II

Cependant, avant de vous dérouler ces vers admirables qui semblent

avoir conservé dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations

sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des

rames d'où dégoutte l'onde amère, les frémissements des brises du ciel

dans les cyprès, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de

l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les

anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui

appartient moins à la rhétorique qu'à l'observation du coeur humain:

c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homère dans

l'_Odyssée_, il faut être né et avoir vécu dans des conditions de vie

rurale, patriarcale ou maritime, analogues à celles dans lesquelles le

poëte de la nature a puisé ses paysages, ses moeurs, ses aventures et

ses sentiments. La vérité du tableau ne peut nous frapper qu'autant

que nous avons connu le modèle.

Malheur à l'homme qui, soit par le trop d'élévation, soit par le trop

de défaveur de sa destinée, est né dans les villes, et qui a été élevé

à distance des scènes primitives, naïves, agricoles, champêtres ou

maritimes de la nature! Celui-là ne comprendra jamais l'_Odyssée_. Le

fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale

moderne, le fils du mercenaire qui est né comme la _pariétaire_ des

murs d'une cité et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallèles

de la ville où son atelier le nourrit et le dévore, ne doivent pas

même ouvrir ces poëmes d'Homère; l'épopée de la mer, des montagnes,

des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux.

C'est là une des privations intellectuelles, une des injustices du

sort dont il faut également les plaindre, qu'ils soient grands ou

petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le

monde champêtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les

oreilles, pour l'imagination et pour le coeur, leur sont interdits!

Ayons même compassion de leur grandeur ou de leur misère! Qu'ils

assistent aux drames plus ou moins déclamatoires des grands ou petits

poëtes de la scène; qu'ils applaudissent aux féroces ambitions des

héros de cour ou de rue dans les cours et dans les cités; qu'ils

savourent bien la connaissance du coeur humain étalé devant eux, en

horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille,

les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Térence ou les

Molière, ces sublimes choristes des hommes rassemblés, c'est là leur

lot à eux; mais quant à Homère, et surtout à l'Homère de l'_Odyssée_,

qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respiré en naissant l'âme des

champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la

nature à l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les

chants des poëtes épiques!

Quant à moi et à la plupart d'entre vous, nous avons été plus

favorisés du ciel; nous sommes nés ou nous avons grandi loin de

l'ombre morbide des villes, à l'ombre salubre du verger de notre toit

rustique, sur une colline labourée, à l'ombre du rocher, au bord de la

mer, où les chants des bergers et des pêcheurs nous ont bercés tout

près de la terre, entre les genoux de nos mères ou de nos Euryclées

(servante vieillie de Télémaque dans la maison de Pénélope, à

Ithaque).

Aussi pouvons-nous lire et relire l'_Odyssée_ avec une intelligence et

une délectation aussi complètes que si les images et les souvenirs du

poëte étaient nos images natales et nos souvenirs de berceau.

Il y a en effet une étonnante ressemblance de famille entre les sites

et les moeurs décrites dans le poëme d'Homère et entre les sites et

les moeurs des provinces reculées du midi de la France. Là, ce qu'on

appelle improprement la civilisation, c'est-à-dire le luxe, le

prolétariat, la misère et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit,

sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. À

l'époque où je suis venu au monde surtout, les vestiges et les

traditions du régime féodal volontaire, vestiges encore mal effacés

entre les châteaux et les chaumières, rappelaient à s'y tromper les

moeurs et les habitudes de cette féodalité primitive et rurale qui

existait du temps d'Homère dans Ithaque et sur le continent grec des

bords de la mer Adriatique. Des chefs héréditaires de peuplade ou de

village, appelés _rois_ du temps d'Ulysse, s'appelaient _seigneurs_ de

nos jours. Ces pères de famille, plutôt que ces souverains, étaient

peuple eux-mêmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se

distinguaient des autres habitants des vallées et des montagnes que

par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus

fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient

les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la même main. Ils

rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils

exerçaient une hospitalité sans faste, mais libérale. Leurs châteaux,

en général démantelés depuis les guerres de religion, depuis le

nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement

populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de

supériorité et de noblesse que quelques tourelles décapitées. Leur

majesté était toute dans leurs ruines. Les paysans, émancipés de toute

féodalité oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni

redevances, mais ils leur payaient toujours spontanément l'amour

d'habitude, la déférence de tradition, le respect héréditaire. Ces

liens, d'autant plus forts qu'ils étaient tout à fait volontaires,

unissaient la chaumière au château. On y menait la même vie, seulement

un peu plus large dans le château, un peu plus mercenaire dans le

village.

Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient été rois dans la

langue de _la Bible_ ou d'Homère; ils n'étaient plus en France que

citoyens égaux en tout au peuple des campagnes, mais c'étaient des

rois récemment découronnés. Ils régnaient encore, quand ils étaient

dignes d'être aimés, par le souvenir, par la vieille affection du pays

et par la déférence volontaire, sur les populations affranchies.

C'est dans cette classe homérique et biblique que j'étais né. Je ne

m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirés au sort pour ceux

qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque

le premier bonheur de la vie est de naître à une bonne place au soleil

et à une bonne place dans le coeur de ses contemporains.

«Heureux ceux, dit Homère, qui sont nés de race libre.»

La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'était

nous.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 216 / 237 题