mort d'une balle</i>.

Toi: ne pas suivre en domestique,

Ni lécher en fille publique!

--Maître-philosophe cynique:

N'être pas traité comme un chien,

Chien! tu le veux--et tu fais bien.

--Toi: rester toi; ne pas connaître

Ton écuelle ni ton maître.

Ne jamais marcher sur les mains,

Chien!--c'est bon pour les humains.

... Pour l'amour--qu'à cela ne tienne

Viole des chiens--Gare la Chienne!

Mords--Chien--et nul ne te mordra.

Emporte le morceau--Hurrah!--

Mais après, ne fais pas la bête;

S'il faut payer--paye--Et fais tête

Aux fouets qu'on te montrera.

--Pur ton sang! pur ton chic sauvage!

--Hurler, nager--

Et, si l'on te fait enrager....

Enrage!

<i>Ile de Batz--Octobre</i>

<i>A JUVÉNAL DE LAIT</i>

<i>Incipe, parve puer, risu cagnosce</i>....

A grands coups d'avirons de douze pieds, tu rames

En vers ... et contre tout--Hommes, auvergnats, femmes.--

Tu n'as pas vu l'endroit et tu cherches l'envers.

Jeune renard en chasse.... Ils sont trop verts--tes vers.

C'est le <i>vers solitaire</i>.--On le purge.--<i>Ces Dames</i>

Sont le remède. Après tu feras de tes nerfs

Des cordes-à-boyau; quand, guitares sans âmes,

Les vers te reviendront déchantés et soufferts.

Hystérique à rebours, ta Muse est trop superbe,

Petit cochon de lait, qui n'as goûté qu'en herbe,

L'acre saveur du fruit encore défendu.

Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées,

Fleurs d'herboriste, mais, autrefois ramassées....

Quand il faisait beau temps au paradis perdu.

<i>A UNE DEMOISELLE</i>

<i>Pour Piano et Chant</i>

La dent de ton Erard, râtelier osanore,

Et scie et broie à crû, sous son tic-tac nerveux,

La gamme de tes dents, autre clavier sonore....

Touches qui ne vont pas aux cordes des cheveux!

--Cauchemar de meunier, ta: <i>Rêverie agile!</i>

--Grattage, ton: <i>Premier amour à quatre mains!</i>

O femme transposée en <i>Morceau difficile</i>,

Tes croches sans douleur n'ont pas d'accents humains!

Déchiffre au clavecin cet accord de ma lyre;

Télégraphe à musique, il pourra le traduire:

Cri d'os, dur, sec, qui plaque et casse--Plangorer....

Jamais!--La <i>clef-de-Sol</i> n'est pas la clef de l'âme,

La <i>clef-de-Fa</i> n'est pas la syllabe de <i>Femme</i>,

Et deux <i>demi-soupirs</i> ... ce n'est pas soupirer.

<i>DÉCOURAGEUX</i>

Ce fut un vrai poète: Il n'avait pas de chant.

Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.

Peintre: il aimait son art--Il oublia de peindre....

Il voyait trop--Et voir est un aveuglement.

--Songe-creux: bien profond il resta dans son rêve;

Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,

Sans <i>ouvrir le bonhomme</i>, et se chercher dedans.

--Par héros de roman: il adorait la brune,

Sans voir s'elle était blonde.... Il adorait la lune;

Mais il n'aima jamais--Il n'avait pas le temps.

--Chercheur infatigable: Ici-bas où l'on rame,

Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.

Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien....

Mineur de la pensée: il touchait son front blême,

Pour gratter un bouton ou gratter le problème

Qui travaillait là--Faire rien.--

--Il parlait: «Oui, la Muse est stérile! elle est fille

D'amour, d'oisiveté, de prostitution;

Ne la déformez pas en ventre de famille

Que couvre un étalon pour la production!»

«O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée!

Vous tous que son caprice a touchés en amants,

--Vanité, vanité--La folle nuit passée,

Vous l'affichez <i>en charge</i> aux yeux ronds des manants!»

«Elle vous effleurait, vous, comme chats qu'on noie,

Vous avez accroché son aile ou son réseau,

Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie,

Ou des poils à gratter, en façon de pinceau!»

--Il disait: «O naïf Océan! O fleurettes,

Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes!...

Quel vitrier a peint! quel aveugle a chanté!...

