Minerve, sous les traits de Mentor, conduit d'abord le fils d'Ulysse
chez Nestor, le plus sage et le plus vertueux des Grecs revenus de
l'expédition de Thrace. Toute la poésie de l'hospitalité éclate dans
ce récit en inexprimable simplicité de style.
«Voyez, nous dit notre mère, comment il faut recevoir et retenir par
de bonnes paroles et par une douce violence les hôtes malheureux et
timides que la Providence envoie à notre foyer? N'est-ce pas ainsi que
votre père et votre oncle accueillent et retiennent ici les étrangers
que l'adversité jette si souvent à leur porte?» Puis elle nous lut ces
vers du troisième chant, prononcés par Nestor quand Mentor et
Télémaque veulent se retirer le soir.
«Que les dieux immortels me préservent de vous laisser aller loin de
nous coucher dans votre barque, comme si je n'étais qu'un indigent
dénué de tout, qui n'a dans sa maison ni manteaux ni couvertures à son
usage, et qui ne peut offrir un lit moelleux à ses hôtes! Je possède
des manteaux et de belles couvertures. Non, non! tant que je vivrai,
jamais le fils d'Ulysse ne couchera ici sur le pont d'un navire...
Quand le festin du soir est achevé, Nestor fait dresser pour Télémaque
un lit moelleux placé sous le vestibule. À son réveil, Télémaque est
conduit au bain par la belle Polycaste, la plus jeune des filles de
Nestor. Après qu'on l'a baigné et parfumé d'huile odorante, Polycaste
le couvre d'une tunique et d'un riche manteau. Il s'avance et va
s'asseoir près de Nestor... Dès que les viandes sont rôties, on les
retire du foyer, et tous s'asseyent pour prendre le repas du matin.
Alors des hommes robustes se lèvent et versent le vin dans des coupes
d'or... puis on prépare tout pour le voyage par terre que Nestor
conseille à son hôte.
«Mes enfants, dit le vieux roi, hâtez-vous d'amener pour Télémaque les
chevaux à la belle crinière et de les atteler au char, afin que cet
étranger accomplisse son voyage!... Aussitôt ils attellent au char les
chevaux agiles. La femme qui veille aux provisions dans la maison
dépose dans le char le pain et le vin, toutes les choses destinées à
la nourriture des rois, fils des dieux. Télémaque monte sur le char
brillant; le fils de Nestor se place à côté de lui, prend les rênes
dans ses mains, et du fouet il frappe les coursiers. Durant tout le
jour, chacun des deux coursiers agite tour à tour, en secouant la
tête, le joug qui les rassemble et qui les lie au timon.»
--«À l'exception du joug qui unissait alors les encolures des deux
chevaux pour les faire marcher d'un pas égal, joug qui n'est plus
aujourd'hui que sur le cou des boeufs, ne croyez-vous pas voir, dit la
lectrice aux enfants, votre père, quand le chef de l'écurie lui
présente les rênes, qu'il fait monter à côté de lui, dans sa voiture,
un de ses hôtes pour le conduire à la ville, et que de la mèche de son
fouet sonore, il caresse alternativement le flanc des deux chevaux?»
Elle continua à lire le récit du voyage des deux jeunes gens jusqu'à
leur arrivée à Lacédémone chez le roi Ménélas, le mari d'Hélène,
rendue enfin à son époux. «Écoutez, dit-elle, l'arrivée du char chez
le roi.»
«L'écuyer de Ménélas, Étéomnée, appelle les autres serviteurs et leur
commande de le suivre. Ils s'empressent d'ôter le joug aux chevaux
baignés de sueur et leur apportent de l'épeautre mêlé avec l'orge
blanche. Ensuite ils dressent le char, le timon en haut, contre la
muraille de la cour.»--N'est-ce pas ainsi que vous voyez ici le
bouvier ranger le tombereau pour qu'il tienne moins de place dans les
cours, dit-elle, et auriez-vous pensé qu'un détail si vulgaire de
ménage rustique pût être chanté en vers magnifiques à la postérité?
C'est cependant là ce que fait Homère, et ce sont précisément ces
naïvetés descriptives, si fidèles et si minutieuses, qui portent
l'intérêt dans ses chants et qui gravent l'ensemble du poëme dans la
mémoire. Le génie sait voir les choses les plus communes sous un
aspect qui ne frappe pas les hommes ordinaires, et c'est cet aspect
qu'on appelle poésie.»
Elle poursuivit sa lecture sans s'interrompre jusqu'au passage où
Ménélas raconte à ses hôtes ses propres voyages.
«J'ai longtemps erré sur mes navires, et je ne suis arrivé qu'à la fin
de la huitième année. J'ai visité les Égyptiens, les Éthiopiens, les
habitants de Sidon, la Libye, où les agneaux naissent avec des cornes;
les brebis y ont trois portées par an. Jamais dans ce pays le
possesseur d'un champ, ou même son berger, ne manquent ni de fromage,
ni de la chair des troupeaux, ni d'un lait savoureux... Mais Ménélas
fait dans la conversation mention du courage et de la sagesse
d'Ulysse.
«À ces mots des larmes tombent des yeux de Télémaque en entendant
parler de son père, et de ses deux mains, prenant son manteau de
pourpre, il se couvre le visage. À ce geste Ménélas reconnaît le fils
d'Ulysse.»
--«N'est-ce pas, nous dit notre mère, le geste de la pauvre orpheline
du village à qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mère
dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et
ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots?
Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la
pudeur de la douleur? continua-t-elle.--C'est que la douleur défigure
le visage, répondit une de mes soeurs, et que nous n'aimons pas nous
laisser voir enlaidies par les larmes.--N'est-ce pas aussi,
répondis-je à mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que
l'homme doit se montrer fort, même contre le chagrin?--Ce seraient
deux mauvais sentiments, reprit ma mère; la vanité doit s'oublier
quand le coeur est brisé par une perte du coeur, et, la douleur étant
dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a
point de lâcheté à pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou
hypocrisie à se prétendre impassible et à lutter contre sa juste
sensibilité. Le seul motif pour se tenir à l'écart ou voilé quand on
pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu
nous afflige.» Mon père, mon oncle applaudirent à cette explication du
passage d'Homère. «Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Télémaque, à
ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes
l'auraient trahi.»