Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce
Titan de la poésie, qui, en jetant derrière lui les cailloux du patois
toscan, en a fait la divine langue de l'Étrurie. Nous convenons même
avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littérature
moderne que les poëtes qui sont venus après le Dante, tels que Tasse,
Pétrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas collés
davantage sur les traces du poëte de _la Divine Comédie_ pour
conserver à leur langue l'énergie un peu fruste, mais plus simple et
plus latine, de sa diction.
Mais nous ne conviendrons jamais que _la Divine Comédie_ soit une
épopée comparable aux épopées antiques de l'Inde, de la Perse, de la
Grèce, de Rome, de l'Italie elle-même, deux siècles après le Dante.
Les antiquaires de style ont quelquefois les mêmes superstitions et
les mêmes préventions que les antiquaires de monuments. Dante est une
merveilleuse antiquité, mais il n'est pas à lui seul le génie italien.
Une nation qui a produit après lui, par la main du Tasse, un poëme
épique moins irréprochable, mais plus enchanteur que l'_Énéide_; une
nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel
caprice de génie qui ait jamais déridé la muse sévère de l'épopée; une
nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans
Pétrarque, le Platon de l'amour céleste et de l'amour humain en un
seul homme, pour faire parler à la fois à la piété, à l'imagination et
au coeur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent
et qui ne seront jamais chantés que dans le ciel; une telle nation est
ingrate envers ses autres enfants en voulant être trop reconnaissante
envers un seul. Dante fut l'aîné, mais il n'a pas emporté avec lui
tout l'héritage. Nous le démontrerons bientôt en traitant de
l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Pétrarque et des grands
écrivains italiens de notre siècle, et en cela nous croirons faire une
oeuvre de piété filiale envers cette Italie que nous reconnaissons
comme la mère du génie moderne européen.
Elle a des Galilée pour philosophes, des Machiavel pour historiens,
des Tasse pour poëtes épiques, des Arioste pour poëtes chevaleresques,
des Pétrarque pour poëtes mystiques, des Dante pour poëtes créateurs
de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent après elle
les fanatiques engoués de la scolastique, elle n'a dans _la Divine
Comédie_ qu'une apocalypse de génie rêvée dans _Patmos_ et écrite dans
Florence, par le saint Jean du moyen âge, avec la plume de l'aigle
toscan.