23 avril 1901.

Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des

Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi,

par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.

Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de

ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo

représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en

face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou

par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on

s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le

jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés

à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable

dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne

table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal

d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à

Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople

déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de

bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce

grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à

toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix

charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je

_crois_ avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car

je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la

main signifiant l’impression qu’il en reçoit.

Feuilles tombées · 第 11 / 33 题