24 mars 1902.

Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul _témoin_ de

quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit

en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon

mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la

littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est

trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer

simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou

haineux, à la bonne heure!

En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les

ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je

lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons

vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que

j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en

compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.

Août 1903.

Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la

volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette

époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit

du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque

chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.

Dans mon roman, penser à l’_amitié_. Celui qui aime et celui qui est

aimé[N].

Août 1903.

Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées

entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le

contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on

traverse des périodes _vides_, et que l’on est ramené à des périodes

_fécondes_, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture

me fournit des idées à _côté_, très différentes quelquefois de celles

que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude

qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.

Feuilles tombées · 第 13 / 33 题