XVIII

«Hélène cependant le reconnaît, continue notre mère; elle fait part de

ses soupçons à Ménélas, son mari.--«Chère épouse, reprend Ménélas, la

même pensée m'occupait au même moment. Oui, ce sont bien là les pieds

d'Ulysse!» (dans ce temps-là on ne portait pas de souliers, et les

pieds avaient leur physionomie comme les mains); «ce sont ses mains,

l'éclat de ses yeux, sa tête, et même la chevelure dont elle est

couverte. D'ailleurs, quand dans mes discours j'ai rappelé le souvenir

d'Ulysse, ce jeune prince a répandu des larmes amères, et de son

manteau de pourpre il s'est caché le visage!»

La reconnaissance a lieu. «Né d'un père prudent, dit Ménélas au

jeune homme, vous parlez avec prudence. On reconnaît aisément la

postérité d'un homme à qui les dieux ont filé d'heureuses destinées

à deux choses: au jour de leur naissance et au jour de leur

mariage.»--«Remarquez, dit mon père, combien, dès ces temps reculés,

être né d'une famille honnête passait pour une bonne fortune de la

vie. Quand vous serez grands, songez à conserver cette bonne fortune

à ceux qui naîtront après vous!»

C'est ainsi que chaque passage remarquable du poëme servait de texte à

une observation ou à une leçon indirecte pour nous.

Nous avons passé la soirée à parler des exploits d'Ulysse. Télémaque,

encouragé par la bonne réception de Ménélas et d'Hélène son épouse, la

plus belle des femmes, ose enfin dire ce qui l'amène.

«Fils d'Atrée, dit-il, chef du peuple, je suis venu dans l'espoir

d'apprendre auprès de vous quelques nouvelles de mon père. Mes biens

sont dissipés, mes champs fertiles sont ravagés, ma maison est remplie

d'ennemis qui dévorent mes nombreux troupeaux de boeufs et de brebis,

et qui prétendent insolemment à la main de ma mère!

«--Ah! grands dieux! s'écrie Ménélas en soupirant avec force, ils

osent aspirer, ces lâches insensés, à reposer dans la couche du héros!

Lorsqu'une biche a déposé par hasard ses jeunes faons qui tettent

encore dans la caverne d'un fort lion, elle parcourt la montagne et va

paître les herbes des vallées. Alors l'animal terrible rentre dans son

antre et les égorge tous sans pitié! Ainsi Ulysse immolera un jour ces

jeunes insensés!»

Ménélas raconte alors ce qu'il sait des aventures d'Ulysse, naufragé

sur les mers après le siège de Troie. Il offre des présents de coupes

et de chevaux à Télémaque. «Je n'accepte que la coupe, reprend le

jeune homme; dans Ithaque il n'y a point de plaines étendues ni de

prairies, mais ce pâturage de chèvres m'est plus agréable qu'un

pâturage de coursiers.»

--«Vous souriez, mes enfants, dit notre mère à ce passage, parce que

vous pensez comme le fils d'Ulysse: la maison ruinée de votre père et

les collines de chèvres de son domaine vous sont plus chères que les

grasses plaines de Châlon et de Dijon et que les plus belles demeures

de villes où vous n'êtes pas nés! Eh bien! la nature n'a pas changé en

trois mille ans; l'amour du lieu natal et du toit de son père est

toujours la passion et la vertu même du coeur des enfants!»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 230 / 237 题