(Suite.)
I
Maintenant que nous avons vu l'homme et l'influence, voyons les
oeuvres. Notre tâche devient ici très-difficile.
Un jour que le poëte Hafiz, ce Musset voluptueux mais philosophe de la
Perse, était mollement couché sur son tapis à l'ombre des platanes,
au bord des sources de Chiraz, et qu'il s'enivrait à la fois des
parfums écumants de sa coupe, des chants des courtisanes, des pas des
danseuses, et des scintillements des yeux de sa jeune épouse Leïla,
ces lueurs du ciel de l'âme, un de ses amis s'avisa de lui dire:
«Hafiz! qu'est-ce que l'ivresse?»
Le poëte acheva de vider la coupe à demi-pleine que cette
interrogation inattendue avait suspendue un moment entre la main et
les lèvres; il regarda amoureusement le front rougissant de Leïla, il
respira à longue haleine le bouquet de fleurs de jasmin et de
citronniers qui jonchaient le tapis, puis, gardant un long silence
comme un sage qui cherche une réponse et qui n'en trouve pas dans son
esprit: «L'ivresse? dit-il, je ne sais pas, mais enivre-toi, c'est ma
seule réponse.» Prenant alors sur le tapis un des bouquets des mille
fleurs diverses dont ses esclaves avaient paré la table de nacre du
festin et couronné les jarres, il le donna à respirer à son ami:
«Réponds à ton tour, lui dit-il, et analyse si tu peux, dans l'odeur
enivrante qu'exhale ce bouquet, chacun des mille parfums dont ce
parfum innommé se compose; dis-moi ce qui est santé et ce qui est
poison dans l'invisible haleine de toutes ces fleurs?»
L'ami respira et se tut longtemps comme Hafiz, après avoir respiré le
bouquet de fleurs. «Je ne sais pas ce qui est sain; je ne sais pas ce
qui est méphitique, dit-il au poëte, je ne puis pas décomposer ce qui
échappe à mes yeux et à mes doigts, mais les couleurs sont ravissantes
et le parfum est délicieux.»--«Laisse-moi donc vider ma coupe et
regarder Leïla,» poursuivit Hafiz, et il acheva nonchalamment de
savourer son double délire.