Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul _témoin_ de
quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit
en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon
mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la
littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est
trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer
simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou
haineux, à la bonne heure!
En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les
ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je
lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons
vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que
j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en
compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.
Août 1903.
Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la
volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette
époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit
du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque
chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.
Dans mon roman, penser à l’_amitié_. Celui qui aime et celui qui est
aimé[N].
Août 1903.
Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées
entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le
contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on
traverse des périodes _vides_, et que l’on est ramené à des périodes
_fécondes_, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture
me fournit des idées à _côté_, très différentes quelquefois de celles
que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude
qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.