Voilà la véritable philosophie politique de la révolution de 89,
sainement comprise et pratiquée. C'était certainement celle de
Béranger, comme ce fut la nôtre, comme ce sera celle de tout homme
sensé et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au
progrès naturel et spontané des peuples. C'était aussi la philosophie
politique de la grande majorité des hommes de bien en France en 1814
et en 1815. Ils étaient libéraux, ils étaient patriotes, ils étaient
affligés du passé, ils étaient résignés au présent, expiation logique,
quoique douloureuse, du passé. Ils étaient pleins d'espoir dans un
meilleur avenir pour la révolution régulière, mais ils ne confondaient
pas une conquête héroïque avec une philosophie.
X
Cependant, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le malheur aigrit
le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva à la
France après les désastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des
larmes de sang. Il lui en coûtait de rentrer dans ses limites
territoriales, après avoir tant débordé sur le monde. Ce peuple, à qui
on avait donné, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers,
trouvait la France bien petite pour sa taille de géant de la guerre;
et encore cette France si petite était occupée et rançonnée par les
garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
l'Angleterre! On ne se résigne pas à la servitude chez soi, bien qu'on
ait porté soi-même son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire
humiliée se venge par la colère et par la menace. On demande une
revanche, un autre coup de dé au dieu des armées; on reproche Moscou,
Leipsick, Waterloo à Louis XVIII, et l'on dit dans son délire à ce
malheureux gouvernement: «C'est toi qui m'as blessé! C'est toi qui
m'enchaînes dans les fers forgés par mes vainqueurs! C'est toi qui
m'empêches de lever mes armées de 1792, d'Austerlitz, d'Iéna, de
Wagram, et de reconquérir toutes ces capitales!» Et l'on oublie que
toutes ces armées de morts héroïques sont couchées au nombre de
quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les
flots de la Bérézina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs
de bataille d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo!
hélas! couchées, où ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du
Tyrtée de la France ne les réveilleront de leur sommeil!