ALFRED DE MUSSET.

(Suite.)

I

Maintenant que nous avons vu l'homme et l'influence, voyons les

oeuvres. Notre tâche devient ici très-difficile.

Un jour que le poëte Hafiz, ce Musset voluptueux mais philosophe de la

Perse, était mollement couché sur son tapis à l'ombre des platanes,

au bord des sources de Chiraz, et qu'il s'enivrait à la fois des

parfums écumants de sa coupe, des chants des courtisanes, des pas des

danseuses, et des scintillements des yeux de sa jeune épouse Leïla,

ces lueurs du ciel de l'âme, un de ses amis s'avisa de lui dire:

«Hafiz! qu'est-ce que l'ivresse?»

Le poëte acheva de vider la coupe à demi-pleine que cette

interrogation inattendue avait suspendue un moment entre la main et

les lèvres; il regarda amoureusement le front rougissant de Leïla, il

respira à longue haleine le bouquet de fleurs de jasmin et de

citronniers qui jonchaient le tapis, puis, gardant un long silence

comme un sage qui cherche une réponse et qui n'en trouve pas dans son

esprit: «L'ivresse? dit-il, je ne sais pas, mais enivre-toi, c'est ma

seule réponse.» Prenant alors sur le tapis un des bouquets des mille

fleurs diverses dont ses esclaves avaient paré la table de nacre du

festin et couronné les jarres, il le donna à respirer à son ami:

«Réponds à ton tour, lui dit-il, et analyse si tu peux, dans l'odeur

enivrante qu'exhale ce bouquet, chacun des mille parfums dont ce

parfum innommé se compose; dis-moi ce qui est santé et ce qui est

poison dans l'invisible haleine de toutes ces fleurs?»

L'ami respira et se tut longtemps comme Hafiz, après avoir respiré le

bouquet de fleurs. «Je ne sais pas ce qui est sain; je ne sais pas ce

qui est méphitique, dit-il au poëte, je ne puis pas décomposer ce qui

échappe à mes yeux et à mes doigts, mais les couleurs sont ravissantes

et le parfum est délicieux.»--«Laisse-moi donc vider ma coupe et

regarder Leïla,» poursuivit Hafiz, et il acheva nonchalamment de

savourer son double délire.

Cours familier de Littérature - Volume 04 · 第 6 / 237 题