Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des
Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi,
par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.
Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de
ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo
représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en
face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou
par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on
s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le
jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés
à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable
dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne
table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal
d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à
Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople
déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de
bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce
grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à
toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix
charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je
_crois_ avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car
je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la
main signifiant l’impression qu’il en reçoit.