«Ulysse à cet aspect s'arrête sous un poirier et répand des larmes;
puis il aborde le vieillard.--Ô vieillard! lui dit-il, vous ne semblez
pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car
il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier,
ni le poirier, ni les planches de légumes, qui ne soit bien
entretenue. Toutefois, ne vous fâchez pas contre moi, vous ne prenez
pas un soin égal de vous-même; vous êtes à la fois abattu par la
vieillesse, par une coupable négligence et par la sordidité de vos
vêtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un
pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous
ressemblez à l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baigné, qu'il a mangé,
se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des
vieillards...» La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Laërte
cependant hésite encore et veut quelques preuves de plus de l'identité
de son fils avec l'étranger.
«Eh bien! je vais vous désigner tous les arbres que dans ce riche
verger vous m'avez donnés jadis lorsqu'étant encore enfant, et
accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi
tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me
promettiez encore de me donner cinquante rangées de vigne, dont chaque
cep était chargé de grappes!...»
Le vieillard à ces mots sent son coeur et ses genoux défaillir; il
jette ses deux bras autour de la tête d'Ulysse, son fils!...
Nous aurions écouté sans fin et sans lassitude pendant dix étés de
suite un si délicieux poëme, si Homère, par la voix de notre jeune
mère, avait continué à raconter ainsi; mais le poëme finit avec les
beaux jours.
Depuis je l'ai relu cent fois à voix basse, en mettant au récit, dans
ma pensée, les inflexions de voix de cette femme antique plus naïve
que Nausicaa, plus laborieuse qu'Euryclée, plus reine, plus femme,
plus mère que Pénélope! Ah! c'est ainsi que l'_Odyssée_ doit être lue
pour que tout son charme coule des lèvres dans l'intelligence et dans
le coeur; c'est le poëme des mères de famille, des époux, des épouses,
des aïeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'évangile de la vie
rurale: l'esclave et le maître y sont égaux devant la poésie et devant
la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau poëme de paysage qui
existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le
plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais été chanté
aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la poésie lise
l'_Odyssée_, et, s'il n'est pas converti au génie d'Homère, qu'il soit
maudit de tous ceux qui ont une imagination et un coeur! Il peut être
un géomètre et un janséniste, il n'est ni un philosophe ni un homme.
Il n'a reçu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille,
ni le sens de la vertu.
Non ragionam di loro ma guarda e passa!
Quant à moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma piété
pour Homère, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de créature
intermédiaire entre la divinité et l'humanité, je dirais: Homère est
de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son
oeuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilité
et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est _Homère_, c'est assez!
Je vais remonter maintenant à l'_Iliade_; il fallait d'abord vous
allécher.