I
Le 16 juillet 1857 sera une date pour la France! Ce fut le jour où,
dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de
Mirabeau, la France ensevelit son poëte favori dans la personne de
Béranger, et où elle parut tout à coup ressusciter elle-même avec
tout son coeur national et tout son esprit public, pour dire à ceux
qui l'accusent d'une somnolence irrémédiable: Détrompez-vous! je
palpite encore! Je suis encore la nation des grands sentiments, le
peuple des grands réveils, la terre des grands sursauts de l'humanité!
Dans ma capitale seule, cinq cent mille âmes tressaillent au premier
glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un
homme de gloire et d'un homme de bien.
J'avoue que peu de choses, depuis que je vis, m'ont autant consolé de
vivre et m'ont rendu plus d'estime pour mon pays, et surtout pour la
saine multitude de mon pays, que cette émotion de Paris et que ces
funérailles!
Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur à force de temps et
d'oubli, un homme retiré de toute scène par sa modestie, et retiré
presque de la vie par sa vieillesse; un homme caché sous les toits,
dans une maison muette d'une rue éloignée du coeur de la ville; un
homme qui n'affectait pas, comme Diogène ou comme J. J. Rousseau,
l'orgueilleuse nudité du tonneau ou du haillon pour se faire un
trophée de sa misère; mais un homme dont la médiocrité sans apparat
ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre, ni la pitié du riche; un
homme qui n'avait rempli, pendant sa vie, aucun de ces rôles éclatants
ni occupé aucune de ces fonctions puissantes qui laissent à ceux qui
en sont sortis ou déchus de vieux clients de leur puissance ou de
jeunes clients de leur renommée; un tel homme meurt dans sa petite
chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques
amis. La nouvelle de sa mort se répand de bouche en bouche depuis le
palais jusqu'à l'échoppe, dans tous les quartiers de Paris: aussitôt
la vie publique et la vie privée paraissent suspendues dans une vaste
capitale; le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers.
L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant, et lui
demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Béranger soit
mort. Les groupes se forment entre inconnus pour s'entretenir à voix
émue des circonstances de cet événement. Un serrement de coeur
universel oppresse cette multitude; elle n'a rien à espérer
personnellement, rien à redouter de cette respiration de moins dans la
poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et
éternellement renouvelée de tout un peuple: n'importe; elle donnerait
un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi
dire collectif, respirât un jour de plus l'air de la France. Elle
l'aimait: l'amour est aussi une puissance! Elle apprend que ses
funérailles auront lieu le lendemain; elle se promet de se trouver
debout, chapeau bas, tout entière, dussent les rues être trop
étroites, à la suite de son convoi, non pas pour que la famille du
vieillard note la présence d'un million de visages anonymes dans le
cortége, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de
conscience, de respect et de patriotisme à ce cercueil qui lui semble
renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un
jour ouvrable; le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table
frugale de la famille de l'ouvrier: n'importe encore; elle sacrifiera
volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose
pour chômer en l'honneur de ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus,
elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle
fouille dans les coffres de ses mansardes pour y trouver la veste
noire, le chapeau de feutre, le morceau de crêpe qu'elle réserve aux
tristes solennités de ses propres convois; elle les étale sur le lit;
elle se promet de les revêtir en masse au lever du soleil, pour que la
ville ait changé de couleur pendant cette triste nuit. Ce ne sera pas
le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil!
De son côté, le Gouvernement lui-même, craignant que ces honneurs
populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve
jalousement l'initiative, prépare ses armes, ses drapeaux, ses
temples, ses pompes. Une armée entière prend position ou poste depuis
la porte de la maison jusqu'à la porte de l'éternité, dans le champ
des morts. Le convoi s'avance à travers une haie de troupes et une
muraille de peuple; pas un pavé qui ne porte un homme attendri, pas
une fenêtre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui
ne vocifère son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du
ciel d'où ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles,
fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes, et qui n'ont de
parfum que dans le souvenir et dans l'éternité!
Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il
faut l'adorer pour ses fidélités et pour ses retours! Qu'on dise ce
qu'on voudra, l'âme de cette terre est mobile, mais c'est une belle
âme parmi toutes les âmes populaires de l'antiquité ou du temps
présent. On peut se plaindre quelquefois d'y vivre, mais il faut se
féliciter au moins d'y mourir!