Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces états-majors
survivant à ces armées licenciées au delà de la Loire, s'élève un
immense murmure: «Nous nous étions promis, sur les pas de ce
conquérant de capitales, les dépouilles opimes de l'univers! Beaucoup
devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et
maintenant, nous voilà rentrés jeunes encore dans le village paternel,
sans autre perspective qu'une épée pendue au mur et une demi-solde à
dépenser dans un indigne loisir! À qui nous en prendre? Aux Bourbons,
qui sont là pour recevoir toutes les imprécations de la gloire
trompée, de l'ambition déçue! «Haine aux Bourbons! Vive l'armée!
Napoléon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui?
Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre
gloire et de notre fortune!»
Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que
l'esprit de conquête l'avait fauché comme un pré, finit par s'y
associer sans le comprendre, par la puissance d'une éternelle
répétition. Les récits villageois de batailles, de conquêtes,
d'exploits nationaux, faits à tous les foyers et à toutes les tables
populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes,
dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorité
de l'héroïsme à l'aigreur du mécontentement, fanatisèrent peu à peu de
gloire posthume la France irréfléchie des campagnes et des villes.