Cependant, avant de vous dérouler ces vers admirables qui semblent
avoir conservé dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations
sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des
rames d'où dégoutte l'onde amère, les frémissements des brises du ciel
dans les cyprès, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de
l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les
anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui
appartient moins à la rhétorique qu'à l'observation du coeur humain:
c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homère dans
l'_Odyssée_, il faut être né et avoir vécu dans des conditions de vie
rurale, patriarcale ou maritime, analogues à celles dans lesquelles le
poëte de la nature a puisé ses paysages, ses moeurs, ses aventures et
ses sentiments. La vérité du tableau ne peut nous frapper qu'autant
que nous avons connu le modèle.
Malheur à l'homme qui, soit par le trop d'élévation, soit par le trop
de défaveur de sa destinée, est né dans les villes, et qui a été élevé
à distance des scènes primitives, naïves, agricoles, champêtres ou
maritimes de la nature! Celui-là ne comprendra jamais l'_Odyssée_. Le
fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale
moderne, le fils du mercenaire qui est né comme la _pariétaire_ des
murs d'une cité et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallèles
de la ville où son atelier le nourrit et le dévore, ne doivent pas
même ouvrir ces poëmes d'Homère; l'épopée de la mer, des montagnes,
des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux.
C'est là une des privations intellectuelles, une des injustices du
sort dont il faut également les plaindre, qu'ils soient grands ou
petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le
monde champêtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les
oreilles, pour l'imagination et pour le coeur, leur sont interdits!
Ayons même compassion de leur grandeur ou de leur misère! Qu'ils
assistent aux drames plus ou moins déclamatoires des grands ou petits
poëtes de la scène; qu'ils applaudissent aux féroces ambitions des
héros de cour ou de rue dans les cours et dans les cités; qu'ils
savourent bien la connaissance du coeur humain étalé devant eux, en
horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille,
les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Térence ou les
Molière, ces sublimes choristes des hommes rassemblés, c'est là leur
lot à eux; mais quant à Homère, et surtout à l'Homère de l'_Odyssée_,
qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respiré en naissant l'âme des
champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la
nature à l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les
chants des poëtes épiques!
Quant à moi et à la plupart d'entre vous, nous avons été plus
favorisés du ciel; nous sommes nés ou nous avons grandi loin de
l'ombre morbide des villes, à l'ombre salubre du verger de notre toit
rustique, sur une colline labourée, à l'ombre du rocher, au bord de la
mer, où les chants des bergers et des pêcheurs nous ont bercés tout
près de la terre, entre les genoux de nos mères ou de nos Euryclées
(servante vieillie de Télémaque dans la maison de Pénélope, à
Ithaque).
Aussi pouvons-nous lire et relire l'_Odyssée_ avec une intelligence et
une délectation aussi complètes que si les images et les souvenirs du
poëte étaient nos images natales et nos souvenirs de berceau.
Il y a en effet une étonnante ressemblance de famille entre les sites
et les moeurs décrites dans le poëme d'Homère et entre les sites et
les moeurs des provinces reculées du midi de la France. Là, ce qu'on
appelle improprement la civilisation, c'est-à-dire le luxe, le
prolétariat, la misère et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit,
sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. À
l'époque où je suis venu au monde surtout, les vestiges et les
traditions du régime féodal volontaire, vestiges encore mal effacés
entre les châteaux et les chaumières, rappelaient à s'y tromper les
moeurs et les habitudes de cette féodalité primitive et rurale qui
existait du temps d'Homère dans Ithaque et sur le continent grec des
bords de la mer Adriatique. Des chefs héréditaires de peuplade ou de
village, appelés _rois_ du temps d'Ulysse, s'appelaient _seigneurs_ de
nos jours. Ces pères de famille, plutôt que ces souverains, étaient
peuple eux-mêmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se
distinguaient des autres habitants des vallées et des montagnes que
par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus
fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient
les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la même main. Ils
rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils
exerçaient une hospitalité sans faste, mais libérale. Leurs châteaux,
en général démantelés depuis les guerres de religion, depuis le
nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement
populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de
supériorité et de noblesse que quelques tourelles décapitées. Leur
majesté était toute dans leurs ruines. Les paysans, émancipés de toute
féodalité oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni
redevances, mais ils leur payaient toujours spontanément l'amour
d'habitude, la déférence de tradition, le respect héréditaire. Ces
liens, d'autant plus forts qu'ils étaient tout à fait volontaires,
unissaient la chaumière au château. On y menait la même vie, seulement
un peu plus large dans le château, un peu plus mercenaire dans le
village.
Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient été rois dans la
langue de _la Bible_ ou d'Homère; ils n'étaient plus en France que
citoyens égaux en tout au peuple des campagnes, mais c'étaient des
rois récemment découronnés. Ils régnaient encore, quand ils étaient
dignes d'être aimés, par le souvenir, par la vieille affection du pays
et par la déférence volontaire, sur les populations affranchies.
C'est dans cette classe homérique et biblique que j'étais né. Je ne
m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirés au sort pour ceux
qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque
le premier bonheur de la vie est de naître à une bonne place au soleil
et à une bonne place dans le coeur de ses contemporains.
«Heureux ceux, dit Homère, qui sont nés de race libre.»
La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'était
nous.