À dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme.
Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux après
le plaisir, se fait sentir à son âme. Cette tristesse qui n'est que le
sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres à
la religion; entre quelques rares éclats de gaieté on entend dans sa
poésie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire
souffrance sous ce masque de rieur.
Il y a, au salon de peinture de cette année, à Paris, un petit tableau
de Gérôme, que j'ai admiré hier et qui me semble représenter
parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset à cette époque
de sa vie. C'est une scène de mascarade à la porte d'un bal public
pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vêtu de son
costume bouffon, de _Pierrot_, vient de se battre en duel avec un de
ses compagnons de fête, sans doute pour quelques querelles d'amour ou
de table. Il est blessé à mort, il s'affaisse entre les bras de ses
témoins; une tache de sang suinte à travers son habit blanc de
Pierrot; les traits de son visage décoloré voudraient rire encore,
mais ils agonisent malgré lui, et sous ce faux rire on sent que la
pointe de l'épée a touché le coeur.
Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les poésies qui ont
suivi le poëme de _Rolla_. On voit la porte du bal masqué, on entend
la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un
sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une
tombe.
Mes chers amis, quand je mourrai
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai!