XXVII

Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce

Titan de la poésie, qui, en jetant derrière lui les cailloux du patois

toscan, en a fait la divine langue de l'Étrurie. Nous convenons même

avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littérature

moderne que les poëtes qui sont venus après le Dante, tels que Tasse,

Pétrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas collés

davantage sur les traces du poëte de _la Divine Comédie_ pour

conserver à leur langue l'énergie un peu fruste, mais plus simple et

plus latine, de sa diction.

Mais nous ne conviendrons jamais que _la Divine Comédie_ soit une

épopée comparable aux épopées antiques de l'Inde, de la Perse, de la

Grèce, de Rome, de l'Italie elle-même, deux siècles après le Dante.

Les antiquaires de style ont quelquefois les mêmes superstitions et

les mêmes préventions que les antiquaires de monuments. Dante est une

merveilleuse antiquité, mais il n'est pas à lui seul le génie italien.

Une nation qui a produit après lui, par la main du Tasse, un poëme

épique moins irréprochable, mais plus enchanteur que l'_Énéide_; une

nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel

caprice de génie qui ait jamais déridé la muse sévère de l'épopée; une

nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans

Pétrarque, le Platon de l'amour céleste et de l'amour humain en un

seul homme, pour faire parler à la fois à la piété, à l'imagination et

au coeur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent

et qui ne seront jamais chantés que dans le ciel; une telle nation est

ingrate envers ses autres enfants en voulant être trop reconnaissante

envers un seul. Dante fut l'aîné, mais il n'a pas emporté avec lui

tout l'héritage. Nous le démontrerons bientôt en traitant de

l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Pétrarque et des grands

écrivains italiens de notre siècle, et en cela nous croirons faire une

oeuvre de piété filiale envers cette Italie que nous reconnaissons

comme la mère du génie moderne européen.

Elle a des Galilée pour philosophes, des Machiavel pour historiens,

des Tasse pour poëtes épiques, des Arioste pour poëtes chevaleresques,

des Pétrarque pour poëtes mystiques, des Dante pour poëtes créateurs

de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent après elle

les fanatiques engoués de la scolastique, elle n'a dans _la Divine

Comédie_ qu'une apocalypse de génie rêvée dans _Patmos_ et écrite dans

Florence, par le saint Jean du moyen âge, avec la plume de l'aigle

toscan.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 62 / 237 题