XVII

Minerve, sous les traits de Mentor, conduit d'abord le fils d'Ulysse

chez Nestor, le plus sage et le plus vertueux des Grecs revenus de

l'expédition de Thrace. Toute la poésie de l'hospitalité éclate dans

ce récit en inexprimable simplicité de style.

«Voyez, nous dit notre mère, comment il faut recevoir et retenir par

de bonnes paroles et par une douce violence les hôtes malheureux et

timides que la Providence envoie à notre foyer? N'est-ce pas ainsi que

votre père et votre oncle accueillent et retiennent ici les étrangers

que l'adversité jette si souvent à leur porte?» Puis elle nous lut ces

vers du troisième chant, prononcés par Nestor quand Mentor et

Télémaque veulent se retirer le soir.

«Que les dieux immortels me préservent de vous laisser aller loin de

nous coucher dans votre barque, comme si je n'étais qu'un indigent

dénué de tout, qui n'a dans sa maison ni manteaux ni couvertures à son

usage, et qui ne peut offrir un lit moelleux à ses hôtes! Je possède

des manteaux et de belles couvertures. Non, non! tant que je vivrai,

jamais le fils d'Ulysse ne couchera ici sur le pont d'un navire...

Quand le festin du soir est achevé, Nestor fait dresser pour Télémaque

un lit moelleux placé sous le vestibule. À son réveil, Télémaque est

conduit au bain par la belle Polycaste, la plus jeune des filles de

Nestor. Après qu'on l'a baigné et parfumé d'huile odorante, Polycaste

le couvre d'une tunique et d'un riche manteau. Il s'avance et va

s'asseoir près de Nestor... Dès que les viandes sont rôties, on les

retire du foyer, et tous s'asseyent pour prendre le repas du matin.

Alors des hommes robustes se lèvent et versent le vin dans des coupes

d'or... puis on prépare tout pour le voyage par terre que Nestor

conseille à son hôte.

«Mes enfants, dit le vieux roi, hâtez-vous d'amener pour Télémaque les

chevaux à la belle crinière et de les atteler au char, afin que cet

étranger accomplisse son voyage!... Aussitôt ils attellent au char les

chevaux agiles. La femme qui veille aux provisions dans la maison

dépose dans le char le pain et le vin, toutes les choses destinées à

la nourriture des rois, fils des dieux. Télémaque monte sur le char

brillant; le fils de Nestor se place à côté de lui, prend les rênes

dans ses mains, et du fouet il frappe les coursiers. Durant tout le

jour, chacun des deux coursiers agite tour à tour, en secouant la

tête, le joug qui les rassemble et qui les lie au timon.»

--«À l'exception du joug qui unissait alors les encolures des deux

chevaux pour les faire marcher d'un pas égal, joug qui n'est plus

aujourd'hui que sur le cou des boeufs, ne croyez-vous pas voir, dit la

lectrice aux enfants, votre père, quand le chef de l'écurie lui

présente les rênes, qu'il fait monter à côté de lui, dans sa voiture,

un de ses hôtes pour le conduire à la ville, et que de la mèche de son

fouet sonore, il caresse alternativement le flanc des deux chevaux?»

Elle continua à lire le récit du voyage des deux jeunes gens jusqu'à

leur arrivée à Lacédémone chez le roi Ménélas, le mari d'Hélène,

rendue enfin à son époux. «Écoutez, dit-elle, l'arrivée du char chez

le roi.»

«L'écuyer de Ménélas, Étéomnée, appelle les autres serviteurs et leur

commande de le suivre. Ils s'empressent d'ôter le joug aux chevaux

baignés de sueur et leur apportent de l'épeautre mêlé avec l'orge

blanche. Ensuite ils dressent le char, le timon en haut, contre la

muraille de la cour.»--N'est-ce pas ainsi que vous voyez ici le

bouvier ranger le tombereau pour qu'il tienne moins de place dans les

cours, dit-elle, et auriez-vous pensé qu'un détail si vulgaire de

ménage rustique pût être chanté en vers magnifiques à la postérité?

C'est cependant là ce que fait Homère, et ce sont précisément ces

naïvetés descriptives, si fidèles et si minutieuses, qui portent

l'intérêt dans ses chants et qui gravent l'ensemble du poëme dans la

mémoire. Le génie sait voir les choses les plus communes sous un

aspect qui ne frappe pas les hommes ordinaires, et c'est cet aspect

qu'on appelle poésie.»

Elle poursuivit sa lecture sans s'interrompre jusqu'au passage où

Ménélas raconte à ses hôtes ses propres voyages.

«J'ai longtemps erré sur mes navires, et je ne suis arrivé qu'à la fin

de la huitième année. J'ai visité les Égyptiens, les Éthiopiens, les

habitants de Sidon, la Libye, où les agneaux naissent avec des cornes;

les brebis y ont trois portées par an. Jamais dans ce pays le

possesseur d'un champ, ou même son berger, ne manquent ni de fromage,

ni de la chair des troupeaux, ni d'un lait savoureux... Mais Ménélas

fait dans la conversation mention du courage et de la sagesse

d'Ulysse.

«À ces mots des larmes tombent des yeux de Télémaque en entendant

parler de son père, et de ses deux mains, prenant son manteau de

pourpre, il se couvre le visage. À ce geste Ménélas reconnaît le fils

d'Ulysse.»

--«N'est-ce pas, nous dit notre mère, le geste de la pauvre orpheline

du village à qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mère

dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et

ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots?

Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la

pudeur de la douleur? continua-t-elle.--C'est que la douleur défigure

le visage, répondit une de mes soeurs, et que nous n'aimons pas nous

laisser voir enlaidies par les larmes.--N'est-ce pas aussi,

répondis-je à mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que

l'homme doit se montrer fort, même contre le chagrin?--Ce seraient

deux mauvais sentiments, reprit ma mère; la vanité doit s'oublier

quand le coeur est brisé par une perte du coeur, et, la douleur étant

dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a

point de lâcheté à pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou

hypocrisie à se prétendre impassible et à lutter contre sa juste

sensibilité. Le seul motif pour se tenir à l'écart ou voilé quand on

pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu

nous afflige.» Mon père, mon oncle applaudirent à cette explication du

passage d'Homère. «Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Télémaque, à

ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes

l'auraient trahi.»

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 229 / 237 题