XI

À dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme.

Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux après

le plaisir, se fait sentir à son âme. Cette tristesse qui n'est que le

sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres à

la religion; entre quelques rares éclats de gaieté on entend dans sa

poésie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire

souffrance sous ce masque de rieur.

Il y a, au salon de peinture de cette année, à Paris, un petit tableau

de Gérôme, que j'ai admiré hier et qui me semble représenter

parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset à cette époque

de sa vie. C'est une scène de mascarade à la porte d'un bal public

pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vêtu de son

costume bouffon, de _Pierrot_, vient de se battre en duel avec un de

ses compagnons de fête, sans doute pour quelques querelles d'amour ou

de table. Il est blessé à mort, il s'affaisse entre les bras de ses

témoins; une tache de sang suinte à travers son habit blanc de

Pierrot; les traits de son visage décoloré voudraient rire encore,

mais ils agonisent malgré lui, et sous ce faux rire on sent que la

pointe de l'épée a touché le coeur.

Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les poésies qui ont

suivi le poëme de _Rolla_. On voit la porte du bal masqué, on entend

la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un

sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une

tombe.

Mes chers amis, quand je mourrai

Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillage éploré;

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

À la terre où je dormirai!

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 14 / 237 题