C'est sans doute cet amour, amour qui rend le coeur bien plus prudent,
parce qu'il le force à penser à deux, c'est sans doute cet amour qui
pressa instinctivement Béranger de songer à se créer par les lettres
une existence qui pût suffire à deux vies.
«Judith pourtant,» me disait-il souvent, «n'était pas si pauvre que
moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis
elle avait à cause de moi un esprit d'ordre et d'épargne féminine qui
doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois à
toutes mes nécessités dans les moments pénibles de ma vie. Je lui ai
dû beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes,
c'est moi qui serais redevable à Judith.»
Béranger ne commença pas par des chansons. Ce genre de poésie
spirituel, mais plébéien, qu'il n'avait pas transfiguré encore, lui
paraissait au-dessous de la dignité de la poésie. Comme tout le monde
il rêva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un
poëme épique intitulé _Clovis_; puis il écrivit dans les intervalles
des _Méditations poétiques_; enfin il pensa à chercher dans la
tragédie une de ces renommées soudaines et éclatantes qui grandissent
comme l'aloès en un soir, aux rayons du lustre, sur une scène à dix
mille échos. Chose singulière et cependant exacte, moi-même, quinze
ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un poëme
épique de _Clovis_; j'écrivais, sous le titre de _Méditations
poétiques_, des vers qui ne trouvaient pas à exprimer leur nature sous
un autre titre; enfin j'ébauchais cinq ou six tragédies avortées pour
une scène où ma destinée n'était pas de monter au rang des Sophocle,
des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui!