Quant à nous, en face de ces deux volumes de poésie d'Alfred de
Musset, notre rôle de critique est bien différent du rôle d'Hafiz et
de son ami en face du festin et des danseuses de Perse. Nous ne
pouvons pas dire comme Hafiz: «Laissez-moi vider ma coupe» sans savoir
quelle lie amère il peut y avoir au fond du verre, et quel déboire
suivra l'ivresse? Nous ne pouvons pas dire comme le convive d'Hafiz:
«Laissez-moi respirer le bouquet» sans savoir quelle salubrité ou
quel poison contiennent les coupes colorées de ces fleurs. Nous
écrivons pour la chaste jeunesse et pour les sages, nous n'écrivons
pas pour les voluptueux. Laissez-nous donc analyser lourdement et
péniblement cette double ivresse, l'une saine, l'autre malsaine qui
sort des coupes et des fleurs de ce charmant poëte, et si nous sommes
trop sévères, trop délicats, trop froissés par le mauvais pli d'une
feuille de rose comme le Sybarite, ne vous y trompez pas, ce n'est pas
mollesse, c'est conscience; rien de ce qui froisse l'âme ou de ce qui
ternit la pudeur ne doit être pardonné à celui qui écrit pour la
jeunesse, ce printemps de la pureté.