XXXIV

C'est sans doute cet amour, amour qui rend le coeur bien plus prudent,

parce qu'il le force à penser à deux, c'est sans doute cet amour qui

pressa instinctivement Béranger de songer à se créer par les lettres

une existence qui pût suffire à deux vies.

«Judith pourtant,» me disait-il souvent, «n'était pas si pauvre que

moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis

elle avait à cause de moi un esprit d'ordre et d'épargne féminine qui

doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois à

toutes mes nécessités dans les moments pénibles de ma vie. Je lui ai

dû beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes,

c'est moi qui serais redevable à Judith.»

Béranger ne commença pas par des chansons. Ce genre de poésie

spirituel, mais plébéien, qu'il n'avait pas transfiguré encore, lui

paraissait au-dessous de la dignité de la poésie. Comme tout le monde

il rêva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un

poëme épique intitulé _Clovis_; puis il écrivit dans les intervalles

des _Méditations poétiques_; enfin il pensa à chercher dans la

tragédie une de ces renommées soudaines et éclatantes qui grandissent

comme l'aloès en un soir, aux rayons du lustre, sur une scène à dix

mille échos. Chose singulière et cependant exacte, moi-même, quinze

ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un poëme

épique de _Clovis_; j'écrivais, sous le titre de _Méditations

poétiques_, des vers qui ne trouvaient pas à exprimer leur nature sous

un autre titre; enfin j'ébauchais cinq ou six tragédies avortées pour

une scène où ma destinée n'était pas de monter au rang des Sophocle,

des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 98 / 237 题