Et quel vitrier chante en raclant sa palette,

Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette!

--Est-ce l'art?...»

--Lui resta dans le Sublime Bête

Noyer son orgueil vide et sa virginité.

(<i>Méditerranée</i>).

<i>RAPSODIE DU SOURD</i>

<i>A Madame D----</i>

L'homme de l'art lui dit:--Fort bien, restons-en là.

Le traitement est fait: vous êtes sourd. Voilà

Comme quoi vous avez l'organe bien perdu.--

Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.

--Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre

La tête comme un bon cercueil.

Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre

Avec un légitime orgueil....

<i>A l'oeil</i>--Mais gare à l'oeil jaloux, gardant la place

De l'oreille au clou!...--Non--A quoi sert de braver:

... Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face,

En face, et bassement, il pourra me baver!...

Moi, mannequin muet, à fil banal!--Demain,

Dans la rue, un ami peut me prendre la main,

En me disant: vieux pot.... ou rien, en radouci;

Et je lui répondrai--Pas mal et vous, merci!--

Si l'un me corne un mot, j'enrage de l'entendre;

Si quelqu'autre se tait: serait-ce par pitié?...

Toujours, comme un <i>rébus</i>, je travaille à surprendre

Un mot de travers....--Non--On m'a donc oublié!

--Ou bien--autre guitare--un officieux être

Dont la lippe me fait le mouvement de paître,

Croit me parler.... Et moi je tire, en me rongeant.

Un sourire idiot--d'un air intelligent!

--Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme!

Et--coup de pied de l'âne.... Hue!--Une bonne-femme

Vieille Limonadière, aussi, de la Passion!

Peut venir saliver sa sainte compassion

Dans ma <i>trompe-d'Eustache</i>, à pleins cris, à plein cor,

Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor!

--Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,

Je suis là, mais absent.... On dit: Est-ce un gâteux,

Poète muselé, hérisson à rebour?...--

Un haussement d'épaule, et ça veut dire: un sourd.

--Hystérique tourment d'un Tantale acoustique!

Je vois voler des mots que je ne puis happer;

Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,

Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.

O musique céleste: entendre, sur du plâtre,

Gratter un coquillage! un rasoir, un couteau

Grinçant dans un bouchon!... un couplet de théâtre!

Un os vivant qu'on scie! un monsieur! un rondeau!...

--Rien--Je parle sous moi.... Des mots qu'à l'air je jette

<i>De chic</i>, et sans savoir si je parle en indou....

Ou peut-être en canard, comme la clarinette

D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.

--Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête!

Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé

Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette,

Qu'un coucou!... quelquefois: un moucheron ailé....

--Va te coucher, mon coeur! et ne bats plus de l'aile.

Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,

Et tout ce qui vibrait là--je ne sais plus où--

Oubliette où l'on vient de tirer le verrou.

--Soyez muette pour moi, contemplative Idole,

Tous les deux, l'un par l'autre, oubliant la parole,

Vous ne me direz mot: je ne répondrai rien....

Et rien ne pourra dédorer l'entretien.

<i>Le silence est d'or</i> (Saint Jean Chrysostome)

<i>FRÈRE ET SOEUR JUMEAUX</i>

Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l'âge....

Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,

Obliquant de travers, l'air piteux et sauvage....

Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.

Ils allaient devant eux essuyant les risées,

--Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec--

Serrés l'un contre l'autre et roides, sans pensées....

Eh bien, je les aimais--leur parapluie avec!--

Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes:

La Soeur à la <i>popotte</i>, et l'Autre sous les armes;

Ils gardaient l'uniforme encor--veuf de galon:

Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.

Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,

Depuis le champignon jusqu'au paradis bleu,

Je flânais aux bois, seul--à deux aussi: la femme

Que j'aimais comme l'air ... m'en doutant assez peu.

--Soudain, au coin d'un champ, sous l'ombre verdoyante

Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,

Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l'aube souriante,

Souriaient rayonnants ... quand nous avons passé.

Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,

Comme un sourd aveugle, et sa soeur dans un sillon,

Grelottant au soleil, écoutait un grillon

Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.

--Avez-vous remarqué l'humaine créature

Qui végète loin du vulgaire intelligent,

Et dont l'âme d'instinct, au trait de la figure,

Se lit....--N'avez-vous pas aimé de chien couchant?...

