DANTE.

I

Lisons maintenant ensemble _la Divine Comédie_ dans l'ordre où Dante

écrivit ce poëme: l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis.

Si nous voulions le lire en vers, nous n'aurions que le choix entre

les traductions de M. Antony Deschamps, esprit dantesque de notre âge;

celle de M. Mongis, étude épique devant laquelle aucune obscurité n'a

pu subsister dans le texte, et celle de M. Ratisbonne, achevée en ce

moment. Si nous voulions le lire en prose, nous ouvririons la

traduction à peine éditée de M. Ménard, dont la renommée se répand

tout à coup dans la littérature savante.

Mais, d'abord, est-ce bien là un poëme épique? Examinons:

Qu'est-ce qu'un poëme épique? C'est un récit chanté.

Un récit suppose un fait. Où est le fait dans le poëme de Dante? Il

n'y a là d'autre fait que le songe d'un homme éveillé, qui est enlevé

au monde réel par sa vision et qui se transporte imaginairement dans

les mondes surnaturels: voyage à travers l'infini.

Sous ce premier rapport, il n'y a donc point là de poëme véritablement

épique.

En second lieu, un poëme épique suppose un héros, un dieu, un

personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait

chanté par le poëte.

Ici il n'y a point de héros, point de personnage historique ou

fabuleux accomplissant le fait épique; il y en a mille, groupés dans

ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes

de la Trinité, le Père, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les

saints, les anges, les divinités de l'Olympe, celles des enfers

païens, les habitants de l'empyrée chrétien mêlés aux figures

fabuleuses de l'empyrée antique. Ces personnages ne concourent à

aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de

fantômes, devant les yeux du poëte et du lecteur; c'est la procession

des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la _Danse des Morts_

des peintres allemands du moyen âge. Cette foule n'agit pas; elle

s'écoule, semblable à une cataracte de l'humanité, dans les abîmes.

Cela n'attache pas; cela éblouit. Le vertige du poëte donne le vertige

au lecteur.

En troisième lieu, un poëme épique suppose un récit continu, un

commencement, un milieu, une fin, récit inspirant, par ses péripéties,

un intérêt épique ou dramatique à celui qui lit ou qui écoute. Telles

sont les grands poëmes épiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de

Rome, de l'Europe moderne même. Les poëtes indiens chantent les

aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles

de Rustem et des héros de la Perse; Homère, celles d'Achille; Virgile,

celles d'Énée; le Tasse, celles des croisés; Milton, celles du

premier homme et de la première femme; Klopstock, celles du Christ,

revêtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des

crimes de la terre. Dans tous ces poëmes, la grande loi littéraire de

l'unité de sujet, qui est en même temps la condition absolue de

l'intérêt, est rigoureusement observée.

Dans _la Divine Comédie_, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni

unité de personnages, ni unité d'action; c'est une succession

d'épisodes sans rapport les uns avec les autres, où l'intérêt se noue

et se brise à chaque nouvelle apparition de personnages devant

l'esprit, et où cet intérêt, sans cesse noué, sans cesse brisé, finit

par se perdre dans la multiplicité même de personnages, et par donner

au lecteur l'éblouissement d'une foule.

Sous ces trois rapports donc on ne peut donner légitimement à cette

oeuvre le nom de poëme épique. Qu'on l'appelle poëme métaphysique,

poëme platonique, poëme théologique, poëme scolastique, poëme

politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'épopée, c'est

l'école. Le véritable héros, s'il y en avait un, ce serait saint

Thomas d'Aquin, car ce sont ses pensées que chante le poëte.

Mais quel poëte divin! Nous allons vous l'exposer, non par

l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronçons. Il n'y en a point de

plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans

aucune langue, depuis le _sanscrit_, la langue des révélations

surnaturelles de l'Inde.

Les chants sont tronqués comme le sujet. La plupart n'ont que cent à

deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter

pour vous.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 33 / 237 题