Le lendemain, à déjeûner, Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante, lui
demanda le comte?--Non, mon père; mais je réfléchis.--A quoi
donc?--A la conversation d'hier.--Tu y penses encore?--J'y penserai
toute ma vie.--Elle se hasarde alors à l'interroger sur les femmes
illustres dont elle enviait le destin, écoute avec la plus grande
attention, tout ce que lui en raconte M. de Crécy, et quand il a
cessé de parler, se jette à son col, en s'écriant: Mon père, nous
serons heureux, vous m'aimerez autant que vous aimez Racine; je
deviendrai célèbre, soyez-en certain; je le deviendrai. Puis elle
courut chercher une superbe poupée dont on lui avait fait présent il
y avait peu de jours, et qu'elle avait reçue avec transport,
demandant la permission à sa mère de l'envoyer à une de ses amies.
Prends garde de te repentir de ce trait généreux, observa le
comte.--Jamais, mon père: je ne veux conserver aucun objet de
distraction; je ne veux plus songer qu'à devenir savante. Vous me
donnerez beaucoup de livres, et j'étudierai du matin au soir.--Ce
zèle est beau, mais je doute qu'il dure.--Il durera. S'il arrive
que l'étude m'ennuie, je penserai à vous, et je n'y trouverai plus
que du plaisir.--Bonne, chère Anaïs! Ma Virginie, presse avec moi
notre enfant sur ton coeur. La comtesse embrassa sa fille en
soupirant.--Mon projet vous déplairait-il, maman, demanda la petite
avec inquiétude. J'approuve toujours tout ce que ton père approuve,
répondit la comtesse; mais je serais fâchée que de nouvelles
occupations t'éloignassent de celles que tu partageais avec
moi.--Oh! ne craignez rien, maman, je ne veux pas être moins
aimée de vous que de mon père, je trouverai du temps pour tout.--A
la bonne heure.--Me donnerez-vous bientôt des maîtres, mon
père?--Dès demain.--Vous me le promettez.--Je te le promets.--La
femme-de-chambre vint chercher Anaïs, pour faire sa toilette; elle
la suivit, non sans avoir prié plusieurs fois le comte de ne pas
oublier sa parole.