Ils avaient de cela--De retour dans l'enfance,

Tenant chaud l'un à l'autre, ils attendaient le jour

Ensemble pour la mort comme pour la naissance....

--Et je les regardais en pensant à l'amour....

Mais l'Amour que j'avais près de moi voulut rire;

Et moi, pauvre honteux de mon émotion,

J'eus le coeur de crier au vieux duo: Tityre!--

* * * * *

Et j'ai fait ces vieux vers en expiation.

<i>LITANIE DU SOMMEIL</i>

«J'ai scié le sommeil!»

(MACBETH.)

Vous qui ronflez au coin d'une épouse endormie,

RUMINANT! savez-vous ce soupir: L'INSOMNIE?

--Avez-vous vu la Nuit, et le Sommeil ailé,

Papillon de minuit dans la nuit envolé,

Sans un coup d'aile ami, vous laissant sur le seuil,

Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans oeil:

--Avez-vous navigué?... La pensée est la houle

Ressassant le galet: ma tête ... votre boule.

--Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?

--Non?--bien, c'est l'insomnie.--Un grand coup de talon

Là!--Vous voyez cligner des chandelles étranges:

Une femme, une Gloire en soleil, des archanges....

Et, la nuit s'éteignant dans le jour à demi,

Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.

Sommeil! écoute-moi: je parlerai bien bas:

Sommeil--Ciel-de-lit de ceux qui n'en ont pas!

Toi qui planes avec l'Albatros des tempêtes,

Et qui t'assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!

SOMMEIL!--Oreiller blanc des vierges assez bêtes!

Et Soupape à secret des vierges assez faites!

--Moelleux Matelas de l'échine en arête!

Sac noir où les chassés s'en vont cacher leur tête!

Rôdeur de boulevard extérieur! Proxénète!

Pays où le muet se réveille prophète!

Césure du vers long, et Rime du poète!

SOMMEIL!--Loup-Garou gris! Sommeil Noir de fumée!

SOMMEIL!--Loup de velours, de dentelle embaumée!

Baiser de l'Inconnue, et Baiser de l'Aimée!

--SOMMEIL! Voleur de nuit! Folle-brise pâmée!

Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!

<i>Carrosse à Cendrillon</i> ramassant <i>les Traînées!</i>

Obscène Confesseur des dévotes mort-nées!

Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie

Du martyr que la mort tiraille sur sa claie!

O Sourire forcé de la crise tuée!

SOMMEIL Brise alizée! Aurorale buée!

Trop-plein de l'existence, et Torchon neuf qu'on passe

Au CAFÉ DE LA VIE, à chaque assiette grasse!

Grain d'ennui qui nous pleut de l'ennui des espaces!

Chose qui court encor, sans sillage et sans traces!

Pont-levis des fossés! Passage des impasses!

SOMMEIL!--Caméléon tout pailleté d'étoiles!

Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!

Femme du rendez-vous, s'enveloppant d'un voile!

SOMMEIL!--Triste Araignée, étends sur moi ta toile!

SOMMEIL auréolé! féerique Apothéose,

Exaltant le grabat du déclassé qui pose!

Patient Auditeur de l'incompris qui cause!

Refuge du pêcheur, de l'innocent qui n'ose!

Domino! Diables-bleus! Ange-gardien rose!

Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes!

Réveil des échos morts et des choses profondes,

--Journal du soir: TEMPS, SIÈCLE et REVUE DES DEUX MONDES!

Fontaine de Jouvence et Borne de l'envie!

--Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!

Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,

Pour la noyer d'air pur au large de la vie!

Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle

Du Chat, du Commissaire, et de Polichinelle,

Du violoncelliste et de son violoncelle,

Et la lyre de ceux dont la Muse est pucelle!

Grand Dieu, Maître de tout! Maître de ma Maîtresse

Qui me trompe avec toi--l'amoureuse Paresse--

O bain de voluptés! Éventail de caresse!

SOMMEIL! Honnêteté des voleurs! Clair de lune

Des yeux crevés!--SOMMEIL! Roulette de fortune

De tout infortuné! Balayeur de rancune!

O corde-de-pendu de la Planète lourde!

Accord éolien hantant l'oreille sourde!

--Beau Conteur à dormir debout: conte ta bourde?...

SOMMEIL!--Foyer de ceux dont morte est la falourde!

SOMMEIL--Foyer de ceux dont la falourde est morte!

Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte!

Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!

Paravent du mari contre la femme-forte!

Surface des profonds! Profondeur des jocrisses!

Nourrice du soldat et Soldat des nourrices!

Paix des juges-de-paix! Police des polices!

SOMMEIL!--Belle-de-nuit entrouvrant son calice!

Larve, Ver-luisant et nocturne Cilice!

Puits de vérité de monsieur la Palisse!

Soupirail d'en haut! Rais de poussière impalpable,

Qui viens rayer du jour la lanterne implacable!

* * * * *

Sommeil--Écoute-moi, je parlerai bien bas:

Crépuscule flottant de <i>l'Être ou n'Être pas!</i>....

Sombre lucidité! Clair-obscur! Souvenir

De l'Inouï! Marée! Horizon! Avenir!

Conte des <i>Mille-et-une-nuits</i> doux à ouïr!

Lampiste d'<i>Aladin</i> qui sais nous éblouir!

Eunuque noir! muet blanc! Derviche! Djinn! Fakir!

Conte de Fée où <i>le Roi</i> se laisse assoupir!

Forêt-vierge où <i>Peau-d'Ane</i> en pleurs va s'accroupir!

Garde-manger où l'Ogre encor va s'assouvir!

Tourelle où <i>ma soeur Anne</i> allait voir rien venir!

Tour où <i>dame Malbrouck</i> voyait page courir....

Où <i>Femme Barbe-Bleue</i> oyait l'heure mourir!...

Où <i>Belle au-Bois-Dormant</i> dormait dans un soupir!

Cuirasse du petit! Camisole du fort!

Lampion des éteints! Éteignoir du remord!

Conscience du juste, et du pochard qui dort!

Contre-poids des poids faux de l'épicier de Sort!

Portrait enluminé de la livide Mort!

Grand fleuve où Cupidon va retremper ses dards

SOMMEIL!--Corne de Diane, et corne du cornard!

Couveur de magistrats et Couveur de lézards!

Marmite d'<i>Arlequin</i>!--bout de cuir, lard, homard--

SOMMEIL!--Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.

Boulet des forcenés, Liberté des captifs!

Sabbat du somnambule et Relai des poussifs!--

SOMME! Actif du passif et Passif de l'actif!

Pavillon de <i>la Folle</i> et <i>Folle</i> du poncif!...

--O viens changer de patte au cormoran pensif!

O brun Amant de l'Ombre! Amant honteux du jour!

Bal de nuit où Psyché veut démasquer l'Amour!

Grosse Nudité du chanoine en jupon court!

Panier-à-salade idéal! Banal four!

Omnibus où, dans l'Orbe, on fait pour rien un tour

Sommeil! Drame hagard! Sommeil, molle Langueur!

Bouche d'or du silence et Bâillon du blagueur!

Berceuse des vaincus! Perchoir des coqs vainqueurs!

Alinéa du livre où dorment les longueurs!

Du jeune homme rêveur Singulier Féminin!

De la femme rêvant pluriel masculin!

SOMMEIL!--Râtelier du Pégase fringant!

SOMMEIL!--Petite pluie abattant l'ouragan!

SOMMEIL!--Dédale vague où vient le revenant!

SOMMEIL!--Long corridor où plangore le vent!

Néant du fainéant! Lazzarone infini!

Aurore boréale au sein du jour terni!

Sommeil!--Autant de pris sur notre éternité!

Tour du cadran <i>à blanc!</i> Clou du Mont-de-Piété!

Héritage en Espagne à tout déshérité!

Coup de rapière dans l'eau du fleuve Léthé!

Génie au nimbe d'or des grands hallucinés

Nid des petits hiboux! Aile des déplumés!

Immense Vache à lait dont nous sommes les veaux!

Arche où le hère et le boa changent de peaux!

Arc-en-ciel miroitant! Faux du vrai! Vrai du faux!

Ivresse que la brute appelle le repos!

Sorcière de Bohême à sayon d'oripeaux!

Tityre sous l'ombrage essayant des pipeaux!

Temps qui porte un chibouck à la place de faux!

Parque qui met un peu d'huile à ses ciseaux!

Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!

Chat qui joue avec le peloton d'Atropos!

SOMMEIL!--Manne de grâce au coeur disgracié!

* * * * *

Les amours jaunes · 第 8 / 16 题